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Youssef Rajji écarté par la présidence dans les négociations avec Israël ?

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Le rôle de Youssef Rajji dans les négociations entre le Liban et Israël est désormais au cœur d’une controverse politique qui dépasse sa personne. Le ministre des affaires étrangères n’a pas été officiellement démis de ce dossier. Aucun communiqué n’annonce son exclusion. Mais son effacement relatif, au profit de la présidence de la République, de l’armée, de Nabih Berri et de canaux américains plus directs, alimente l’idée d’un écartement de fait. Cette évolution intervient après plusieurs épisodes jugés coûteux par une partie des cercles politiques libanais. Le plus sensible reste la crise ouverte avec l’Iran, lorsque le ministère a déclaré persona non grata l’ambassadeur iranien désigné, alors que, selon des rumeurs politiques de l’époque, la présidence aurait souhaité un simple blâme diplomatique. Cette initiative aurait ensuite pesé sur la participation libanaise aux discussions d’Islamabad, obligeant la présidence à envoyer le commandant de l’armée pour tenter de rétablir un canal. Elle aurait aussi renforcé les circuits officieux passant par le Hezbollah et Nabih Berri. Dans le même temps, certains reprochent au ministre d’avoir trop cédé dans le cadrage des discussions avec Israël. Or les négociations entre l’Iran et les États-Unis donnent aujourd’hui au Liban un levier. Beyrouth doit l’utiliser pour obtenir un retrait israélien total du Sud-Liban, faute de quoi l’occupation du Sud Liban par israël continuera de légitimer le Hezbollah et le canal iranien.

Une mise à l’écart non annoncée, mais politiquement lisible

Il faut d’abord distinguer le fait établi de l’interprétation politique. Youssef Rajji reste ministre des affaires étrangères. À ce titre, il conserve la responsabilité institutionnelle de la diplomatie libanaise. Aucune annonce officielle n’indique qu’il aurait été retiré du dossier israélien. Mais dans le système libanais, le pouvoir réel se mesure rarement par les seuls organigrammes. Il se lit dans les canaux qui fonctionnent, dans les interlocuteurs privilégiés par les médiateurs, dans les déplacements effectués et dans les responsables chargés de réparer les crises.

Sous cet angle, le ministre apparaît moins central. La présidence de la République semble avoir repris une place plus directe. L’armée intervient dans les discussions techniques liées au Sud. Nabih Berri demeure un relais incontournable avec le Hezbollah et avec certains interlocuteurs étrangers. Les Américains cherchent des interlocuteurs capables de garantir une décision politique et une application sécuritaire. Le ministère des affaires étrangères reste présent, mais il ne semble plus être le point de passage unique.

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Ce déplacement n’est pas anodin. Il suggère que le dossier a changé de nature. Il ne s’agit plus seulement de parler de cessez-le-feu ou de représentation diplomatique. Il s’agit de fixer une ligne nationale dans un moment où Israël bombarde encore le Sud-Liban, où l’Iran lie le dossier libanais aux discussions avec Washington, et où le Hezbollah conserve une capacité militaire indépendante. Dans un tel contexte, un ministre peut devenir trop exposé pour porter seul une négociation aussi sensible.

Youssef Rajji paie aussi le coût de son style. Il a voulu incarner une diplomatie plus directe, plus souverainiste et plus offensive. Cette posture a pu séduire une partie de l’opinion libanaise, lassée des ambiguïtés face à l’Iran et au Hezbollah. Mais elle a aussi créé une vulnérabilité. Une diplomatie efficace ne repose pas seulement sur la fermeté des déclarations. Elle repose sur la coordination, la maîtrise des effets secondaires et la capacité à préserver des canaux, même avec des adversaires.

L’ambassadeur iranien, l’initiative qui a fragilisé le ministre

La crise autour de Mohammad Reza Shibani reste le précédent qui pèse le plus lourd. En mars, le ministère libanais des affaires étrangères a retiré l’agrément de l’ambassadeur iranien désigné, avant de le déclarer persona non grata. Il lui a demandé de quitter le territoire libanais. La décision a été justifiée par des violations des usages diplomatiques et par des interventions jugées contraires aux règles entre États. Sur le fond, elle répondait à une exigence de souveraineté. Sur la méthode, elle a ouvert une crise beaucoup plus large.

