dimanche, janvier 18, 2026

Les derniers articles

Articles liés

Sauver les banquiers ou protéger les déposants : le dilemme au cœur de la restructuration bancaire libanaise

- Advertisement -

Le secteur bancaire libanais, jadis symbole de la résilience économique du pays, se trouve aujourd’hui face à un choix fondamental qui oppose les intérêts des actionnaires et banquiers à ceux des déposants ordinaires. Un rapport publié en octobre 2025 par l’Université américaine de Beyrouth, rédigé par les chercheurs Mohamad Faour, Sami Geadah et Ibrahim Jamali, met en lumière cette tension inextricable. Intitulé « Le secteur bancaire libanais est-il viable ? », ce document analyse les racines structurelles de la crise et évalue la solvabilité de 21 banques représentatives, couvrant 90 pour cent des actifs et 87 pour cent des dépôts du secteur. Les auteurs soulignent qu’une restructuration équitable doit prioriser la protection des déposants modestes, au risque de sacrifier les actionnaires, plutôt que de préserver les intérêts des banquiers au détriment des épargnants. Ce rapport intervient alors que les négociations avec le Fonds monétaire international piétinent, et que les déposants attendent toujours un accès à leurs fonds gelés depuis 2019, amplifiant l’urgence d’une résolution qui privilégie la sauvegarde des dépôts plutôt que la préservation des capitaux des actionnaires.

Les origines d’une crise systémique unique

La crise financière libanaise est le résultat de dysfonctionnements structurels identifiés depuis des années, comme le rappellent Mohamad Faour, Sami Geadah et Ibrahim Jamali. Elle combine un effondrement monétaire, un défaut sur la dette souveraine et une insolvabilité bancaire, formant une triple crise rarissime. Les pertes estimées à 72 milliards de dollars dans le secteur bancaire commercial dépassent trois fois le produit intérieur brut du pays, un record mondial en termes relatifs. La majeure partie de ces pertes provient des placements des banques auprès de la Banque du Liban, complétés par des détentions d’obligations internationales en défaut, un portefeuille de prêts privés non performants et les effets de la dépréciation massive de la livre libanaise.

Les auteurs critiquent sévèrement les pratiques des banques, qui ont accumulé des risques systémiques en déposant massivement leurs fonds auprès de la Banque du Liban. Dès 2018 et 2019, ces dépôts représentaient sept et six fois leur capital de premier niveau, tandis que leur exposition à la dette gouvernementale atteignait 178 pour cent et 146 pour cent de ce capital. Les opérations d’ingénierie financière lancées par la Banque du Liban en 2016, destinées à défendre le taux de change fixe, ont renforcé ce lien toxique entre le secteur privé et l’État, transformant les banques en instruments de financement public. Mohamad Faour, Sami Geadah et Ibrahim Jamali pointent également l’acceptation par les banques de remboursements de prêts libellés en devises étrangères convertis en monnaie nationale au taux officiel de 1 500 livres par dollar, bien inférieur au taux de marché, entraînant un transfert massif de richesse des épargnants vers les emprunteurs.

Cette crise se distingue par son ampleur et son absence de marge de manœuvre. Les pertes, attribuables à 86 pour cent aux placements auprès de la Banque du Liban selon les estimations du Fonds monétaire international en 2023, laissent cette institution avec une équité négative d’environ 60 milliards de dollars et une position ouverte en devises du même magnitude. L’absence d’un cadre institutionnel adéquat pour la résolution bancaire aggrave la situation : le Liban ne dispose pas d’une autorité dédiée, contrairement aux recommandations du Conseil de stabilité financière. Les lois existantes, comme l’article 110/91 du Code de la monnaie et du crédit, ont été appliquées sporadiquement, principalement contre des établissements impliqués dans le blanchiment d’argent ou le financement d’activités illicites. Depuis 2019, seules quelques institutions mineures, telles que la Banque fédérale du Liban, Al Baraka Bank, la Banque de crédit national et la Banque de crédit, ont été placées sous tutelle.

