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Sud-Liban : Israël face à son Verdun politique

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Certains responsables et commentateurs libanais décrivent la guerre actuelle au Sud-Liban comme une défaite du Hezbollah face à Israël. Cette lecture repose sur des éléments réels : Israël dispose d’une supériorité aérienne, technologique, électronique et de renseignement. Ses frappes ont détruit des infrastructures, tué des cadres, rasé des quartiers et imposé un coût humain immense au Liban. Mais elle oublie une règle simple des guerres asymétriques : le plus fort peut gagner presque toutes les batailles visibles et perdre le résultat stratégique. Dans cette guerre, Israël n’avait pas seulement pour objectif de frapper. Il voulait restaurer sa dissuasion, sécuriser durablement son Nord, réduire le Hezbollah à l’impuissance et empêcher l’Iran de transformer le Liban en carte de négociation. Sur ces quatre plans, le bilan apparaît défavorable.

L’analyse ne consiste pas à nier les pertes du Hezbollah, ni la destruction subie par les villages du Sud. Elle consiste à mesurer la guerre selon les objectifs de chacun. Israël mène une guerre de supériorité : frapper plus vite, voir plus loin, détruire plus lourdement. Le Hezbollah mène une guerre d’attrition : survivre, empêcher l’ennemi d’imposer son ordre, maintenir un coût humain et politique, puis entrer dans la négociation sans avoir disparu. C’est cette différence de méthode qui fausse beaucoup de commentaires. Une armée conventionnelle peut occuper une colline et perdre l’effet recherché. Une force inférieure peut perdre des hommes et conserver l’essentiel de son levier.

La destruction ne désigne pas toujours le vaincu

La comparaison avec la France de 1914-1918 n’est pas une équivalence historique. Les échelles humaines, industrielles et militaires n’ont rien de comparable. Elle aide seulement à rappeler qu’une partie du territoire occupée, une industrie touchée et des pertes très lourdes ne suffisent pas à désigner le vaincu. La France a subi l’occupation d’une partie de son territoire du Nord et de l’Est, des destructions immenses et une saignée humaine considérable. Elle a pourtant fait partie du camp vainqueur, car l’Allemagne n’a pas atteint son objectif stratégique. C’est le même raisonnement qu’il faut appliquer ici, avec prudence : la destruction n’est pas automatiquement la victoire.

Israël peut afficher des succès tactiques. Il a la maîtrise du ciel. Il possède des drones, des avions, des capteurs, des munitions guidées, des unités blindées, des capacités de guerre électronique et un soutien américain sans équivalent régional. Le Hezbollah ne peut pas rivaliser sur ce terrain. Il ne cherche d’ailleurs pas à le faire. Il ne prétend pas gagner une guerre de manœuvre classique ni protéger chaque maison contre les frappes. Sa logique consiste à rester capable de combattre, à infliger des pertes, à empêcher un retrait politique honorable pour Israël et à faire du Sud-Liban un front que l’armée israélienne ne peut stabiliser sans coût.

La différence entre victoire tactique et victoire stratégique est donc centrale. Une victoire tactique se mesure à un site détruit, un cadre éliminé, une position prise, un char avancé, une route contrôlée. Une victoire stratégique se mesure à l’état du problème après ces opérations. Le Hezbollah est-il neutralisé ? Les habitants du Nord d’Israël peuvent-ils rentrer avec certitude ? L’État libanais a-t-il imposé seul son autorité au sud du Litani ? Israël a-t-il obtenu un accord conforme à ses exigences ? L’Iran a-t-il été exclu du dossier libanais ? À ces questions, la réponse reste largement négative. C’est là que se situe la défaite israélienne.

Ali Tahir, le point de fixation

La bataille autour de la colline d’Ali Tahir illustre cette dynamique. Cette hauteur, située dans l’environnement de Nabatiyeh, est devenue un point de fixation. Selon une agence de presse, les combats y ont été concentrés au moment où des forces israéliennes tentaient d’avancer. Le Hezbollah a affirmé avoir tendu une embuscade, détruit plusieurs chars Merkava avec des missiles guidés et visé des troupes venues récupérer des pertes. Israël a reconnu la mort de plusieurs soldats dans cette phase, tandis que ses frappes ont tué de nombreux Libanais dans la région. Même lorsque les versions divergent, le fait politique est clair : Israël n’avance pas dans un espace vide. Il paie chaque tentative de progression.