Selon des rumeurs politiques qui circulaient alors à Beyrouth, la présidence de la République n’aurait pas souhaité aller jusqu’au renvoi. Elle aurait privilégié un blâme, une convocation ferme ou une note de protestation. Ce point n’a pas fait l’objet d’une confirmation officielle. Il doit donc être présenté avec prudence. Mais il explique une partie du malaise actuel. Dans cette lecture, Youssef Rajji aurait transformé une sanction maîtrisée en rupture symbolique avec Téhéran.

La différence entre un blâme et un renvoi est majeure. Un blâme maintient le canal diplomatique tout en posant une limite. Il permet de signaler une faute sans provoquer un bras de fer public. Un renvoi, lui, exige une capacité d’exécution et une stratégie de suivi. Or l’Iran a refusé de se conformer à la décision. Le Liban a alors constaté que son geste souverainiste pouvait être défié sans que l’État dispose immédiatement des moyens politiques de l’imposer.

Cette séquence a donc produit un effet paradoxal. Une décision censée affirmer l’autorité de l’État a révélé ses limites. Elle a aussi placé la présidence dans une situation délicate. Si le chef de l’État avait réellement souhaité une sanction plus mesurée, il s’est retrouvé contraint de gérer une crise plus dure. Si, au contraire, il avait validé la décision, il a dû en assumer les conséquences sans obtenir de résultat clair. Dans les deux cas, le ministère a perdu une part de sa marge.

Islamabad, un détour devenu nécessaire

L’épisode iranien aurait eu une conséquence régionale directe. Selon des informations rapportées dans les milieux politiques libanais, la crise aurait contribué à couper, ou du moins à affaiblir, la présence de Beyrouth dans les discussions d’Islamabad. Le Pakistan jouait alors un rôle de médiation dans les échanges entre l’Iran, les États-Unis et plusieurs dossiers régionaux, dont le front libanais. Pour un Liban soumis aux bombardements et aux pressions extérieures, rester dans ce circuit était essentiel.

La décision visant l’ambassadeur iranien aurait donc créé un problème pratique. Comment peser dans un canal où l’Iran joue un rôle déterminant, alors que la diplomatie officielle libanaise vient d’ouvrir un bras de fer avec Téhéran ? Comment défendre l’intérêt libanais dans une séquence où le Hezbollah, allié de l’Iran, se trouve au centre du calcul régional, si le ministère des affaires étrangères n’a plus accès à certains interlocuteurs ? Cette contradiction a fragilisé la ligne de Youssef Rajji.

Selon les mêmes lectures politiques, la présidence aurait dû envoyer le commandant de l’armée à Islamabad afin de tenter de recoller les morceaux. Ce déplacement, s’il est confirmé dans tous ses détails, dit beaucoup de la situation. L’armée serait devenue un canal de rattrapage. La présidence aurait cherché à reconstituer une voie institutionnelle moins clivante. Le ministère, lui, aurait été contourné ou épaulé parce que son initiative avait rendu certains contacts plus difficiles.

Ce point est central pour comprendre l’éventuel écartement actuel. Il ne s’agirait pas seulement de punir un ministre. Il s’agirait d’éviter que les mêmes erreurs se reproduisent dans le dossier israélien. Les négociations avec Israël exigent des canaux ouverts avec Washington, Téhéran, Berri, l’armée et les forces internationales. Toute rupture mal calibrée peut produire une perte d’accès. Dans ce type de dossier, perdre un canal revient parfois à perdre une carte.

Berri et le Hezbollah renforcés par la crise

L’un des effets les plus importants de cette séquence a été le renforcement du canal officieux passant par le Hezbollah et Nabih Berri. Ce point est souvent sous-estimé. Quand le canal officiel se bloque, les médiateurs cherchent ceux qui peuvent encore parler à tout le monde. Au Liban, cela conduit presque toujours vers le président du Parlement, vers les relais du tandem chiite et vers les interlocuteurs capables d’influer sur le Hezbollah.

