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Par son appel à la « neutralité positive » largement relayé par les médias locaux et internationaux, le patriarche Boutros Raï a suscité de nombreux débats concernant l’orientation internationale du Liban. Suivant une tradition d’intervention des dignitaires religieux dans les affaires politiques, le patriarche s’est ainsi insurgé contre l’implication du Liban dans des conflits régionaux qui ne le regardaient pas directement. Celle-ci aurait pour corollaire l’affaiblissement de l’État et de sa souveraineté au profit d’acteurs paraétatiques qui, en mobilisant les allégeances communautaires, divisent la société libanaise et ouvrent la porte aux ingérences étrangères. Le but affiché de cette neutralité est de renforcer la souveraineté, la solidité de l’État libanais en garantissant la stabilité, le respect du partenariat national et la bonne gouvernance. Cet appel à la paix amènerait le Liban à se positionner comme médiateur régional et garant de la justice, des droits de l’Homme et du dialogue interreligieux dans une région déchirée par les conflits, selon la vision du patriarche plébiscitée par de nombreux acteurs nationaux et internationaux.

Si cet activisme a été interprété, notamment par les médias occidentaux, comme un geste de sagesse de la part d’un ecclésiastique motivé par l’intérêt général, garant de la moralité et la vertu dans un système politique profondément corrompu, il convient de le replacer dans le contexte politique et social propre au Liban contemporain. 

En effet, il est intéressant tout d’abord d’observer à quel point cet appel a suscité l’engouement dans un pays en proie à une crise socio-économique multisectorielle. Après tout, les problématiques régionales n’étaient pas au cœur des revendications des activistes du 17 octobre, qui s’axaient davantage sur la lutte contre la corruption, la chute du régime et le respect de la dignité humaine. L’engouement qu’a suscité la proposition du patriarche traduit donc à la fois la structure du système confessionnel, nourri par les ingérences étrangères, et la crise de ce système incapable de fournir une politique étrangère structurée, cohérente et équilibrée.

Paul Salem, directeur du Middle East Institute, affirmait à cet effet « Le Liban a-t-il autre chose qu’une politique étrangère ? » tandis que Ghassan Salamé, lui, s’interrogeait : « Une politique étrangère libanaise est-elle possible ? ». Ces deux déclarations, contradictoires en apparence, explicitent à merveille les racines du mal libanais. 

Le système confessionnel est, en effet renforcé par des sponsors étrangers que les parties locales vont chercher afin de se renforcer par rapport à leurs concurrents locaux. 

Ce phénomène est permis par la faiblesse d’un État central dont le monopole sur les questions militaires et internationales n’a été que partiellement garanti depuis 1969, date de signature des accords du Caire, qui transfèrent de facto le contrôle militaire du Liban Sud aux factions palestiniennes. 

Cet état de fait a abouti à un État qui, faute de réguler les rapports sociaux et de définir l’intérêt national, représente le moyen pour l’élite politique communautaire de « partager le gâteau » et, pour les acteurs régionaux, un champ de bataille pour asseoir leur influence dans le Proche-Orient. 

Alors que dans d’autres pays, les questions de politique étrangère n’influent sur la compétition politique que de manière secondaire, celles-ci structurent littéralement les rapports de force au Liban. Cette caractéristique est commune à tous les pays de la région et résulte d’un environnement conflictuel et d’un État-Nation partout fragilisé et contesté, mais revêt une importance particulière au Liban, société divisée dont l’État-Nation est en cours de construction depuis 1943. 

Il est marquant de constater ainsi la récupération de ce discours par les différentes forces politiques libanaises, autour du clivage classique « 8 mars-14 mars » dont la raison d’être porte principalement sur le conflit autour de l’identité du Liban et son orientation régionale.

Ainsi, de nombreux dignitaires chiites se sont insurgés contre la naïveté de cette proposition, arguant que le Liban se doit d’être impliqué dans des conflits qui menacent son intégrité et sa stabilité, comme la question israélo-palestinienne et la guerre en Syrie. De même, les députés du Courant patriotique libre ont appelé à ne pas exploiter cet appel contre le Hezbollah. Au contraire, les officiels des Forces Libanaises, des Phalanges Libanaises (Kataëb), du Parti socialiste progressiste et du Courant du Futur se sont rangés derrière les propos du patriarche. 

Au cœur de l’identité même de ces structures politiques, la neutralité représente donc un instrument de lutte politique, pour des acteurs qui se sentent marginalisés dans le rapport de force actuel. Ils cherchent ainsi à regagner du terrain en mobilisant la société et les acteurs internationaux autour d’un concept fédérateur et progressiste, au risque de créer de nouvelles divisions. Comme l’affirmait déjà Machiavel, la neutralité représente l’arme du faible dans ce cadre, et une tentative de rééquilibrer le rapport de force interne perçu comme dominé par l’axe anti-impérialiste. 

Par ailleurs, elle traduit l’absence de consensus autour de l’orientation régionale du Liban, que les accords de Taëf n’ont réglé que superficiellement : ils n’ont fait que trancher militairement la question de l’arabité du Liban et contenu les dissensions internes par la « pax syriana ». 