Les élites politiques, souvent liées aux cercles bancaires, ont délibérément entravé les réformes, favorisant une inaction qui transfère le fardeau sur les déposants et la population. Les revenus gouvernementaux ont chuté de 20,8 pour cent du produit intérieur brut en 2019 à 6,1 pour cent en 2022, ne représentant que 1,3 milliard de dollars en termes nominaux. La Banque du Liban, avec une position nette en devises négative dépassant 60 milliards de dollars à fin 2023, est incapable d’offrir un soutien en liquidités. L’accord au niveau technique avec le Fonds monétaire international en avril 2022 reste lettre morte, privant le Liban d’un appui financier vital. En décembre 2025, cette impasse persiste, aggravant la dé-dollarisation de l’économie et l’émergence d’un circuit parallèle en espèces, qui élève les risques de blanchiment et de financement d’activités illicites.

Le dilemme central : actionnaires contre déposants

Au cœur du rapport de Mohamad Faour, Sami Geadah et Ibrahim Jamali réside un dilemme éthique et économique : sauver les banquiers et actionnaires, au risque de dilapider des ressources publiques inexistantes, ou protéger les déposants, en particulier les petits épargnants, via une restructuration qui efface les capitaux propres des actionnaires. Les auteurs insistent sur le fait que toute solution viable doit respecter la hiérarchie des créances, où les actionnaires absorbent les pertes en premier, avant d’affecter les déposants. Cela contraste avec les plans favorisés par les banques, qui cherchent à utiliser des actifs d’État pour compenser leurs pertes, préservant ainsi les intérêts des actionnaires au détriment des déposants et des contribuables.

Le rapport évalue la solvabilité sous de multiples scénarios, révélant que sans réduction drastique des passifs ou injection massive de capitaux, la plupart des banques sont insolvables. Les bilans, basés sur le taux officiel de 1 515 livres par dollar, masquent la réalité : les expositions souveraines représentent en moyenne 76 pour cent des actifs, avec 62 pour cent auprès de la Banque du Liban et 14 pour cent en obligations d’État. Dans un premier scénario optimiste – lirafication des expositions en dollars à la Banque du Liban à 45 000 livres par dollar (décote de 50 pour cent), décote de 60 pour cent sur les obligations internationales et 15 pour cent de prêts non performants – les pertes agrégées atteignent 73,2 milliards de dollars, soit 60 pour cent des dépôts, rendant toutes les équités négatives.

Un second scénario, plus réaliste, applique une lirafication à 15 000 livres par dollar, une décote de 80 pour cent sur les obligations internationales et 30 pour cent de prêts non performants, portant les pertes à 105,6 milliards de dollars, soit 84 pour cent des dépôts. Ici encore, toutes les banques affichent une équité négative, effaçant totalement la valeur pour les actionnaires. Les pertes varient par banque : Bank Audi accuse 20,1 milliards de dollars, BLOM Bank 22,5 milliards, Société Générale de Banque au Liban 16,7 milliards, Byblos Bank 16,5 milliards, BankMed 11,9 milliards, Fransabank 12,2 milliards, Credit Libanais 10,7 milliards et Bank of Beirut 9,6 milliards.

Ce constat met en évidence le dilemme : préserver les actionnaires impliquerait un recours à des fonds publics ou des actifs d’État, impossible vu l’insolvabilité souveraine, ou une tolérance réglementaire qui prolongerait la crise sans résoudre l’insolvabilité. Au contraire, protéger les déposants nécessite un effacement prioritaire des actionnaires, permettant une restructuration qui sauve les banques viables et maximise la récupération pour les épargnants modestes.

Le scénario qui maximise la sauvegarde des dépôts

Parmi les options analysées par Mohamad Faour, Sami Geadah et Ibrahim Jamali, le scénario intégrant un renflouement interne des dépôts excédant 100 000 dollars se distingue comme celui qui sauve le plus grand volume de dépôts, en priorisant les petits et moyens épargnants tout en rendant les banques viables. Ce mécanisme respecte la hiérarchie des créances : les pertes effacent d’abord les capitaux propres des actionnaires et la dette subordonnée, avant d’affecter les dépôts. En simulant un renflouement interne de 83 pour cent des dépôts en dollars au-delà de 100 000 dollars – protégeant ainsi 17 pour cent des dépôts selon les données de la Commission de contrôle bancaire de mars 2021 –, le rapport montre que cette approche maximise la récupération pour les déposants modestes.

Dans le premier scénario optimiste, ce renflouement interne rend viables toutes les banques sauf une, avec des équités positives allant de 5 milliards de dollars pour Bank Audi à 276 millions pour la plus petite. Cela permet de préserver intégralement les dépôts jusqu’à 100 000 dollars, couvrant 88 pour cent des comptes et 18 pour cent du total des dépôts, selon les estimations du Fonds monétaire international en 2023. Le coût budgétaire pour un fonds garantissant ces petits dépôts est limité à 7,4 milliards de dollars, un montant feasible comparé aux pertes totales.

