Un Concordat avec les musulmans au sein de la République ?

Alain Juppé affirme être « convaincu qu’il existe une lecture du Coran et une pratique de la religion musulmane compatibles avec nos valeurs et notre mode de vie et alors il faut travailler avec détermination à poser des règles claires entre les musulmans qui partagent cette conviction et la République1. »

Il n’y a pas de pacte, en France, entre la République et les religions juive, chrétienne, bouddhiste, hindoue, etc.

Il ne s’agit donc pas pour Juppé d’intégrer les musulmans à la République et de faire d’eux des citoyens français, mais de leur donner un statut spécial, basé sur un document signé par eux. Ce pacte — ou concordat — serait conclu avec les chefs religieux, parce que le pouvoir français — tous partis confondus — accepte de les reconnaître comme représentants des musulmans de France, alors qu’il sait que la plupart de ces imams et oulémas sont étrangers.

Une fois le document signé, les musulmans français se retrouveraient donc dans un ghetto moral dirigé par des oulémas d’origine étrangère… qu’ils le veuillent ou non, même s’ils ne fréquentent pas les mosquées.

Alain Juppé a réussi à s’attirer le surnom d’ « Ali Juppé », car son administration a œuvré pour que les musulmans se sentent à l’aise, non en tant que citoyens français, mais en tant que Maghrébins ou Turcs ou autres en France.

Certaines rues de Paris ou de Marseille ressemblent maintenant à des souks maghrébins — la joie en moins.

Quand l’identité communautaire religieuse ou étrangère s’affiche à ce point — sur le plan vestimentaire comme sur le plan des commerces et de l’usage des langues arabe ou turque de préférence au français — il n’y a plus identité française, mais identité étrangère. Ce n’est pas là le résultat que l’électeur français attend généralement d’un président de la République.

Juppé défend pourtant un projet qui vise à favoriser la différence. Selon lui, la France serait « une société multiculturelle » qui doit s’accepter comme telle. Il faut, selon Alain Juppé que s’établisse ce qu’il appelle l’« identité heureuse ». Ce ne serait plus aux immigrés de s’assimiler à la société française en France, mais aux Français de s’intégrer à la société multiculturelle.

Sur le terrain, en fait, on ne trouve aucun bonheur là où l’identité française a laissé place à une autre. Comme par hasard, ces quartiers sont toujours des « quartiers difficiles » qui engendrent des terroristes. Les truands, trafiquants de drogue et prédicateurs de djihad y abondent. On se fait d’abord du mal entre voisins. Ensuite on fait du mal à ceux des autres quartiers, on vole, on violente, on tue. On est pris, on va en prison, et là, on se radicalise. Ce triste scénario est malheureusement devenu banal. Un quartier où les immigrés font la loi, en effet, ne se fait pas avec, mais contre la police.

Ce que Juppé appelle « l’identité heureuse » se révèle ainsi être, sur le terrain, un cauchemar, une image du malheur. Non seulement pour les Français qui y souffrent du racisme — et préfèrent souvent partir pour échapper aux agressions — mais aussi, pour les étrangers eux-mêmes, qui étaient bien plus heureux quand ils étaient dans leurs pays d’origine.

Qu’est-ce que la Charia de minorité ?

La stratégie de Juppé est de laisser les musulmans décider de leurs propres affaires. C’est ce qui arrive à Bordeaux, où le principal interlocuteur musulman du maire de Bordeaux est l’imam Tareq Oubrou. Alain Juppé est très attaché à lui. Il a tenu à lui remettre la Légion d’Honneur, et il l’appelle en public «Cher Tareq Oubrou2».

Pourtant, Tareq Oubrou est membre de l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France). Et l’UOIF est considérée dangereuse par les Émirats Arabes Unis (Dubai, Abou Dhabi, etc.), qui l’ont déclarée organisation terroriste et l’ont bannie tout comme ils ont banni les Frères Musulmans. Un ancien militant de cette organisation, Farid Abdelkrim, écrit que l’UOIF représente la mouvance des Frères Musulmans en France3. Ce témoignage est d’autant plus important qu’Abdelkrim, lui-même ancien Frère Musulman, présida durant des années, la branche jeunesse de l’UOIF, Jeunes Musulmans de France, qu’il avait aidé à fonder.

Alain Juppé a cru récemment se démarquer des islamistes en déclarant qu’il ne voulait pas de Tariq Ramadan à Bordeaux4. Pourtant, Tariq Ramadan était déjà venu parler à Bordeaux… à l’invitation de Tareq Oubrou et de ses amis, qu’il a tenu à remercier au début de sa conférence5.

Tareq Oubrou n’est pas très différent de Tariq Ramadan. En fait, Oubrou appartient aux Frères Musulmans, mouvement fondé par le grand-père de Tariq Ramadan6. On ne voit pas pourquoi Alain Juppé serait pointilleux à l’égard de Tariq Ramadan quand il ne l’est pas à l’égard de Tareq Oubrou, alors qu’ils disent fondamentalement la même chose, comme on le verra dans mon prochain livre, à paraître bientôt7.

