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Au Sud-Liban, Israël déracine les vies avec les oliviers

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À Yaroun, dans le caza de Bint Jbeil, ce ne sont pas seulement des broussailles qui ont brûlé au début d’août. Des oliviers anciens, des terres cultivées et des parcelles familiales ont été ravagés par les incendies dans cette localité située à quelques kilomètres de la frontière avec Israël. Environ 1 200 dunums, soit 120 hectares, auraient été touchés dans la zone selon les premières estimations locales. Certains arbres avaient plusieurs centaines d’années. Ils avaient traversé l’occupation israélienne, le retrait de mai 2000, la guerre de 2006 et les affrontements commencés en octobre 2023. Ils n’ont pas survécu aux nouvelles destructions. Pour leurs propriétaires, la perte ne se mesure pas au prix d’un jeune plant : elle représente plusieurs années de récoltes, une partie du patrimoine familial et parfois la seule activité économique permettant d’envisager un retour durable au village.

Yaroun n’est qu’un exemple d’une destruction agricole beaucoup plus vaste. En avril 2026, le ministère libanais de l’Agriculture estimait à environ 54 000 hectares les terres agricoles affectées par la guerre à l’échelle du pays, sur quelque 240 000 à 250 000 hectares effectivement cultivés. Autrement dit, environ 22,5 % de la surface agricole libanaise avait été touchée. Dans le Sud et le Nabatiyé, les dégâts se concentrent sur les oliviers, les agrumes, les bananiers, le tabac, les cultures maraîchères et les infrastructures nécessaires à leur exploitation. Des dizaines de milliers d’arbres ont été brûlés ou détruits, des pressoirs ont disparu et des milliers d’hectares sont devenus temporairement ou durablement inaccessibles.

Les incendies de l’été 2026 aggravent cette situation. Des responsables de la Défense civile libanaise accusent les forces israéliennes d’avoir provoqué plusieurs départs de feu au moyen de tirs, de fusées éclairantes ou d’autres munitions. Des équipes de secours affirment avoir été contraintes de se retirer de certaines zones en raison de la présence de drones ou de nouvelles frappes. Israël ne reconnaît pas mener une politique visant les terres agricoles et affirme que ses opérations répondent à des impératifs de sécurité liés aux activités du Hezbollah. Mais pour l’agriculteur qui retrouve son champ noirci, le résultat immédiat ne dépend pas de cette bataille sur les intentions : l’arbre est mort, la récolte a disparu et plusieurs années seront nécessaires avant qu’un nouveau verger puisse produire.

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De Yaroun à Kfar Kila, les terres disparaissent avec les villages

La carte des destructions agricoles épouse largement celle des villages les plus touchés par les opérations militaires. Yaroun, Aïta el-Chaab, Kfar Kila, Meiss el-Jabal, Khiam, Blida, Houla, Markaba ou encore les secteurs proches de Naqoura et Alma el-Chaab ont subi, à des degrés différents, des bombardements, des incendies, des destructions de bâtiments et des périodes prolongées pendant lesquelles les habitants ne pouvaient plus accéder à leurs terres. Dans certaines localités, la destruction des maisons et celle des exploitations se superposent, transformant le problème de la reconstruction en une question beaucoup plus vaste que celle du logement.

Kfar Kila en offre l’un des exemples les plus extrêmes. Cette localité frontalière comptait environ 5 500 habitants avant les dernières phases du conflit. Au printemps 2026, les estimations recueillies sur place faisaient état de plus de 90 % du village détruit. Derrière les bâtiments rasés se trouve une économie locale qui dépendait en partie des terres agricoles et de l’huile d’olive. Pour une famille qui retrouve à la fois sa maison détruite et son exploitation endommagée, le retour suppose donc deux reconstructions simultanées : celle du lieu de vie et celle du revenu qui permet d’y rester.