Même dans le second scénario réaliste, où les pertes sont plus sévères, 11 banques sur 21 deviennent viables : Bank Audi avec 1,2 milliard d’équité positive, Société Générale de Banque au Liban avec 1,7 milliard, BankMed avec 1,8 milliard, Credit Libanais avec 541 millions, Bank of Beirut avec 1,1 milliard, et plusieurs petites banques affichant entre 94 et 785 millions. Cela sauve une partie substantielle du système bancaire, évitant une liquidation générale qui entraînerait des pertes totales pour tous les déposants. Les banques insolvables, comme BLOM Bank (-1,5 milliard), Byblos Bank (-2,3 milliard) et Fransabank (-1,5 milliard), pourraient être liquidées de manière ordonnée, mais le renflouement interne protège les petits dépôts dans l’ensemble du secteur.

Ce scénario maximise la sauvegarde des dépôts en concentrant les pertes sur les grands déposants et les actionnaires, tout en limitant l’impact sur les épargnants modestes. Comparé à une liquidation sans restructuration, où tous les dépôts risqueraient d’être perdus, ou à des plans utilisant des actifs d’État – irréalistes face à l’insolvabilité gouvernementale –, il offre la voie la plus équitable. Les auteurs soulignent que cette approche, alignée sur les normes du Conseil de stabilité financière, réduit les passifs bancaires sans charger les contribuables, et permet une récupération allant jusqu’à 100 000 dollars par déposant, un seuil feasible qui priorise l’équité sociale. Sans cela, les petits déposants – souvent des retraités et des salariés en livres libanaises – continueraient à subir l’érosion de leur pouvoir d’achat due à l’inflation et à la dépréciation.

Les auteurs critiquent les plans qui tentent de sauver les actionnaires en utilisant des actifs publics, comme ceux proposés par l’Association des banques du Liban, qui transféreraient la charge sur l’État insolvable. Au contraire, le renflouement interne efface les actionnaires en premier, libérant des ressources pour protéger les déposants. Le rapport quantifie que le remboursement total par tranche s’élève à 33,136 milliards de dollars, dont 16,761 milliards pour les tranches inférieures à 100 000 dollars. Une approche phasée, honorant d’abord les petits dépôts, minimiserait les pertes en valeur actuelle nette, favorisant une récupération rapide et équitable.

Les propositions concurrentes et leurs limites

Les plans gouvernementaux, bien que variés, peinent à équilibrer la protection des déposants et l’effacement des actionnaires. Le plan d’avril 2020 protégeait les petits déposants et organisations, convertissant les excédents en capitaux, parts dans un fonds et obligations subordonnées, avec effacement total des actionnaires et récupération d’actifs illicites. L’accord technique avec le Fonds monétaire international en avril 2022 limitait les actifs publics, garantissant jusqu’à 100 000 dollars par déposant, avec renflouement interne des excédents et lirafication à des taux non marchands. Une recapitalisation effacerait le capital existant et la dette subordonnée.

La version de septembre 2022 ajoutait un fonds financé par entreprises d’État (30 milliards de dollars), avec retour d’intérêts excessifs depuis 2015. Le plan d’août 2024 classait les dépôts en éligibles (40 milliards) et non éligibles (46 milliards), avec remboursements étalés et compensations par actions, dette et obligations. Les banques insolvables seraient liquidées, les solvables recapitalisées avec renflouement interne limité à 33 pour cent du nouveau capital.

Les plans des banques priorisent les actionnaires : celui de l’Association des banques en mai 2020 utilisait 40 milliards d’actifs publics pour régler les obligations, via certificats à long terme. En septembre 2021, il proposait des actions préférentielles non votantes. Le plan de LIBank et Nicolas Chikhani minimisait les pertes sans décote sur dépôts, via actifs d’État et retour d’intérêts excessifs.