Ainsi, Juppé sait-il ce que veut dire l’expression « charia de minorité » dans la bouche de Tareq Oubrou ?

Il s’agit tout simplement de vivre dans la société occidentale en renonçant à ce qui, dans la charia, ne s’y adapte pas. Donc les musulmans, minoritaires en France, peuvent renoncer à la lapidation, à l’ablation des mains, à la décapitation de l’apostat et du blasphémateur, etc. C’est cela, la charia de minorité.

S’il faut une charia de minorité à une minorité musulmane en Europe, c’est qu’il lui faudra une charia de majorité si elle devient un jour majoritaire — ce qui peut arriver, aux dires de cheikh Youssef Qaradawi, qui affirme que l’Occident sera conquis sans violence, parce que le taux de natalité des familles d’immigrés, généralement musulmanes, est supérieur à celui des Européens de souche.

Dans ce cas, la charia de majorité remplacera la charia de minorité qui ne sera plus nécessaire. C’est cette charia de majorité qui régit en effet le califat prôné par Tareq Oubrou.

Pour que le règne l’État islamique arrive

En matière de politique étrangère, l’influence de Tareq Oubrou sur Alain Juppé a été catastrophique pour les chrétiens d’Orient et pour les minorités en général.

En mars 2011, Juppé s’est ainsi rendu au Caire, en tant que ministre français des Affaires étrangères, et il a publiquement rencontré des Frères Musulmans sur la place Tahrir. Il a déclaré à la presse que ces Frères lui «ont fait part de leur vision d’un Islam libéral et respectueux des règles démocratiques8». Il a ajouté que «la présentation qui est parfois faite de ce mouvement mérite sans doute d’être révisée9».

On ne voit pas en quoi. Les Frères Musulmans vont beaucoup plus loin que Tariq Ramadan dans leurs exigences d’une charia appliquée strictement, avec fouet jusqu’au sang pour les buveurs (et décapitation en cas de récidives répétées), églises détruites pour les chrétiens, décapitation pour les apostats, les blasphémateurs et les sectaires impénitents, mains coupées et pierres jetées sur les adultères mariés (hommes ou femmes) jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Les Frères Musulmans, après tout, ne sont que les disciples de leur fondateur, Hassan Al-Banna, grand-père de Tariq Ramadan et mentor de Tareq Oubrou. Dans les années 1990, Tareq Oubrou était un des rares oulémas en France à louer Hassan Al-Banna et à appeler devant caméra au djihad pour reconstituer le califat, et à culpabiliser les musulmans qui ne le faisaient pas10. Il continue, aujourd’hui encore, à dire que ses sources d’inspiration sont Al-Banna et Ibn Taymiyya (qui est le mentor d’Al-Qaïda, Daech et l’Arabie Saoudite). En outre, Tareq Oubrou ne cache pas son appartenance à l’UOIF. En 2013, après les massacres de coptes et autres, après les viols et les destructions d’églises commis par les Frères Musulmans en Égypte et ailleurs, Tareq Oubrou continuait à se dire Frère Musulman.

L’idéologie des Frères Musulmans a engendré Al-Qaida et ses filles, Al-Qaïda-Irak (Daech) et Al-Qaïda-Syrie (Le Front Nosra, devenu Fatah el-Cham). Alain Juppé n’a de toute façon pas besoin de mes explications : il fait de la politique et suit les tragédies du Moyen-Orient depuis des décennies. En outre, il a reçu, en tant que ministre des Affaires Étrangères, les dépêches et les rapports des ambassades de France dans les pays concernés. Il sait donc tout. Pourtant, il n’a jamais regretté ce qu’il a dit des Frères Musulmans au Caire, même après les épidémies de massacres de chrétiens, d’incendies d’églises et de viols de femmes vêtues à l’occidentale.

En fait, il continue à répéter que les principaux responsables de l’instabilité et de la violence au Moyen-Orient sont l’Iran et Bachar El-Assad. En d’autres termes, s’il devient Président, Alain Juppé va combattre les minorités chrétiennes, alaouite, druze, chiite, yazidi, juive et autres. Car ce sont toutes ces minorités qui sont menacées en cas de chute de Bachar El-Assad. Je ne vais pas défendre ce qui ne peut l’être, et je peux me targuer d’avoir été la seule à lancer à Bachar El-Assad dès 2008 un appel à la réforme, en direct sur une des plus grandes télévisions satellitaires du Moyen-Orient11, et dans un livre-lettre ouverte adressé à lui, tout en conseillant à l’Occident de cesser le harcèlement diplomatique pour qu’il puisse effectuer ces réformes, en ajoutant que les conséquences d’une chute de Bachar seraient la victoire des Frères Musulmans et l’augmentation des violations des droits de l’homme — et la suite m’a donné raison12.