La même mécanique apparaît dans d’autres villages. À Aïta el-Chaab, les destructions du bâti se sont accompagnées de dégâts dans les terres environnantes. À Meiss el-Jabal et Blida, l’accès à certaines parcelles est resté compliqué par la situation militaire et par les risques liés aux munitions. À Yaroun, les incendies de cet été ont ajouté une nouvelle couche de dommages à des terres qui avaient déjà subi plusieurs années d’affrontements. Le temps lui-même devient un facteur de destruction : une parcelle non entretenue pendant deux ou trois saisons se dégrade, les réseaux d’irrigation se détériorent et les exploitants perdent leurs débouchés.

47 000 oliviers détruits dès les premiers mois

L’ampleur des pertes ne date pas de 2026. Dès février 2024, après seulement quatre mois d’affrontements à la frontière, une première évaluation humanitaire faisait état d’environ 47 000 oliviers détruits au Sud-Liban. Ce bilan était déjà considérable, mais il précédait les phases les plus destructrices de la guerre de 2024, les opérations terrestres, les démolitions ultérieures et les nouvelles hostilités de 2026.

Les évaluations réalisées après la guerre de 2024 ont permis de préciser une partie du dommage grâce aux images satellites et aux observations de terrain. Une étude internationale a recensé la destruction totale d’environ 134 hectares d’oliveraies, auxquels s’ajoutaient 48 hectares d’agrumes44 hectares de bananeraies et environ 15 hectares d’autres arbres fruitiers. Ces chiffres concernent des surfaces identifiées comme perdues et ne couvrent pas nécessairement l’ensemble des parcelles endommagées ou devenues inaccessibles.

Le chiffre le plus révélateur est peut-être ailleurs. Plus de 12 000 hectares de terres agricoles avaient été abandonnés dans les gouvernorats du Sud et de Nabatiyé parce que leurs exploitants ne pouvaient plus les atteindre. Ces terres n’étaient pas toutes détruites. Beaucoup étaient simplement situées dans des zones devenues trop dangereuses pour permettre la taille, l’irrigation ou la récolte. Or une oliveraie qui survit physiquement mais dont les fruits ne peuvent être cueillis représente tout de même une perte économique pour son propriétaire.

La guerre détruit donc l’agriculture de deux façons. Elle peut brûler directement l’arbre, mais elle peut aussi séparer suffisamment longtemps l’agriculteur de son champ pour que la récolte et le revenu disparaissent. Dans une région où nombre d’exploitations sont familiales et de petite taille, deux saisons perdues peuvent suffire à mettre en difficulté durable un ménage.

Un olivier mature ne se remplace pas avec un simple plant

Le prix d’un jeune olivier donne une image trompeuse de la perte. Acheter un plant est relativement peu coûteux. Remplacer la capacité productive d’un arbre arrivé à maturité est une autre affaire. Selon la variété, les conditions du sol, l’irrigation et les méthodes agricoles, plusieurs années sont nécessaires avant d’obtenir une récolte significative. Il faut souvent attendre davantage avant d’atteindre un rendement comparable à celui d’un arbre adulte bien établi.

Un olivier mature peut produire plusieurs dizaines de kilogrammes d’olives lors d’une bonne année, même si les rendements varient fortement selon les saisons et les pratiques culturales. Une partie de cette récolte est destinée à la consommation de table, mais l’essentiel de nombreuses exploitations familiales sert à produire de l’huile. Plusieurs kilogrammes d’olives sont nécessaires pour obtenir un litre d’huile, le rendement dépendant de la variété et de la maturité du fruit.

Pour une famille possédant 100 ou 200 arbres productifs, la destruction du verger représente donc potentiellement plusieurs tonnes d’olives perdues chaque année. À cette production s’ajoute la valeur du travail familial organisé autour de la récolte. Lorsque l’arbre disparaît, ce n’est pas seulement un capital biologique qui est détruit : c’est une petite entreprise agricole.

Un olivier de deux ou trois cents ans pose un problème encore différent. Sa valeur patrimoniale n’est pas reproductible. Un propriétaire peut planter un nouvel arbre sur la même parcelle, mais aucun programme d’aide ne peut lui rendre trois siècles de croissance. C’est cette dimension qui explique l’émotion provoquée par les images de vieux troncs brûlés à Yaroun et dans d’autres villages du Sud.