D’autres propositions, comme celle de Gérard Charvet et Ziad Hayek, visaient un fonds financé par 25 milliards d’actifs publics. Le plan Lebanon Opportunities Revival optait pour une séparation pré et post-crise. La Fondation Adenauer suggérait une bonne/mauvaise banque, l’Association économique libanaise une protection totale via corporatisation d’actifs. Le Laboratoire de croissance de Harvard recommandait d’absoudre les banques des obligations de dépôts, compensant par dette restructurée avec décote de 82 à 90 pour cent. Le plan D3M protégeait les petits déposants via actifs liquides et exclusion de dépôts illicites.

Ces plans ignorent souvent l’hétérogénéité bancaire, appelant à une évaluation individuelle.

L’analyse empirique des établissements

Mohamad Faour, Sami Geadah et Ibrahim Jamali mènent une analyse sur 21 banques, avec expositions souveraines variant de 41 à 135 pour cent des dépôts dans le premier scénario, et 57 à 177 pour cent dans le second. L’hétérogénéité souligne que certaines banques, comme Bank Audi ou BankMed, pourraient survivre avec renflouement interne protégeant les petits dépôts, tandis que d’autres, comme BLOM Bank ou Byblos Bank, nécessiteraient une liquidation.

Le rapport insiste sur une autorité de résolution indépendante, avec séparation entre supervision et résolution, et un exercice de valorisation rapide. Un véhicule pour prêts non performants exploiterait les économies d’échelle. La restructuration doit s’inscrire dans un plan global, incluant réformes macro-budgétaires.

Le processus effacerait les capitaux et créances non déposants, respectant la hiérarchie pour payer les déposants avant actionnaires. Réduire les passifs via retour d’intérêts excessifs et investigation de dépôts illicites complète la solution. Le renflouement interne des excédents de 100 000 dollars est crucial pour la solvabilité, laissant les déposants mieux lotis qu’en liquidation.

Améliorer la gouvernance – compositions des conseils, indépendance des membres, restrictions sur transactions liées – est nécessaire. Établir de nouvelles banques soutiendrait la reprise. Toute solution considère aspects politiques, mais l’urgence s’impose malgré oppositions.

Les banques sont incapables d’intermédiation financière, l’économie privée de financement. Les mesures ad hoc prolongent la crise, shiftant le fardeau des actionnaires vers les déposants. En décembre 2025, les bilans masquent toujours les pertes, et les petits déposants subissent l’inflation, tandis que les grands actionnaires cherchent à préserver leurs intérêts via actifs d’État. Le renflouement interne protégeant les petits dépôts reste la voie pour maximiser la récupération, évitant une perte totale en liquidation. Les auteurs notent que l’insolvabilité généralisée complique cela, sans fonds publics, et que l’acceptation de remboursements au taux officiel a endommagé les bilans. Ces éléments persistent, avec une économie privée de financement essentiel.<|control12|>Sauver les banquiers ou protéger les déposants : le dilemme de la crise bancaire libanaise révélé par un rapport de l’AUB en octobre 2025

Le secteur bancaire libanais, autrefois pilier de l’économie nationale, se trouve confronté à un choix fondamental qui oppose la préservation des intérêts des banquiers et actionnaires à la sauvegarde des dépôts des épargnants ordinaires. Un rapport publié en octobre 2025 par l’Université américaine de Beyrouth, rédigé par les chercheurs Mohamad Faour, Sami Geadah et Ibrahim Jamali, met en lumière cette tension insoluble. Intitulé « Le secteur bancaire libanais est-il viable ? », ce document analyse les faiblesses structurelles du système financier et évalue la solvabilité de 21 banques représentatives, couvrant 90 pour cent des actifs et 87 pour cent des dépôts. Les auteurs soulignent que la restructuration doit prioriser la protection des déposants modestes, au risque d’effacer totalement les capitaux des actionnaires, plutôt que de privilégier les banquiers au détriment des épargnants. Ce rapport arrive au moment où les négociations avec le Fonds monétaire international stagnent, et où les déposants, dont les fonds sont gelés depuis 2019, attendent une résolution qui place leurs intérêts au premier plan.

Les origines d’une crise triple sans précédent

La crise financière libanaise est le fruit de problèmes structurels identifiés depuis de nombreuses années, comme le rappellent Mohamad Faour, Sami Geadah et Ibrahim Jamali. Elle résulte d’un gouvernement en défaut combiné à une banque centrale insolvable, creusant un trou massif de 72 milliards de dollars dans le secteur bancaire commercial en raison de son exposition excessive à ces entités. Cette triple crise – monétaire, de dette souveraine et bancaire – se distingue par son ampleur : les pertes dépassent trois fois le produit intérieur brut, un record mondial relatif. La majeure partie provient des placements des banques auprès de la Banque du Liban, complétés par des détentions d’obligations internationales en défaut, un portefeuille de prêts privés non performants et les effets de la dépréciation sévère de la livre libanaise.