Nabih Berri occupe une place particulière. Il appartient pleinement aux institutions. Il préside le Parlement. Mais il conserve aussi des liens politiques étroits avec l’environnement du Hezbollah. Il peut parler aux Américains sans apparaître comme un simple représentant du parti chiite. Il peut parler au Hezbollah sans être perçu comme extérieur à son camp. Cette position fait de lui un passage obligé dans les crises du Sud.

Le Hezbollah, lui, tire avantage de chaque faiblesse du canal étatique. Lorsque le ministère des affaires étrangères rompt trop brutalement avec l’Iran, le parti peut se présenter comme l’interlocuteur réel de Téhéran. Lorsque les bombardements israéliens continuent, il peut présenter ses armes comme une nécessité. Lorsque les négociations officielles ne produisent pas de retrait total, il peut dénoncer l’impuissance de l’État. La crise autour de l’ambassadeur iranien a donc pu renforcer les acteurs que la ligne Rajji voulait justement contenir.

C’est l’un des paradoxes de cette affaire. Une diplomatie affichée comme souverainiste peut affaiblir la souveraineté si elle réduit les canaux de l’État sans disposer d’une solution de remplacement. En cherchant à couper court aux ingérences iraniennes, le ministre aurait contribué à rendre plus utile le canal officieux lié à l’Iran. En voulant montrer que l’État décide, il aurait donné aux acteurs parallèles l’occasion de prouver qu’ils restent indispensables.

Des concessions perçues comme excessives face à Israël

Le second reproche adressé à Youssef Rajji concerne son attitude dans le dossier israélien. Selon des critiques politiques, le ministre aurait trop cédé sur le cadrage des négociations. Il aurait accepté trop vite l’idée d’un processus direct ou quasi direct, sans obtenir au préalable des garanties fortes sur l’arrêt des bombardements, le retrait total et la fin de toute zone de sécurité imposée par Israël au Sud-Liban.

Ce reproche ne doit pas être caricaturé. Le Liban a besoin de négocier. Il ne peut pas se contenter de communiqués de condamnation pendant que ses villages sont bombardés. Il doit parler aux médiateurs américains. Il doit chercher des mécanismes de cessez-le-feu. Il doit obtenir le retour des déplacés. Mais négocier ne signifie pas accepter le cadre de l’autre partie. La négociation n’a de sens que si elle modifie réellement le terrain.

Or le terrain reste dur. Israël maintient une pression militaire au Sud-Liban. Des frappes sont encore rapportées malgré les annonces de cessez-le-feu. Des responsables israéliens défendent l’idée de conserver une capacité d’action contre le Hezbollah. Cette logique revient à demander au Liban d’accepter une souveraineté conditionnelle. Elle laisse Israël décider quand il peut frapper, où il peut rester et comment il interprète les menaces.

Beyrouth ne peut pas entrer dans cette logique. Le Liban ne doit pas négocier l’aménagement d’une occupation ou d’une liberté d’action israélienne. Il doit négocier leur fin. Toute concession qui laisserait Israël occuper des points du Sud ou mener des frappes préventives ferait perdre à l’État sa crédibilité. Elle donnerait aussi au Hezbollah l’argument le plus puissant pour maintenir son arsenal.

Le retrait total, seul objectif stratégique lisible

Le retrait israélien total doit devenir le critère central de la négociation. Ce n’est pas une formule maximaliste. C’est la condition minimale d’une souveraineté effective. Un État ne peut pas restaurer son autorité dans une zone où une armée étrangère conserve des positions. Il ne peut pas demander à ses citoyens de rentrer chez eux si les drones continuent de survoler leurs villages. Il ne peut pas exiger du Hezbollah qu’il recule si l’occupation demeure visible.

Le Liban peut discuter du calendrier. Il peut discuter des mécanismes de vérification. Il peut accepter un rôle renforcé de l’armée libanaise et des forces internationales. Il peut accepter des garanties de sécurité mutuelles, à condition qu’elles respectent sa souveraineté. Mais il ne peut pas accepter un retrait partiel présenté comme un compromis final. Il ne peut pas accepter une zone tampon contrôlée par Israël. Il ne peut pas accepter une clause qui permettrait à l’armée israélienne de revenir ou de frapper à sa guise.