Le Sud fournit autour de 40 % des olives libanaises

L’enjeu dépasse largement les propriétaires directement touchés. Le Sud représente, selon les estimations agricoles disponibles, environ 38 % à 40 % de la production nationale d’olives. La région constitue donc l’un des principaux bassins oléicoles du pays, aux côtés du Koura, du Akkar et de plusieurs zones du Mont-Liban.

Cette production fait vivre une économie très fragmentée. Contrairement à de grands pays producteurs où l’oléiculture peut être fortement industrialisée, le Liban compte de nombreuses petites propriétés familiales. Une partie de la récolte est consommée directement, une autre vendue et une troisième transformée en huile dans les pressoirs locaux. Le revenu annuel peut sembler modeste à l’échelle nationale, mais il constitue parfois une composante essentielle du budget d’un ménage rural.

Cette structure rend les producteurs particulièrement vulnérables. Une grande exploitation peut répartir ses risques entre plusieurs parcelles ou disposer de trésorerie pour absorber une mauvaise année. Une famille dont l’essentiel du patrimoine se compose de 150 oliviers autour de son village peut perdre presque tout son capital agricole en une seule série d’incendies.

La baisse de la production méridionale affecte également les consommateurs. Moins d’huile locale signifie une offre nationale réduite, alors que les coûts de production, de transport et de conditionnement ont déjà fortement augmenté depuis la crise économique. À terme, le Liban peut être contraint d’importer davantage de produits qu’il était capable de produire localement.

118 millions de dollars de dégâts, 586 millions de production perdue

Les évaluations économiques permettent de mesurer l’écart entre les dommages visibles et leur coût réel. Un bilan portant sur les conséquences environnementales et agricoles du conflit avait estimé à environ 118 millions de dollars les dommages physiques directement subis par le secteur agricole. Les pertes économiques liées à la production atteignaient environ 586 millions de dollars.

La différence entre les deux montants est essentielle. Un équipement détruit peut être évalué à son coût de remplacement. Une récolte qui n’a pas eu lieu représente un revenu perdu. Lorsque l’actif détruit est un arbre pérenne, la perte se répète pendant plusieurs années.

Les quelque 586 millions de dollars de production perdue montrent ainsi que l’impact économique est presque cinq fois supérieur aux seuls dégâts physiques recensés dans cette évaluation. Le conflit ne détruit pas uniquement ce qui existe au moment de la frappe. Il détruit aussi ce que les terres auraient dû produire ensuite.

Pour un pays en crise financière depuis 2019, ces montants sont loin d’être secondaires. Ils correspondent à des revenus qui ne sont pas entrés dans les villages, à des achats qui n’ont pas été effectués, à des salaires saisonniers qui n’ont pas été versés et à des produits agricoles qui n’ont pas rejoint les marchés.

Pressoirs, coopératives et pépinières ont aussi disparu

La destruction ne s’arrête pas au bord des champs. Les infrastructures agricoles ont elles aussi été touchées. Les données disponibles en 2026 font état d’environ 23 coopératives agricoles entièrement détruites et de 16 moulins ou pressoirs à olives détruits. Plus de 200 pépinières auraient également subi des dommages ou des pertes.

Le cas des pressoirs est particulièrement important. Une oliveraie n’a de valeur commerciale que si le producteur peut transformer ou vendre sa récolte dans des conditions acceptables. Les olives destinées à l’huile doivent être pressées rapidement après la cueillette afin de préserver leur qualité. La disparition du moulin local oblige donc les agriculteurs à transporter leur production plus loin, avec un coût supplémentaire.

Si plusieurs pressoirs d’une région sont détruits au même moment, les installations restantes doivent absorber davantage de volumes. Les délais peuvent augmenter et les coûts de transport également. Le dommage initial se diffuse ainsi à des exploitations qui n’ont pas nécessairement été directement touchées par les bombardements.

Les pépinières jouent un rôle tout aussi stratégique pour la reconstruction. Le Sud aura besoin de dizaines de milliers de nouveaux plants. Or les entreprises capables de fournir ces arbres ont elles-mêmes subi des dégâts. La chaîne nécessaire à la reconstruction agricole est donc partiellement détruite au moment même où la demande va fortement augmenter.