Qualifier Ali Tahir de « Verdun israélien » serait excessif si l’on parlait d’échelle. Verdun renvoie à une hécatombe industrielle et à une bataille de plusieurs mois qui n’a pas d’équivalent ici. Mais la formule peut avoir un sens limité si elle désigne un point d’usure. Un Verdun, dans cette acception, n’est pas seulement un lieu de morts. C’est un lieu où un belligérant tente d’épuiser l’autre en lui imposant des pertes politiquement difficiles à absorber. Pour Israël, quelques soldats tués dans une embuscade peuvent avoir un effet public beaucoup plus lourd que des dizaines de pertes dans une armée habituée à une guerre longue et asymétrique. L’asymétrie ne se trouve pas seulement dans les armes. Elle se trouve aussi dans le seuil d’acceptabilité des pertes.

Cette réalité explique pourquoi le nombre brut des victimes ne suffit pas. Le Hezbollah subit des pertes plus lourdes, et les civils libanais paient un prix considérable. Mais Israël est une société mobilisée, technologiquement dominante et politiquement sensible aux pertes militaires, surtout lorsqu’elles frappent des réservistes, des jeunes soldats ou des unités envoyées dans une zone dont l’objectif paraît confus. Chaque perte israélienne interroge la promesse faite aux habitants du Nord : cette guerre rend-elle vraiment leur retour plus sûr ? Si la réponse n’est pas évidente, l’attrition commence à produire son effet.

Une guerre devenue dépendante de l’Iran

La difficulté israélienne vient aussi de son objectif mouvant. Au départ, il s’agissait de réduire la menace du Hezbollah. Puis il a été question d’établir une zone de sécurité. Ensuite, de maintenir une présence tant que nécessaire. Enfin, la discussion s’est déplacée vers une cellule de déconfliction issue des pourparlers entre l’Iran et les États-Unis. Ce glissement montre un échec. Une puissance qui voulait imposer un ordre militaire se retrouve dépendante d’un mécanisme diplomatique où son adversaire régional, l’Iran, pèse directement sur l’issue. Israël voulait sortir le Hezbollah du Sud. Il voit le Liban entrer dans une négociation Iran-USA.

Ce point est décisif. Une victoire israélienne aurait dû produire trois effets : éloigner durablement le Hezbollah, isoler l’Iran du dossier libanais et restaurer l’autonomie de décision israélienne. La séquence actuelle produit presque l’inverse. Le Hezbollah reste un acteur militaire. L’Iran est présent dans l’architecture de désescalade. Washington négocie avec Téhéran, avec médiation qatarie et pakistanaise, parce que la guerre au Liban menace l’ensemble du compromis régional. Israël conserve une puissance de feu considérable, mais il n’est plus seul à définir le tempo. C’est une perte stratégique.

Le sondage qui contredit le récit officiel

Le sondage publié en Israël renforce cette lecture. Selon un média israélien, une enquête de l’Université hébraïque de Jérusalem, menée avec l’Institut Agam auprès de 3 644 répondants entre le 17 et le 20 juin, indique que 92,1 % des personnes interrogées estiment que l’Iran a gagné ou a davantage tiré profit du conflit. Le même sondage indique qu’une très large majorité pense que la sécurité à long terme d’Israël a été affaiblie. Une autre enquête citée par un média israélien montrait déjà que seuls 11 % des répondants considéraient qu’Israël avait gagné la guerre face à l’Iran, tandis que beaucoup parlaient de défaite ou d’issue indécise.

Il faut être précis sur cette donnée. Le sondage ne dit pas que 92,1 % des Israéliens affirment mot pour mot que le Hezbollah a vaincu Israël au Sud-Liban. Il dit qu’une majorité écrasante voit l’Iran comme le bénéficiaire du conflit et de l’accord qui l’a suivi. Or le Hezbollah appartient à l’équation iranienne. Si l’opinion israélienne considère que l’Iran sort gagnant, cela signifie que la population ne perçoit pas la campagne militaire comme une victoire stratégique. Dans une démocratie en guerre, cette perception compte. Elle pèse sur le gouvernement, sur les réservistes, sur les familles et sur la durée politique des opérations.

L’État hébreu souffre ici d’une contradiction. Sa doctrine repose sur une dissuasion forte, rapide et lisible. L’adversaire doit comprendre que le coût de toute attaque sera insupportable. Mais la guerre actuelle montre que la punition ne suffit pas toujours. Le Hezbollah accepte le coût, parce que son objectif n’est pas de préserver intactes toutes ses positions. Il veut survivre à la punition et maintenir un front ouvert. L’Iran accepte le coût, parce que le Liban devient une carte dans une négociation plus large. Israël punit, mais ne transforme pas la punition en solution. C’est la définition d’une impasse stratégique.