C’est ici que la présidence de la République doit reprendre le centre du dossier. Le président peut porter cette exigence avec une légitimité plus large que celle d’un ministre contesté. Il peut dire que le Liban est prêt à négocier, mais pas à valider une occupation. Il peut parler au nom de l’armée, de la souveraineté et de l’unité nationale. Il peut aussi rappeler aux Américains que leur objectif affiché de renforcement de l’État libanais passe d’abord par des concessions israéliennes réelles.

La présidence ne doit donc pas se contenter de gérer l’effacement de Youssef Rajji. Elle doit transformer cet effacement en correction stratégique. Le problème n’est pas seulement de savoir qui parle. Il est de savoir ce que le Liban exige. Si le mandat reste flou, un changement d’interlocuteur ne servira à rien. Si le mandat est clair, la présidence peut utiliser la séquence pour obtenir un résultat concret.

La carte Iran-États-Unis ne doit pas être gaspillée

Les négociations entre l’Iran et les États-Unis donnent au Liban un levier rare. Téhéran considère que le dossier libanais fait partie du rapport de force régional. Washington veut stabiliser la région et éviter que le front sud ne fasse dérailler les discussions. Israël veut préserver sa liberté d’action. Le Hezbollah veut éviter qu’un accord régional ne se fasse à ses dépens. Dans cette configuration, Beyrouth peut peser davantage qu’en temps normal.

Cette carte doit être utilisée avec méthode. Il ne s’agit pas de livrer le dossier libanais à l’Iran. Il ne s’agit pas non plus de légitimer le Hezbollah comme seul interlocuteur. Il s’agit de reconnaître que le Liban est présent dans la négociation, même lorsqu’il n’est pas assis à toutes les tables. Si Washington a besoin d’un calme au Sud pour avancer avec Téhéran, Beyrouth peut exiger que ce calme passe par un retrait israélien total. Si Téhéran veut préserver son allié, le Liban peut soutenir que la meilleure issue passe par le renforcement de l’État plutôt que par une guerre permanente.

La difficulté vient du canal. Après la crise de l’ambassadeur iranien, le ministère des affaires étrangères a perdu une part de sa capacité à dialoguer avec Téhéran. Le Hezbollah et Berri ont alors repris de la valeur. C’est précisément pour cela que la présidence doit se recentrer. Elle doit récupérer cette carte sans la laisser au Hezbollah. Elle doit parler à Washington avec l’argument iranien, mais au nom de l’État libanais. Elle doit maintenir un minimum de canal avec Téhéran, mais sans accepter une tutelle.

Cette ligne est étroite. Elle demande de la discipline. Elle demande aussi de ne pas répéter l’erreur de l’épisode iranien. La souveraineté ne consiste pas à fermer tous les canaux. Elle consiste à les contrôler. Un canal avec l’Iran peut servir l’État s’il est piloté par la présidence et inscrit dans un objectif national. Il sert le Hezbollah s’il devient le seul canal efficace. Toute la question est là.

Deux issues pour le Liban

Le Liban se trouve face à deux issues. La première consiste à laisser l’occupation israélienne et les bombardements continuer à nourrir la légitimité du Hezbollah. Dans ce scénario, le parti chiite pourra dire que l’État parle, mais qu’Israël reste. Il pourra dire que les ministres promettent, mais que les drones frappent. Il pourra dire que les Américains négocient, mais que seul l’Iran met le retrait israélien à l’agenda. Cette lecture renforcerait le canal Hezbollah-Berri-Iran.

La seconde issue consiste à obtenir, par la voie présidentielle et avec l’appui des négociations Iran-États-Unis, un retrait total d’Israël. Cette issue ne réglerait pas automatiquement la question des armes du Hezbollah. Elle ne supprimerait pas l’influence iranienne. Elle ne reconstruirait pas immédiatement les villages détruits. Mais elle changerait la base politique du débat. Sans occupation, l’argument militaire du Hezbollah perdrait de sa force. Avec l’armée déployée, l’État regagnerait une fonction visible. Avec des habitants qui reviennent sous protection institutionnelle, la souveraineté cesserait d’être un mot abstrait.