Le feu s’ajoute aux destructions de la guerre

Les incendies de l’été 2026 surviennent sur des terrains déjà fragilisés. Des responsables de la Défense civile dans la région de Nabatiyé estiment que, dans certains secteurs proches de la ligne de confrontation, 30 % à 40 % des surfacesont été affectées par les incendies et destructions accumulés. Cette estimation concerne les zones les plus exposées et ne peut être étendue mécaniquement à l’ensemble du Sud, mais elle donne la mesure du désastre local.

Des équipes de pompiers accusent les forces israéliennes d’avoir utilisé des fusées éclairantes et différents types de munitions à l’origine de certains incendies. Elles affirment également que leurs interventions peuvent être compliquées par les drones et les risques de nouvelles frappes. Les autorités israéliennes rejettent plus largement les accusations selon lesquelles elles chercheraient volontairement à détruire l’environnement agricole et affirment viser les infrastructures du Hezbollah.

La distinction entre destruction intentionnelle et conséquence d’une opération militaire devra être examinée séparément pour chaque événement. Elle ne modifie cependant pas l’effet agricole immédiat. Un incendie qui traverse une oliveraie en pleine saison sèche peut détruire en quelques heures un capital constitué pendant plusieurs générations.

Le changement climatique aggrave encore cette vulnérabilité. Des températures élevées, une végétation sèche et des périodes prolongées sans pluie permettent au feu de se propager rapidement. Une munition ou une fusée à l’origine d’un départ de feu peut donc produire des dégâts très supérieurs à la zone touchée initialement.

Le phosphore blanc a laissé une autre trace

À ces incendies s’ajoutent les conséquences des munitions au phosphore blanc utilisées dans certaines zones du Sud depuis 2023. Plusieurs utilisations ont été documentées près de localités libanaises. Israël affirme employer ces munitions conformément au droit applicable et notamment pour créer des écrans de fumée, tandis que les autorités libanaises et des organisations de défense des droits humains ont dénoncé leur emploi près de zones habitées et agricoles.

Le phosphore blanc s’enflamme au contact de l’oxygène et peut provoquer des incendies particulièrement difficiles à maîtriser. Pour les agriculteurs, son impact dépasse la destruction immédiate de la végétation. Les inquiétudes portent aussi sur les sols, les résidus et la sécurité des parcelles avant toute reprise des cultures.

Le problème se combine avec celui des munitions non explosées. Avant de retourner travailler une parcelle, un agriculteur doit parfois attendre son inspection et son déminage. Chaque mois supplémentaire sans accès peut entraîner une nouvelle perte de récolte et retarder les travaux nécessaires à la restauration du verger.

La remise en culture devient ainsi un processus beaucoup plus complexe qu’un simple retour physique au village. La fin d’une opération militaire ne signifie pas automatiquement le retour de l’activité agricole.

L’eau, autre victime moins visible

Un arbre peut survivre à un bombardement et mourir ensuite si son environnement productif a disparu. Les dommages aux réseaux d’eau, aux bassins, aux canalisations et aux installations de pompage constituent donc une partie importante du bilan.

Certaines oliveraies traditionnelles sont relativement résistantes à la sécheresse, mais les jeunes plantations et de nombreuses autres cultures ont besoin d’un accès régulier à l’eau. Les agrumes, les bananiers et les cultures maraîchères sont encore plus dépendants de l’irrigation.

La destruction d’une canalisation peut ainsi rendre improductive une parcelle qui n’a subi aucun impact direct. Dans plusieurs villages, les routes agricoles ont également été endommagées. Un propriétaire peut théoriquement accéder à son champ à pied tout en étant incapable d’y faire entrer un tracteur, de transporter sa récolte ou d’apporter les équipements nécessaires à sa remise en état.

Ces infrastructures devront être comptabilisées dans la reconstruction. Sans elles, replanter les arbres ne suffira pas.