Les auteurs critiquent les pratiques des banques, qui ont accumulé des risques systémiques en plaçant massivement leurs fonds auprès de la Banque du Liban. En 2018 et 2019, ces dépôts représentaient sept et six fois leur capital de premier niveau, tandis que l’exposition à la dette gouvernementale atteignait 178 pour cent et 146 pour cent de ce capital. Les opérations d’ingénierie financière initiées par la Banque du Liban en 2016 pour défendre le taux de change fixe ont exacerbé ce lien toxique, transformant les banques en outils de financement public. Mohamad Faour, Sami Geadah et Ibrahim Jamali dénoncent l’acceptation par les banques de remboursements de prêts en dollars convertis en livres au taux officiel de 1 500 livres par dollar, bien en deçà du taux de marché, entraînant un transfert de richesse des épargnants vers les emprunteurs.

Cette crise diffère par son institutionnel défaillant : absence d’autorité de résolution dédiée, contrairement aux normes du Conseil de stabilité financière. Les lois existantes, comme l’article 110/91 du Code de la monnaie et du crédit, ont été appliquées sporadiquement, uniquement contre des banques impliquées dans le blanchiment ou le financement d’activités illicites. Depuis 2019, seules quelques institutions mineures – Banque fédérale du Liban, Al Baraka Bank, Banque de crédit national et Banque de crédit – ont été placées sous tutelle. Les élites politiques, liées aux banquiers, ont bloqué les réformes, transférant le fardeau sur les déposants. Les revenus gouvernementaux ont chuté de 20,8 pour cent du produit intérieur brut en 2019 à 6,1 pour cent en 2022, limités à 1,3 milliard de dollars nominaux. La Banque du Liban, avec une position nette en devises négative de plus de 60 milliards de dollars fin 2023, ne peut offrir de soutien. L’accord technique avec le Fonds monétaire international en avril 2022 reste inactif, privant le Liban d’aide vitale.

Le dilemme éthique : actionnaires contre déposants

Le rapport de Mohamad Faour, Sami Geadah et Ibrahim Jamali pose clairement le dilemme : sauver les banquiers et actionnaires via des plans utilisant des actifs publics – irréalistes face à l’insolvabilité de l’État – ou protéger les déposants, en particulier les petits épargnants, par un effacement prioritaire des capitaux propres. Les auteurs insistent sur la hiérarchie des créances : les pertes doivent effacer d’abord les actionnaires et la dette subordonnée, avant d’affecter les déposants. Cela oppose les intérêts des banquiers, qui poussent pour des solutions préservant leur capital, aux déposants modestes, souvent retraités ou salariés en livres, dont les économies sont érodées par l’inflation.

Sans restructuration, toutes les banques sont insolvables, risquant une perte totale pour les déposants en cas de liquidation. Les bilans masquent la réalité : expositions souveraines à 76 pour cent des actifs en moyenne. Le rapport évalue que seule une réduction drastique des passifs, via renflouement interne, peut rendre les banques viables sans injection massive de capitaux – impossible vu l’absence de fonds publics.

Le scénario qui maximise la protection des déposants

Parmi les scénarios analysés par Mohamad Faour, Sami Geadah et Ibrahim Jamali, celui intégrant un renflouement interne des dépôts excédant 100 000 dollars émerge comme la solution sauvegardant le plus grand volume de dépôts, en priorisant les petits épargnants tout en effaçant les actionnaires. Ce mécanisme respecte la hiérarchie des créances : les pertes annihilent d’abord les capitaux propres des actionnaires, libérant des ressources pour protéger les déposants modestes. En simulant un renflouement interne de 83 pour cent des dépôts en dollars au-dessus de 100 000 dollars – protégeant 17 pour cent des dépôts selon les données de la Commission de contrôle bancaire de mars 2021 –, le rapport démontre que cette approche maximise la récupération pour les épargnants ordinaires.