Le choix est donc moins moral que stratégique. Si l’État veut reprendre la main, il doit produire un résultat que le Hezbollah ne peut pas revendiquer seul. Ce résultat doit être le retrait israélien total. Rien de moins. Un cessez-le-feu fragile, un retrait partiel ou une zone de sécurité négociée ne feraient que déplacer le problème. Ils laisseraient à Israël un levier militaire et au Hezbollah une justification politique.

C’est la raison pour laquelle les concessions faites par Youssef Rajji, ou perçues comme telles, sont devenues un sujet si sensible. Une concession diplomatique peut être acceptable si elle permet un gain supérieur. Elle devient dangereuse si elle normalise une perte. Le Liban peut accepter de discuter avec Israël. Il ne peut pas accepter que cette discussion transforme l’occupation en paramètre durable.

Pourquoi l’écartement de Rajji peut devenir utile

L’éventuel écartement de Youssef Rajji par la présidence, s’il se confirme dans les faits, ne doit pas être lu uniquement comme une sanction. Il peut devenir utile s’il permet de redéfinir le mandat national. Le ministre a posé des questions réelles. Il a rappelé que l’État doit parler au nom du Liban. Il a dénoncé les ingérences iraniennes. Il a soutenu l’idée que la diplomatie ne peut pas rester prisonnière du Hezbollah. Mais sa méthode a aussi créé des coûts.

Le premier coût est la crise avec l’Iran. Le second est la perte d’accès, ou l’affaiblissement du canal libanais, dans une séquence régionale où l’Iran reste incontournable. Le troisième est le renforcement mécanique de Berri et du Hezbollah comme relais officieux. Le quatrième est la perception d’une trop grande souplesse face au cadrage israélien. Pris séparément, chacun de ces éléments pouvait être contenu. Ensemble, ils justifient un recentrage présidentiel.

Ce recentrage ne doit pas humilier le ministre. Une humiliation publique créerait une crise institutionnelle inutile. Le ministère des affaires étrangères doit rester dans le dispositif. Il doit préparer les notes, formaliser les positions et représenter le Liban dans les cadres appropriés. Mais la conduite politique du dossier doit revenir au sommet de l’État. L’armée doit traiter les aspects techniques. La présidence doit fixer les lignes rouges. Le gouvernement doit assurer la couverture politique. Berri peut être utilisé comme relais, mais il ne doit pas remplacer l’État.

Une telle architecture permettrait de réduire les ambiguïtés. Les Américains sauraient que la demande libanaise n’est pas une posture ministérielle. Les Iraniens sauraient que le canal avec l’État reste ouvert, mais qu’il ne passe pas exclusivement par le Hezbollah. Israël saurait que le retrait total n’est pas une revendication secondaire. Les Libanais sauraient enfin que les négociations ne visent pas une normalisation déguisée, mais une restauration de la souveraineté.

Le risque d’un État spectateur

Le danger principal est que le Liban reste spectateur d’un accord qui le concerne directement. Les États-Unis et l’Iran peuvent discuter du front libanais dans une logique régionale. Israël peut chercher à préserver sa liberté d’action. Le Hezbollah peut négocier son rôle par relais. Berri peut amortir les chocs. Mais si la présidence ne fixe pas une position claire, l’État libanais se retrouvera une fois encore à commenter des décisions prises ailleurs.

C’est précisément ce que la crise d’Islamabad a semblé révéler. Lorsque le canal officiel se fragilise, le Liban doit courir après les événements. Il envoie un autre interlocuteur. Il tente de récupérer une place. Il cherche à comprendre ce qui a été dit en son nom ou à son sujet. Cette situation ne peut pas se répéter dans les négociations avec Israël. Le Sud-Liban n’est pas un dossier périphérique. Il engage la souveraineté nationale.

La présidence doit donc agir avant que le cadre ne soit fixé par d’autres. Elle doit dire aux Américains que le Liban ne peut pas accepter une trêve sans retrait. Elle doit dire aux Iraniens que le canal régional ne peut pas se substituer à l’État. Elle doit dire au Hezbollah que le retrait total enlèvera une partie de son argument. Elle doit dire à Israël que la sécurité de son nord ne peut pas passer par l’occupation du sud libanais.