Une agriculture déjà exsangue avant les destructions les plus récentes

Le secteur agricole libanais n’abordait pas cette guerre dans une situation normale. Depuis 2019, la crise financière avait déjà fait exploser le coût des engrais, des produits phytosanitaires, du carburant, des pièces détachées et des machines. Le crédit bancaire avait presque disparu, obligeant les producteurs à financer eux-mêmes les dépenses de la saison.

Dans ces conditions, beaucoup de petits exploitants avaient réduit les investissements. Certains retardaient le renouvellement du matériel ou limitaient l’entretien de leurs parcelles. La guerre a frappé un secteur qui disposait donc de très peu de réserves financières.

Cette fragilité explique pourquoi quelques milliers de dollars de dommages peuvent suffire à mettre une exploitation familiale hors jeu. Un producteur ayant perdu ses arbres doit financer la remise en état du sol, acheter de nouveaux plants, réparer éventuellement l’irrigation et attendre plusieurs années avant de retrouver une récolte. Pendant ce temps, il doit aussi vivre.

Pour une famille déplacée dont la maison a été détruite, la contrainte est encore plus forte. Elle doit choisir entre reconstruire le logement et reconstituer l’exploitation. Sans aide publique ou internationale suffisante, nombre de ménages n’auront probablement pas les moyens de faire les deux simultanément.

La perte agricole augmente la dépendance alimentaire

Le coût national de ces destructions apparaît également dans les importations. Le Liban dépend déjà fortement de l’étranger pour son alimentation. La crise agricole du Sud réduit encore sa capacité à produire localement.

Les olives ne sont qu’une partie du problème. Le Sud et le Nabatiyé produisent également des agrumes, des bananes, du tabac, des légumes et différentes cultures fruitières. Les destructions affectent donc plusieurs marchés simultanément.

Chaque tonne qui n’est plus produite doit être remplacée par une baisse de la consommation, par une production provenant d’une autre région ou par une importation. Dans les deux derniers cas, les prix peuvent augmenter. Les autres régions agricoles disposent d’une capacité limitée pour compenser rapidement la disparition de milliers d’hectares. Les importations, elles, nécessitent des devises et aggravent le déficit commercial.

La destruction agricole possède donc un coût macroéconomique. Elle réduit les revenus ruraux, diminue la production nationale et augmente potentiellement la facture des importations alimentaires.

Une famille peut reconstruire sa maison et ne jamais revenir

La conséquence la plus durable reste pourtant humaine. Dans les villages frontaliers, le retour ne dépend pas uniquement de la reconstruction des logements. Une famille dont la maison a été détruite peut théoriquement recevoir une indemnisation et rebâtir. Mais si son champ a disparu, son pressoir a fermé et ses arbres ne produiront plus pendant plusieurs années, elle doit trouver un autre revenu.

Pour certains habitants, cela signifie travailler à Beyrouth, à Saïda, à Nabatiyé ou dans une autre région. Pour d’autres, cela peut signifier rester à l’étranger. Les enfants des familles déplacées peuvent poursuivre leur scolarité loin du village, trouver un emploi ailleurs et ne plus revenir s’y installer définitivement.

Une absence née de la guerre devient alors un déplacement durable sans qu’aucune décision formelle d’expulsion soit nécessaire. Il suffit que le coût du retour devienne supérieur aux moyens de la famille.

C’est dans cette perspective que la destruction d’une oliveraie prend une dimension politique. Elle ne retire pas seulement un revenu. Elle réduit matériellement la possibilité de demeurer sur la terre.

Détruire le revenu peut vider un village aussi sûrement que détruire les maisons

Une localité frontalière ne vit pas uniquement de ses bâtiments. Elle vit de ses habitants, de leurs emplois, de leurs exploitations et de leurs échanges. Lorsque ces activités disparaissent, reconstruire les murs ne suffit pas à reconstruire le village.

Un propriétaire peut revenir dans une maison neuve et découvrir qu’il n’a plus aucun moyen de subsistance sur place. Si son oliveraie a brûlé et si le pressoir du secteur a disparu, il devra travailler ailleurs. Sa présence au village devient alors intermittente, puis peut-être seulement saisonnière.