Dans le premier scénario optimiste (lirafication à 45 000 livres par dollar, décote de 60 pour cent sur obligations internationales, 15 pour cent de prêts non performants), les pertes atteignent 73,2 milliards de dollars, soit 60 pour cent des dépôts, rendant toutes équités négatives et effaçant les actionnaires. Avec renflouement interne, toutes les banques sauf une deviennent viables, avec équités positives de 5 milliards pour Bank Audi à 276 millions pour la plus petite. Cela sauve intégralement les dépôts jusqu’à 100 000 dollars, couvrant 88 pour cent des comptes et 18 pour cent du total des dépôts, selon les estimations du Fonds monétaire international en 2023. Le coût pour un fonds garantissant ces petits dépôts est limité à 7,4 milliards de dollars, feasible sans charger l’État insolvable.

Même dans le second scénario réaliste (lirafication à 15 000 livres par dollar, décote de 80 pour cent, 30 pour cent de prêts non performants), les pertes montent à 105,6 milliards de dollars, soit 84 pour cent des dépôts. Avec renflouement interne, 11 banques sur 21 regagnent la viabilité : Bank Audi (1,2 milliard), Société Générale de Banque au Liban (1,7 milliard), BankMed (1,8 milliard), Credit Libanais (541 millions), Bank of Beirut (1,1 milliard), et petites banques entre 94 et 785 millions. Cela préserve une partie essentielle du système, évitant une liquidation qui détruirait tous les dépôts. Les insolvables – BLOM Bank (-1,5 milliard), Byblos Bank (-2,3 milliard), Fransabank (-1,5 milliard) – pourraient être liquidées ordonnément, mais le renflouement protège les petits dépôts secteur-large.

Ce scénario sauve le plus de dépôts en concentrant les pertes sur grands déposants et actionnaires, limitant l’impact sur les épargnants modestes. Comparé à une absence de restructuration, où liquidation effacerait tout, ou à des plans utilisant actifs d’État – impossibles –, il offre l’équité maximale. Les auteurs notent une récupération jusqu’à 100 000 dollars par déposant, avec remboursement total par tranche à 33,136 milliards de dollars, dont 16,761 milliards pour tranches inférieures à 100 000 dollars. Une approche phasée, honorant d’abord petits dépôts, minimiserait pertes en valeur actuelle nette, favorisant récupération rapide.

Les propositions concurrentes et leurs limites

Les plans gouvernementaux, bien que variés, peinent à équilibrer la protection des déposants et l’effacement des actionnaires. Le plan d’avril 2020 protégeait les petits déposants et les organisations, convertissant les excédents en capitaux, parts dans un fonds et obligations subordonnées, avec effacement total des actionnaires et récupération d’actifs illicites. L’accord technique avec le Fonds monétaire international en avril 2022 limitait les actifs publics, garantissant jusqu’à 100 000 dollars par déposant, avec renflouement des excédents et lirafication à des taux non marchands. Une recapitalisation effacerait le capital existant et la dette subordonnée.

La version de septembre 2022 ajoutait un fonds financé par entreprises d’État (30 milliards de dollars), avec retour d’intérêts excessifs depuis 2015. Le plan d’août 2024 classait les dépôts en éligibles (40 milliards) et non éligibles (46 milliards), avec remboursements étalés et compensations par actions, dette et obligations. Les banques insolvables seraient liquidées, les solvables recapitalisées avec renflouement limité à 33 pour cent du nouveau capital.

Les plans des banques priorisent les actionnaires : celui de l’Association des banques en mai 2020 utilisait 40 milliards d’actifs publics pour régler les obligations, via certificats à long terme. En septembre 2021, il proposait des actions préférentielles non votantes. Le plan de LIBank et Nicolas Chikhani minimisait les pertes sans décote sur dépôts, via actifs d’État et retour d’intérêts excessifs.

D’autres propositions : Gérard Charvet et Ziad Hayek visaient un fonds financé par 25 milliards d’actifs publics. Lebanon Opportunities Revival séparait pré et post-crise. Fondation Adenauer bonne/mauvaise banque. Association économique libanaise protection totale via corporatisation d’actifs. Laboratoire de croissance de Harvard absoudre banques des obligations de dépôts, compensant par dette restructurée avec décote de 82 à 90 pour cent. Plan D3M protégeait les petits via actifs liquides et exclusion de dépôts illicites.

Ces plans ignorent souvent l’hétérogénéité bancaire, appelant à une évaluation individuelle.

