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« Vous possédez un passeport étranger ? Partez ! »

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Détrompez-vous, il ne s’agit pas du slogan publicitaire d’une agence de voyage qui proposerait un circuit touristique alléchant pour les vacances d’été, vacances de toutes façons ruinées autant que l’est le pays. Presqu’aussi prisé que l’abonnement à l’ATCL, avoir un passeport étranger, européen de surcroît, est aujourd’hui la soupape de sécurité dont rêvent la plupart des libanais qui arrivent encore à trouver le sommeil. Chanceux est celui qui possède cette appartenance à une autre nation, cette indulgence – autrefois obtenue en contrepartie d’un pèlerinage, d’une prière ou d’une mortification – lui garantissant l’accès à un pays-Paradis puisqu’ici, c’est devenu le bled de l’Enfer.

Partir – quel effroi peut susciter ce si petit mot ! – puisqu’il n’y a plus rien à espérer de ce Liban agonisant et enchainé, n’arrivant pas à attraper les mains bienveillantes qui lui sont tendues, celles-là même appartenant aux nations-héros prêtes à accueillir, comme l’asile le concèderait aux réfugiés de guerre, nombre de ses enfants. Mais quitter son pays n’est jamais chose facile, même quand le départ est décidé de plein gré. Pourtant, une fois l’idée de se mettre en mouvement acceptée, le plan B est enclenché, les souches prêtes à se déterrer. Reste maintenant à s’y accommoder…

S’en suit alors ce lourd processus de déracinement qui écorche le cœur et nous ampute du monde qui est le nôtre. Il faudra commencer par les amis en s’éloignant petit à petit des moins proches pour en arriver à ne côtoyer que le strict minimum, ce minimum qui nous oxygène devant une solitude consternante. Ensuite, il conviendra de plier bagage. On aura beau bourrer les valises à craquer, réquisitionner des dizaines de containers, fermer la maison à double tour, le départ n’emportera pas tout. Il restera des éclats de rires inoubliables, de la poussière d’espoir oubliée sur le seuil, des déjeuners paisibles entourés de ceux qu’on aime, des baisers enfermés dans des voitures garées sur le bas-côté, des bagages perdus en route pleins de la résilience adoptée. Et puis, il y aura les adieux avec les parents, les frères et les sœurs. Aussi insoutenables que je les devine, ils me sont impossible à décrire. Finalement, pour couronner tout cela, il y a l’amour pour le pays… Un amour auquel personne ne veut faire d’infidélités qu’il faudra finalement confronter lâchement comme un homme confronte sa femme cocue. Combattre cette culpabilité qui s’imposera partout sans y être invitée, celle qui surgira devant l’abandon de son pays au pire moment, au bord de l’effondrement, quand le noir aura étouffé le peu de lumière qui subsistait. Cette même culpabilité qui peut envahir un enfant abandonnant un de ses parent mourant. Je pense que c’est la chose la plus difficile à réaliser.

J’ai la « chance » de posséder une autre nationalité, celle qui me permettrait de partir, d’enclencher le plan B que j’ai décrit plus haut, ce « passe-porc » m’alignant docilement dans les files de « l’aéro-porc » comme sont casés les cochons dans les rails de la boucherie, me menant tout droit à l’abattoir pour transformer mon cœur meurtri en chair à saucisse. Partir pour finir comme tous les autres, qui rêvent encore plus du retour qu’ils n’appréhendaient leur départ… oui, j’y ai pensé, j’y ai même réfléchi. Et puis j’ai renoncé, car partir, ça voudrait dire mourir.

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