À long terme, cette transformation peut modifier profondément la démographie du Sud. Les personnes âgées reviennent plus facilement vers la terre familiale. Les jeunes actifs ont besoin d’un emploi et d’un revenu régulier. Si l’économie rurale n’est pas reconstruite en même temps que le bâti, les villages risquent de perdre précisément les générations nécessaires à leur avenir.

Le problème ne doit donc pas être mesuré uniquement en nombre de logements à reconstruire. Il faut aussi mesurer combien d’exploitations seront capables de reprendre une activité rentable.

Les nouvelles plantations ne produiront pas immédiatement

Replanter les oliviers sera indispensable mais insuffisant. Les jeunes arbres doivent d’abord s’enraciner, être protégés, taillés et entretenus. Plusieurs années sont nécessaires pour obtenir une production commerciale significative, davantage encore pour retrouver la capacité productive d’une plantation adulte.

Cette période crée un vide économique. Supposons qu’une famille tire traditionnellement plusieurs milliers de dollars par an de son huile et de ses olives. Même si tous ses plants sont remplacés gratuitement, elle perd encore ce revenu pendant plusieurs saisons.

Une véritable politique de reconstruction devra donc prévoir des compensations pluriannuelles, et pas seulement une aide à l’achat des arbres. Elle devra aussi financer les engrais, le matériel, la main-d’œuvre et l’entretien pendant la phase où la nouvelle plantation ne produit pas suffisamment.

Sans ce soutien, les ménages ayant le moins d’épargne abandonneront leurs terres avant que les nouveaux arbres arrivent à maturité.

Les oliviers centenaires créent une autre forme de perte

Pour les arbres les plus anciens, aucune politique publique ne peut réellement rétablir la situation précédente. Un olivier centenaire ou plusieurs fois centenaire possède une valeur qui dépasse son rendement annuel.

Ces arbres sont souvent liés à l’histoire d’une parcelle. Ils peuvent avoir servi pendant des décennies de repères entre propriétés. Ils apparaissent dans les récits familiaux et parfois dans les souvenirs de plusieurs générations.

Dans les villages du Sud, où les déplacements forcés et les guerres successives ont déjà bouleversé plusieurs fois la vie des habitants, cette permanence végétale possède une importance particulière. Une famille qui quitte son village peut revenir des années plus tard et retrouver le même arbre.

Sa destruction efface donc un repère matériel du retour.

C’est ce qui rend l’image de l’olivier déraciné beaucoup plus forte que celle d’une simple perte de récolte.

Un arbre déraciné change aussi le paysage foncier

La disparition des vergers peut également compliquer les questions de propriété. Dans certaines zones rurales, les limites entre parcelles sont connues grâce à des chemins, des murets, des arbres ou des usages anciens. Lorsque le terrain est profondément bouleversé, ces repères peuvent disparaître.

Les titres de propriété restent évidemment la référence juridique lorsqu’ils existent et sont correctement enregistrés. Mais sur le terrain, la reconstruction peut devenir plus difficile lorsqu’un paysage entier a été nivelé ou brûlé.

Cette question prendra davantage d’importance lorsque les travaux commenceront. Les routes agricoles devront être rouvertes, les réseaux d’eau rétablis et les limites de certaines parcelles vérifiées.

La reconstruction foncière ne sera donc pas toujours aussi simple que planter un arbre à l’endroit où se trouvait le précédent.

Le Sud risque aussi de perdre ses savoir-faire

L’olivier ne produit pas uniquement un bien agricole. Il maintient des savoir-faire locaux : taille, greffe, récolte, sélection des fruits, pressage et conservation de l’huile.

Lorsque des familles quittent durablement le village, ces compétences peuvent elles aussi disparaître. Un jeune qui abandonne l’agriculture pendant dix ans pour travailler dans une autre ville ou à l’étranger ne revient pas nécessairement exploiter la parcelle familiale lorsque la situation s’améliore.

La destruction de l’économie agricole accélère ainsi une évolution déjà ancienne : le vieillissement de la population rurale et le départ des plus jeunes vers les villes.