L’analyse empirique des établissements

Mohamad Faour, Sami Geadah et Ibrahim Jamali mènent une analyse sur 21 banques, avec expositions souveraines variant de 41 à 135 pour cent des dépôts dans le premier scénario, et 57 à 177 pour cent dans le second. L’hétérogénéité souligne que certaines banques, comme Bank Audi ou BankMed, pourraient survivre avec renflouement interne protégeant les petits dépôts, tandis que d’autres, comme BLOM Bank ou Byblos Bank, nécessiteraient une liquidation.

Le rapport insiste sur une autorité de résolution indépendante, avec séparation entre supervision et résolution, et un exercice de valorisation rapide. Un véhicule pour prêts non performants exploiterait les économies d’échelle. La restructuration doit s’inscrire dans un plan global, incluant réformes macro-budgétaires.

Le processus effacerait les capitaux et créances non déposants, respectant la hiérarchie pour payer les déposants avant les actionnaires. Réduire les passifs via retour d’intérêts excessifs et investigation de dépôts illicites complète la solution. Le renflouement interne des excédents de 100 000 dollars est crucial pour la solvabilité, laissant les déposants mieux lotis qu’en liquidation.

Améliorer la gouvernance – compositions des conseils, indépendance des membres, restrictions sur transactions liées – est nécessaire. Établir de nouvelles banques soutiendrait la reprise. Toute solution considère les aspects politiques, mais l’urgence s’impose malgré les oppositions.

Les banques sont incapables d’intermédiation financière, l’économie privée de financement. Les mesures ad hoc prolongent la crise, transférant le fardeau des actionnaires vers les déposants. En décembre 2025, les bilans masquent toujours les pertes, les petits déposants subissent l’inflation, tandis que les grands actionnaires cherchent à préserver leurs intérêts via des actifs d’État. Le renflouement interne protégeant les petits dépôts reste la voie pour maximiser la récupération, évitant une perte totale en liquidation. Les auteurs notent que l’insolvabilité généralisée complique cela, sans fonds publics, et que l’acceptation de remboursements au taux officiel a endommagé les bilans. Ces éléments persistent, avec une économie privée de financement essentiel.

Pourquoi le recours aux actifs de l’état est-il une mauvaise solution?

Le recours aux actifs de l’État libanais pour restructurer le secteur bancaire est une solution inadéquate pour plusieurs raisons structurelles, économiques et équitables, comme le soulignent les analyses du rapport publié en octobre 2025 par l’Université américaine de Beyrouth, rédigé par Mohamad Faour, Sami Geadah et Ibrahim Jamali. Ce document, intitulé « Le secteur bancaire libanais est-il viable ? », met en évidence les faiblesses inhérentes à cette approche, qui ne résout pas les problèmes sous-jacents de la crise tout en aggravant les inégalités et les risques pour la population. Voici une explication détaillée et factuelle des principaux arguments contre cette option, basée sur les éléments du rapport.

D’abord, l’insolvabilité de l’État rend cette solution impraticable et paradoxale. Le gouvernement libanais et la Banque du Liban (BdL) sont eux-mêmes en situation de faillite, avec des ressources financières extrêmement limitées. Les revenus gouvernementaux ont chuté de 20,8 % du produit intérieur brut en 2019 à seulement 6,1 % en 2022, ne représentant que 1,3 milliard de dollars en termes nominaux. La BdL affiche une position nette en devises négative dépassant 60 milliards de dollars à fin 2023, et ses réserves liquides s’élèvent à environ 8,5 milliards de dollars fin 2022, excluant l’or et les obligations internationales. Recourir aux actifs de l’État – tels que des biens immobiliers, des entreprises publiques ou des revenus futurs potentiels comme ceux du pétrole et du gaz – reviendrait à mobiliser des ressources déjà insuffisantes pour combler un trou bancaire de 72 milliards de dollars, soit plus de trois fois le produit intérieur brut. Les auteurs soulignent que cela serait paradoxal, car la majorité des pertes bancaires (86 % selon les estimations du Fonds monétaire international en 2023) proviennent précisément des placements des banques auprès de la BdL. Utiliser les actifs de l’État pour compenser ces pertes équivaudrait à un transfert circulaire de fonds publics vers les banques, sans résoudre l’insolvabilité sous-jacente et en risquant d’aggraver la dette souveraine.