Dans les faits, les termes du débat n’ont guère bougé depuis l’indépendance, malgré des positions qui se sont renversées, et le pays continue de se déchirer autour d’absolus irréconciliables qui cachent mal les intérêts des différents groupes, au détriment d’une politique étrangère unitaire, équilibrée et pragmatique. Si les propos du patriarche peuvent représenter une volonté de sortir de ce statu quo improductif et générateur de crises à répétition, il convient de remettre en question l’impartialité de ceux-ci. Ils peuvent être par exemple interprétés comme une réponse face aux critiques visant l’inconscience de la politique occidentale au Moyen Orient, qui chercherait à pousser le Liban à lutter contre le régime syrien. La défaite de celui-ci aurait pour corollaire la victoire des forces intégristes, ce qui aurait des conséquences dévastatrices pour le Liban et expliquerait ainsi l’engagement du Hezbollah en Syrie. Face à ces critiques, le patriarche cherche à renouveler la position pro-occidentale et à ainsi évoquer le concept de neutralité positive. 

Comme nous l’avons déjà dit, ces s’inscrivent au cœur de la lutte politique au Liban. Par ailleurs, le patriarche n’est pas un « outsider », mais possède une position centrale qui lui confère une certaine légitimité et une autorité parfois concurrentielle à celle des leaders séculiers. Ainsi, le patriarche maronite joue traditionnellement le rôle d’opposant au président de la République, contrebalançant son influence dans sa propre communauté en émettant un autre son de cloche. Il dispose de ressources propres, de par ses relais privilégiés avec l’Europe occidentale, notamment la France (protectrice traditionnelle des chrétiens d’Orient) et le Saint-Siège, qu’il mobilise pour renforcer sa position. Ainsi, il a adressé des critiques à peine voilées contre le Hezbollah à travers ses interventions au Saint-Siège. Par ailleurs, il n’est pas anodin que, durant la sa visite au Liban, le ministre des Affaires Étrangères français Jean Yves le Drian ait rencontré celui-ci, le plaçant sur le même plan que la présidence de la République, du Parlement, et le Premier Ministre. Dans le même sens, de nombreux leaders politiques se sont succédé à la résidence du Patriarche, dans une tentative de récupération politique de ses propos largement interprétés comme hostiles au Hezbollah. Enfin, la visite du directeur de la Sûreté Générale Abbas Ibrahim au Patriarche a été largement perçue comme une tentative de médiation entre celui-ci et le Hezbollah, soucieux de ne pas être ciblé par le patriarcat. 

Cet activisme est donc révélateur de trois phénomènes : la centralité des autorités religieuses dans le jeu politique libanais (ceux-ci servant de source de légitimité ou au contraire de concurrents féroces aux leaders séculiers), la dispersion de la politique étrangère qui court-circuite la diplomatie étatique, et la subjectivité du terme « neutralité ». Paradoxalement, la neutralité n’est pas un terme neutre, mais s’inscrit dans un contexte bien particulier. Ainsi, le Patriarche se place dans des rapports de force existants qui ne lui permettent pas de s’ériger en tant que figure médiatrice faisant l’unanimité. Il est intéressant néanmoins de nuancer ces propos en notant l’écho que cette position a suscité dans toutes les composantes de la société libanaise et qui traduit une défiance à l’égard d’un pouvoir jugé corrompu agissant contre l’intérêt national, la crise d’un système à bout de souffle incapable de renouveler l’allégeance des citoyens et la recherche d’un modèle plus vertueux et équilibré

Qu’est-ce que la neutralité, après tout ? Le courant patriotique libre s’est trouvé face à l’embarras, entre la nécessité de respecter l’autorité religieuse, et ses alliances politiques qui le placent dans le camp adverse : le dirigeant du parti, Gebran Bassil, a ainsi rencontré le Patriarche et affirmé leur coopération étroite pour l’intérêt du Liban, tout en affirmant que la neutralité est un objectif commun, conditionnée à l’existence d’un consensus interne sur la question. Chaque leader politique et confessionnel ajoute à la neutralité des adjectifs et précisions, comme si ce terme ne se suffisait pas à lui-même. On parle de neutralité constructive et positive, de neutralité respectant le consensus interne, ou encore d’une neutralité n’étant pas contradictoire avec la lutte contre Israël… En France, le terme « hyad » est traduit soit par « neutralité », soit par « distanciation régionale », faisant référence à l’accord inter-partisan de 2012, sous l’égide de l’ancien président de la République Sleimane.