Le risque est de reconstruire des terres sans retrouver suffisamment d’agriculteurs pour les cultiver.

La reconstruction doit donc se mesurer en années, pas seulement en dollars

Les premiers chiffres des dégâts sont nécessaires pour mobiliser les financements. Ils restent pourtant insuffisants pour mesurer le coût réel. Une maison peut recevoir une valeur de reconstruction. Un moulin peut être remplacé par un équipement neuf. Une route peut être réparée.

Pour une oliveraie, le calendrier est différent. Sa reconstruction économique ne s’achève pas le jour où le nouveau plant est mis en terre. Elle s’achève lorsque la famille retrouve un rendement capable de remplacer celui qu’elle avait avant la guerre.

Cela peut prendre des années.

Les programmes d’aide devront donc accompagner les producteurs sur la durée. Une compensation unique risque d’être dépensée dans les besoins immédiats de logement ou de consommation avant que l’exploitation ne retrouve sa capacité productive.

Le défi sera de préserver suffisamment longtemps la présence des familles pour qu’elles puissent attendre la prochaine génération d’arbres.

Israël invoque la sécurité, le Liban dénonce une destruction durable

Israël présente ses opérations au Sud comme nécessaires pour empêcher le Hezbollah de reconstituer une présence militaire menaçante près de la frontière. L’armée israélienne dit viser des combattants, des dépôts d’armes, des tunnels et des infrastructures militaires et affirme prendre des mesures pour limiter les dommages aux civils.

Les autorités libanaises dressent une lecture radicalement différente des destructions. Elles accusent Israël de frapper les conditions de vie civiles et de transformer progressivement certaines zones frontalières en espaces difficiles à habiter. Des responsables libanais ont également utilisé le terme d’« écocide » pour qualifier l’ampleur des dégâts environnementaux.

Cette qualification nécessite une démonstration juridique précise et ne peut être établie par les seules déclarations politiques. Mais l’ampleur matérielle du dommage est déjà documentée : terres brûlées, arbres détruits, exploitations abandonnées, infrastructures agricoles endommagées et villages dont une grande partie du bâti a disparu.

La question centrale n’est donc plus de savoir s’il existe des dommages agricoles. Elle est de mesurer combien de temps ils empêcheront les habitants de retrouver une vie économique normale.

Les oliviers deviennent une question de retour

Dans cette bande frontalière, l’arbre prend finalement une dimension qui dépasse l’agriculture. L’habitant qui cultive son champ affirme chaque année sa présence. Il revient tailler les branches, nettoyer la parcelle, cueillir les fruits et entretenir les chemins.

Lorsque cette routine devient impossible pendant plusieurs années, le rapport à la terre change. La propriété peut demeurer juridiquement intacte, mais sa réalité économique s’affaiblit.

C’est pourquoi les oliveraies doivent être considérées comme une composante centrale du retour des déplacés. Restaurer une maison sans restaurer le revenu qui lui est attaché risque de produire des villages reconstruits mais faiblement habités.

À Yaroun et dans les autres localités frontalières, les troncs noircis donnent aujourd’hui une mesure concrète de cette menace. Certains arbres avaient survécu plusieurs siècles. Les remplacer matériellement est possible. Reconstituer les revenus, la mémoire et la continuité qu’ils représentaient demandera beaucoup plus de temps.

Le Sud devra donc être reconstruit simultanément en béton et en racines. Les chiffres donnent déjà la dimension du chantier : 54 000 hectares agricoles affectés, au moins 47 000 oliviers détruits dès les premiers mois, plus de 12 000 hectares abandonnés après la guerre de 2024, 16 pressoirs détruits, 23 coopératives perdues et près de 586 millions de dollars de production agricole envolés dans les évaluations disponibles.

Ces nombres ne racontent pourtant qu’une partie de l’histoire. Dans chaque village, derrière un hectare ou un arbre recensé, il existe un propriétaire qui se demande s’il aura encore quelque chose à récolter lorsqu’il pourra rentrer chez lui. Au Sud-Liban, déraciner les oliviers revient ainsi à rendre beaucoup plus difficile le réenracinement des familles.

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