Deuxièmement, cette approche accentue le risque moral et les inégalités, favorisant les actionnaires bancaires au détriment des déposants et de la population. Le rapport critique les plans proposés par les banques, comme celui de l’Association des banques du Liban en mai 2020, qui préconise l’utilisation de 40 milliards de dollars d’actifs publics pour régler les obligations gouvernementales envers la BdL, ou celui de septembre 2021 proposant des actions préférentielles non votantes en échange. Ces mécanismes préservent les capitaux des actionnaires en transférant la charge sur l’État, ce qui revient à socialiser les pertes privées. Les auteurs notent que cela contrevient à la hiérarchie des créances, où les actionnaires doivent absorber les pertes en premier, avant les déposants. Au lieu de cela, recourir aux actifs publics shifterait le fardeau vers les contribuables et les déposants modestes, déjà durement touchés par la dépréciation de la livre (plus de 98 % depuis 2019) et l’inflation à trois chiffres. Les plus vulnérables – retraités, salariés en livres libanaises – subiraient une érosion supplémentaire de leur pouvoir d’achat, tandis que les élites bancaires, souvent liées aux politiques, éviteraient les conséquences de leurs pratiques risquées. Le rapport insiste sur le fait que cette iniquité prolonge la crise, en favorisant les banques politiquement connectées et en réduisant la discipline de marché.

Troisièmement, cette solution ne s’attaque pas aux causes profondes et retarde les réformes nécessaires. Le rapport explique que les pertes bancaires sont dues à une dépendance excessive au souverain, exacerbée par les opérations d’ingénierie financière de la BdL depuis 2016. Utiliser les actifs de l’État – comme proposé dans plusieurs plans, y compris celui de Gérard Charvet et Ziad Hayek (mai 2020) avec un fonds financé par 25 milliards d’actifs publics, ou celui de l’Association économique libanaise (novembre 2022) via corporatisation d’actifs – ne corrige pas cette interdépendance toxique. Au contraire, cela perpétue le cercle vicieux, en évitant une restructuration individuelle des banques basée sur leur viabilité. Les auteurs montrent, via une analyse banque par banque, que sous des scénarios réalistes, seule une poignée de banques survivrait sans réduction drastique des passifs ou injection de capitaux privés. Recourir aux actifs publics masquerait ces faiblesses, sans imposer de discipline ni encourager une diversification des portefeuilles bancaires. De plus, cela entrave l’accès à un programme du Fonds monétaire international, conditionné à des réformes globales (macroéconomiques, fiscales, monétaires), bloquées par l’inaction politique due aux liens entre élites et banquiers.

Quatrièmement, elle aggrave la vulnérabilité économique globale sans générer de croissance durable. Le rapport note que l’État manque de liquidités pour soutenir le secteur bancaire, même si l’on ignore le consensus post-2008 limitant les fonds publics. Les actifs publics potentiels – biens immobiliers, entreprises d’État, revenus futurs du pétrole/gaz – sont limités et souvent surestimés. Par exemple, les revenus gouvernementaux nominaux à 1,3 milliard de dollars en 2022 ne couvrent pas les pertes bancaires, et mobiliser ces actifs risquerait d’entraîner une inflation supplémentaire ou une dépréciation accrue de la livre, érodant davantage les dépôts en monnaie locale. Les auteurs comparent cela à des crises historiques où l’utilisation de fonds publics (comme en Grèce, Irlande ou Islande) a coûté cher aux contribuables (27,3 % à 44,2 % du produit intérieur brut), sans hétérogénéité bancaire pour limiter les dommages. Au Liban, où toutes les banques sont touchées uniformément, recourir aux actifs publics ne ferait que reporter le problème, privant l’économie d’intermédiation financière et favorisant une « dé-financialisation » avec une économie en espèces accrue, augmentant les risques de blanchiment.

Enfin, cette approche est inefficace dans un contexte d’absence de cadre légal et de capture politique. Le rapport critique l’institutionnel lacunaire : sans autorité de résolution, les stipulations existantes (comme la loi bancaire spéciale n° 2/67) n’ont été appliquées qu’à des cas isolés. Utiliser les actifs publics perpétuerait la capture par les élites, comme noté avec la référence à des études sur les liens entre politiques et banquiers. Au lieu de forcer un clawback d’intérêts excessifs ou une investigation de dépôts illicites – mesures qui réduiraient les passifs sans charger l’État –, cela favoriserait le statu quo, où les déposants portent l’ajustement via gels et haircuts implicites.

- Advertisement -
François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

A lire aussi