La zone de sécurité, symbole d’un échec

La zone dite de sécurité illustre aussi l’échec. Israël la présente comme une nécessité pour protéger ses habitants du Nord. Mais une zone de sécurité maintenue sur un territoire étranger n’est jamais seulement défensive. Elle devient une cible, un motif de résistance, un dossier diplomatique et un argument pour l’adversaire. Tant qu’Israël reste au Sud-Liban, le Hezbollah peut dire que son combat continue. Tant que le Hezbollah conserve des armes, Israël peut dire qu’il ne peut pas partir. Chacun nourrit donc la justification de l’autre. La victoire consisterait à briser ce cercle. Pour l’instant, Israël l’a prolongé.

L’histoire militaire montre que ce type de guerre se perd souvent par incapacité à définir une sortie. Le plus fort détruit davantage, mais il s’enlise dans la gestion d’un espace hostile. Il gagne des cartes et perd du temps. Il inflige des pertes et découvre que l’ennemi n’a pas besoin de gagner frontalement. Il lui suffit de durer. Dans le cas du Sud-Liban, durer signifie survivre aux frappes, maintenir une capacité d’embuscade, rester présent dans la négociation et empêcher Israël de proclamer une sécurité retrouvée. Le Hezbollah n’a pas besoin d’entrer à Haïfa pour empêcher Israël de gagner. Il lui suffit de faire d’Ali Tahir, de Nabatiyeh et de la zone frontalière des points coûteux.

Ce que la défaite israélienne ne signifie pas

Il serait toutefois faux de transformer cette analyse en célébration. Le Liban ne gagne rien à voir ses villages détruits, ses familles déplacées, ses secouristes tués et son État marginalisé. La défaite stratégique d’Israël ne signifie pas une victoire nationale libanaise. Elle signifie que la puissance israélienne n’a pas réussi à produire l’effet politique recherché. Pour le Hezbollah, survivre peut être présenté comme une victoire. Pour le Liban, survivre ne suffit pas. Le pays a besoin d’un État qui contrôle le territoire, d’une armée déployée, d’un retrait israélien et d’une reconstruction qui ne soit pas confisquée par les logiques de guerre.

C’est là que la comparaison avec 1914-1918 atteint sa limite. La France victorieuse sortait d’une guerre avec un État fort, une armée nationale et une alliance structurée. Le Liban, lui, sort de cette séquence avec un État faible, une armée sous-financée et une décision militaire divisée. On peut dire qu’Israël a échoué sans dire que le Liban a gagné. On peut dire que le Hezbollah a empêché Israël d’atteindre ses objectifs sans ignorer le prix payé par les civils. Cette nuance est indispensable pour éviter la propagande inverse de celle que l’on critique.

Le paramètre humain compte ici autant que le paramètre militaire. Israël peut remplacer un drone, réparer un blindé ou mobiliser une nouvelle unité. Il lui est plus difficile de justifier une suite d’opérations dont le bénéfice final reste incertain. Les réservistes appartiennent à des familles, à des entreprises, à des villages frontaliers et à une société qui suit chaque annonce de pertes. Lorsque les objectifs deviennent flous, le coût marginal d’un soldat tué augmente politiquement. Dans une guerre d’attrition, l’adversaire le sait. Il ne cherche pas seulement à tuer. Il cherche à faire douter l’autre camp du sens de ses pertes.

Cette dimension psychologique explique l’importance des sondages. Une armée peut continuer à combattre alors que l’opinion doute. Mais un gouvernement ne peut pas durablement vendre une victoire que sa propre population ne reconnaît pas. Le chiffre des 92,1 % ne doit pas être lu comme une vérité militaire absolue. Il doit être lu comme un signal de rupture entre le récit officiel et la perception sociale. Quand une population soumise à la guerre estime massivement que l’adversaire régional a gagné, le gouvernement a déjà perdu une partie essentielle de la bataille : celle de la légitimité du résultat.

La vraie défaite israélienne est donc triple. Elle est militaire, parce que l’armée israélienne ne parvient pas à convertir sa supériorité qualitative en pacification durable du front. Elle est politique, parce que le gouvernement israélien doit composer avec une opinion qui doute de l’issue et avec des alliés américains qui négocient avec l’Iran. Elle est stratégique, parce que l’Iran, loin d’être exclu, apparaît désormais comme un acteur de la désescalade au Liban. Dans une guerre conçue pour réduire l’axe adverse, c’est un résultat inverse.

Les prochains jours diront si cette défaite se cristallise ou si Israël parvient à limiter les pertes diplomatiques. Tout dépendra de la cellule de déconfliction, de la position américaine, du maintien ou non de la zone de sécurité et de la capacité du Hezbollah à respecter l’attrition sans provoquer une escalade incontrôlable. Ali Tahir restera un symbole tant que chaque tentative d’avancée israélienne se traduira par des pertes politiquement sensibles et par de nouvelles frappes sur le Liban. La guerre se jugera moins aux images de destruction qu’à la question que posent déjà de nombreux Israéliens : après tout cela, leur pays est-il plus sûr qu’avant ?

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