En effet, cet accord qui avait pour but de maintenir le Liban à l’abri des conflits régionaux, a eu des effets contradictoires : en neutralisant la diplomatie étatique, il a empêché toute possibilité d’influence tout en n’empêchant pas différentes forces politiques d’intervenir sur le théâtre syrien. Décision de façade, dépendante du contexte et du bon vouloir des leaders politiques, elle a accéléré l’affaiblissement institutionnel de la diplomatie libanaise, dépourvue de tout moyen d’action, au lieu de refléter une cohésion interne en réalité inexistante. A cette neutralité « négative », on veut y substituer une neutralité dite « positive », faisant du Liban un message pour le monde, et un médiateur régional pour la paix, le respect des droits de l’Homme et des minorités. On évoque alors l’exemple suisse, sans pour autant prendre en compte tous les éléments de l’équation : la neutralité suisse a été permise par des décisions internationales, mais aussi un fort consensus interne, des capacités économiques et militaires propres non négligeables, et un accord tacite des acteurs européens sur celle-ci. Dans le contexte conflictuel de bipolarisation au Moyen-Orient, et dans le cadre du modèle confessionnel, ces conditions ne sont pas remplies.

La neutralité libanaise, historiquement, a été conçue comme un outil pour contenir les ingérences étrangères en ralliant toutes les communautés autour d’un État qui garantirait l’équilibre entre celles-ci. Si le Pacte National a été rapidement défié par la nature même du système confessionnel et le contexte régional, il reste un pilier de la politique étrangère et capture parfaitement la problématique structurelle du Liban. Il ne s’agit pas de construire un État viable et unitaire, impossible dans le modèle confessionnel actuel, mais de neutraliser les velléités de rejet de l’État libanais et, en plus, les velléités hégémoniques de communautés, qui, appuyées par des parrains internationaux, voudraient appliquer leur vision exclusive du Liban. La neutralité signifie défendre l’État et sa souveraineté tant bien que mal, face aux excès des intérêts communautaires et particuliers. 

Fortement conditionnée par la situation régionale et les divisions internes, la politique étrangère libanaise constitue un jeu d’équilibriste, qu’avait parfaitement compris le président Fouad Chehab : en ménageant les intérêts nassériens tout en garantissant la souveraineté du Liban tant bien que mal, il avait engendré un processus initial de construction étatique qui n’a pas survécu aux turbulences de la décennie suivante. Fil rouge de la politique étrangère libanaise, la neutralité comme envisagée dans la politique libanaise revêt donc un sens différent qu’en Suisse ou dans d’autres pays du monde. Solution a minima, elle maintient un statu quo fragile entre les communautés et n’amène pas à une réflexion profonde sur les piliers du système politique libanais, mais garantit une coexistence relativement pacifique au prix de crises régulières. Ainsi, 80 ans plus tard, nous n’avons toujours pas fait mieux que le Pacte National.

Dans le contexte actuel, l’appel à la neutralité est révélateur de l’échec d’un système incapable de maintenir la stabilité intérieure et la souveraineté du pays. Elle souligne la structure du modèle actuel, qui s’est fait fort de se réapproprier la thématique selon des discours différenciés, mais toujours avec le même but : déresponsabiliser les dirigeants pour les maux que subit actuellement le Liban au profit d’une lecture géopolitique. En extériorisant des problématiques que le système est incapable de gérer, ils cherchent à se maintenir au pouvoir en confiant la gestion de la crise à des acteurs extérieurs (la communauté internationale, mais aussi la France, l’Iran, ou encore les États-Unis.). Ainsi, les maux du Liban dériveraient tous de facteurs tel que l’engagement du Hezbollah en Syrie. Ce faisant, ils évitent une réforme profonde du système qui engendrerait leur chute. L’appel à des sponsors internationaux montre à quel point le régime confessionnel est emprisonné dans une grille de lecture qui surestime le poids effectif du Liban dans le monde et l’intérêt qu’il représente. 

En effet, le Liban représente un espace concurrentiel de luttes entre les grandes puissances régionales et internationales qui voient en lui un terrain de jeu pour arriver à leurs fins et non un État souverain selon la définition posée par la charte de l’ONU. De fait, la tutelle d’un quelconque acteur international ne s’est matérialisée dans l’histoire du Liban qu’au profit de certains groupes sociaux, et au détriment de la construction d’un État viable et stable.

Par conséquent, il est intéressant de voir à quel point la question de la neutralité est mal posée dans ses termes actuels. Il est impératif pour un pays aussi fragile et divisé que le Liban de s’interroger sur ses propres orientations stratégiques, et il n’est pas inutile de mentionner la neutralité comme moyen de préserver la souveraineté et l’unité d’un pays aux ressources limitées : elle n’est cependant pas une fatalité. Elle représente dans les termes actuels un concept « fourre-tout », instrumentalisé pour des visées partisanes, et révélateur d’un système incapable de fournir des solutions novatrices. De fait, la refonte de la politique étrangère doit nécessairement passer par une réforme profonde du système et le dépassement du Pacte National, statu quo toujours contesté. La conviction par tous que le pays doit imposer ses choix est le seul moyen d’échapper à l’impuissance qu’implique la division actuelle : la raison d’Etat doit primer sur les intérêts particuliers. Enfin, s’il veut réellement imposer une ligne diplomatique propre, neutre ou pas, le Liban est dans l’obligation de développer des ressources militaires et diplomatiques propres qui agiraient comme protectrices de sa souveraineté.  

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