Cette position ne garantit pas le succès. Israël peut refuser. Washington peut temporiser. Téhéran peut instrumentaliser le dossier. Le Hezbollah peut chercher à conserver son avantage. Mais une ligne claire donne au Liban une chance de transformer une contrainte en levier. Une ligne floue ne ferait que prolonger l’impuissance.

Une leçon de méthode pour la diplomatie libanaise

L’affaire Rajji offre une leçon plus large. La diplomatie libanaise ne peut pas fonctionner par gestes isolés. Elle doit être collective, hiérarchisée et réaliste. Un ministre peut porter une vision. Il ne peut pas ouvrir seul une crise avec l’Iran, engager une logique de négociation avec Israël, puis espérer que les autres institutions répareront les effets secondaires. Dans un pays aussi fragmenté, la méthode compte autant que le fond.

La souveraineté exige de la fermeté, mais aussi des canaux. Elle exige des lignes rouges, mais aussi des séquences. Elle exige de parler aux adversaires sans leur céder l’essentiel. Elle exige de ne pas confondre posture et résultat. Le blâme que la présidence aurait souhaité contre l’ambassadeur iranien illustre cette différence. Un blâme aurait signifié une limite. Le renvoi a créé un bras de fer. Ce bras de fer a ensuite renforcé ceux qui disposent de canaux non officiels.

Le dossier israélien présente le même risque. Accepter une négociation peut être utile. Mais accepter une négociation sans poser le retrait total comme exigence centrale peut devenir dangereux. L’État risque alors de paraître raisonnable aux yeux des médiateurs, mais faible aux yeux de ses citoyens. Le Hezbollah n’aurait plus qu’à exploiter cette faiblesse. Israël n’aurait plus qu’à prolonger sa présence. L’Iran n’aurait plus qu’à conserver son levier.

C’est pourquoi le titre politique de cette séquence pourrait être celui-ci : Youssef Rajji n’est pas seulement contesté pour ce qu’il a dit ou fait. Il est contesté parce que ses initiatives ont montré la nécessité d’un pilotage présidentiel. Le Liban n’a pas besoin d’une diplomatie plus bruyante. Il a besoin d’une diplomatie qui obtient un retrait, qui rouvre les villages du Sud, qui replace l’armée au centre et qui enlève au Hezbollah le prétexte de l’occupation.

Un test immédiat pour la présidence

La présidence de la République joue désormais une partie décisive. Si elle reprend le dossier pour mieux l’organiser, elle peut transformer l’affaiblissement de Youssef Rajji en opportunité. Si elle se contente d’écarter le ministre sans fixer de ligne, elle laissera le champ aux canaux parallèles. Le recentrage doit donc être politique, pas seulement administratif.

Le mandat libanais doit être rendu lisible. Il doit inclure un cessez-le-feu complet, l’arrêt des bombardements, le retrait israélien total, le déploiement effectif de l’armée libanaise, le retour des déplacés et un mécanisme de vérification qui ne donne pas à Israël une liberté d’action permanente. Ces points ne sont pas des détails. Ils constituent la différence entre une trêve utile et une trêve piégée.

La carte Iran-États-Unis doit être mise au service de cette ligne. Les discussions régionales ne doivent pas légitimer le Hezbollah en passant au-dessus de l’État. Elles doivent au contraire aider l’État à récupérer le terrain. Pour cela, Beyrouth doit parler d’une seule voix. La présidence doit conduire. Le ministère doit exécuter. L’armée doit sécuriser. Berri peut transmettre. Le Hezbollah doit être ramené à un calcul interne nouveau, dans lequel l’occupation israélienne ne sert plus de justification permanente.

Le sort politique de Youssef Rajji dépendra de cette clarification. S’il reste associé à des initiatives solitaires, il deviendra le symbole d’une diplomatie qui voulait affirmer l’État mais qui a renforcé les canaux officieux. Si la présidence reprend le dossier et obtient un retrait total, son effacement relatif apparaîtra comme le prix d’un réajustement nécessaire. Pour l’heure, le Sud-Liban reste bombardé, les négociations régionales demeurent fragiles, et la place réelle du ministre sert de révélateur à une question plus large : qui parle vraiment au nom de l’État libanais lorsque se décide l’avenir de sa frontière sud.

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