Les chancelleries n’ont-elles pas averti le ministre Juppé de cette manifestation qui se faisait devant l’ambassade du Liban au Koweït, et dans laquelle un professeur d’université islamiste justifiait le massacre d’un ouléma chiite syrien et de son fils, et appelait au massacre des chiites et plus spécifiquement des gens du Hezbollah, ajoutant : « Nous avons commencé à équiper 12000 combattants. Le Prophète a dit : “12000 ne seront pas vaincus”. J’ai une demande à faire aux moudjahidine en Syrie : qu’ils prennent vivants les gens du [Hezbollah] et que nous écoutions leurs confessions. Et nous voulons prendre plaisir à les égorger. Et je vous demande de m’en réserver dix pour que je puisse m’amuser avec13 » ?

Ce sont ceux-là, les amis qu’Alain Juppé veut donner à la France ?

Ne se demande-t-il pas pourquoi il n’y a pas une minorité, en Syrie, qui ne défende Bachar El-Assad ? Car l’alternative, justement, ce sont les Frères Musulmans qui travaillent à instaurer le califat. En armant les djihadistes en Irak et en Syrie et en soutenant le printemps arabe qui s’est transformé en hiver islamiste avec l’accession au pouvoir des Frères musulmans, les Américains n’ont fait que reprendre le rôle historique des Anglais14.

Juppé a défendu cette politique et ces Frères Musulmans qui voulaient l’implémenter. Car Tareq Oubrou, qui influe sur lui dans ce domaine, et qui lui apporte des voix aux élections en le soutenant, n’a pas changé d’avis.

Il y aurait beaucoup à dire sur Oubrou en décortiquant ses discours et ses déclarations. Mais je renvoie le lecteur au livre que je publierai bientôt, Les Trois Imposteurs, où le discours des islamistes polis — Oubrou, Tariq Ramadan et Dalil Boubakeur — sera examiné à la lumière des textes dont ils se réclament.

Lina Murr Nehmé

Notes

 1. Émission Vie Politique sur TF1, 12 juin 2016.

  2. www.youtube.com/watch?v=CP1sA5kTEaY

  3. Farid Abdelkrim, Pourquoi je ne suis plus islamiste, Les Points sur les i.

  4. www.lefigaro.fr/politique/le-scan/couacs/2016/03/25/25005-20160325ARTFIG00174-alain-juppe-s-oppose-a-la-venue-de-tariq-ramadan-a-bordeaux.php

  5. www.youtube.com/watch?v=_ipIKLsSBjw

  6. On trouvera dans mon livre Fatwas et Caricatures, la stratégie de l’islamisme, de plus amples informations et des textes au sujet des Frères Musulmans de la famille de Tariq Ramadan et de son rôle dans l’introduction des Frères Musulmans en Europe.

  7. Lina Murr Nehmé, Les Trois Imposteurs : Tariq Ramadan, Tareq Oubrou, Dalil Boubakeur.

  8. AFP.

  9. Idem.

10. www.dailymotion.com/video/x1y9qq_hasan-al-banna-conference-en-franca_news

11. OTV, émission de Maguy Farah, Al-Haq youqal, avec Jocelyne Khoueiry et Régina Sneifer pour autres invitées.

12. Lina Murr Nehmé, Les otages libanais dans les prisons syriennes, lettre ouverte au président Bachar Assad, Beyrouth, 2008 (en français et en arabe).

13. Images télévision NTV.

14. Lina Murr Nehmé, Quand les Anglais livraient le Levant à l’État islamique. Salvator 2016.

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Franco-libanaise, Lina Murr Nehmé est professeur à l’Université libanaise, historienne, politologue et islamologue. Depuis trente-sept ans, ses recherches lui permettent de se livrer à un véritable travail d’enquête en remontant aux origines. Son but : réhabiliter les victimes en dévoilant les criminels. Le résultat : des documents qui démolissent les idées reçues. Auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages, elle a récemment publié : Fatwas et Caricatures (Salvator, 2015), Quand les Anglais livraient le Levant à l’État islamique (Salvator, 2016), Tariq Ramadan, Tareq Oubrou, Dalil Boubakeur : ce qu’ils cachent (Salvator, 2017). Elle est l’auteur d’une étude sur la chute de Constantinople et les raisons politiques pour lesquelles a été imposé le schisme orthodoxe 1453 : Mahomet II impose le schisme orthodoxe (François-Xavier de Guibert, 2003) Elle a écrit une histoire de Liban en plusieurs livres avec documents : Le Liban Assassiné (Beyrouth, Aleph et Taw, 2007), Du Règne de la Pègre au Réveil du Lion, (Beyrouth, Aleph et Taw, 2008), Les Otages libanais dans les prisons syriennes. (Beyrouth, Aleph et Taw, 2008), et elle est également l’auteur de la série télévisée historique Beirut law Btehki diffusée sur OTV en 2009.