#balancetonporc ou comment les réseaux sociaux nous forcent à devenir témoins

Johanna Dagorn, Université de Bordeaux and Arnaud Alessandrin, Université de Bordeaux

Depuis plusieurs jours, des femmes relatent publiquement leurs expériences sur les réseaux sociaux. #Metoo, #moiaussi #balancetonporc (lancé par la journaliste Sandra Muller) : qui n’a pas lu ces derniers jours les témoignages bouleversants de femmes accolés à ces hashtags ?

À travers ce geste singulier, les femmes racontent leur universel. A savoir le harcèlement à caractère sexiste et sexuel (agressions verbales, gestes, attouchements) qu’elles vivent quotidiennement.

En France, cette question est apparue massivement à la suite de la remise du rapport du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes en avril 2015, qui relève qu’en France, 100 % des femmes ont été victimes de harcèlement sexiste. Ce « terrorisme sexuel » engendre un fort sentiment d’insécurité pour les femmes et les filles qui se restreignent dans leurs déplacements.

Toutefois, le harcèlement dans l’espace public est un sujet encore peu documenté. Invisible, naturalisé, minimisé, ignoré, banalisé, mal défini, ce phénomène a peu intéressé la recherche académique.

Il revient au-devant de la scène aujourd’hui : témoignages divers et récits via les réseaux sociaux nous révèlent que tous les milieux sont touchés.

La parole des femmes harcelées, en mobilisant les réseaux sociaux dépasse le clivage victimes/auteurs : elle mobilise l’opinion publique qu’elle force à être témoin des violences. Et à jouer son rôle de garde-fou dans une société qui ferme trop souvent les yeux.

Libérer la parole des femmes

En dehors de certains cercles féministes, rares ont été les travaux à se concentrer pleinement sur le harcèlement des femmes dans l’espace public français. Et par ailleurs, comme le souligne un article de 2005 des sociologues du genre Stéphanie Condon, Marilyne Lieber et Florence Maillochon, ces violences sont aussi largement ignorées car :

« le recours aux statistiques administratives ne fournit pas nécessairement une bonne approche du phénomène des violences de genre dans les espaces publics ».

Nous avons récemment enquêté sur les déplacements des femmes à Bordeaux Métropole. Une majorité de récits recueillis (sur 5 218 questionnaires) ont ainsi montré que les femmes se taisaient, notamment parce que face au flot d’agressions dont elles étaient l’objet, elles résistaient à leur échelle. Certaines étaient peut-être « résignées », mais surtout, elles adaptaient leurs comportements et des stratégies afin d’investir l’espace public « malgré tout » : déambuler à plusieurs, mettre ses écouteurs, voire mimer une conversation téléphonique pour marquer sa non-disponibilité.

Si ces pratiques permettent d’échapper aux formes de harcèlement, elles peuvent néanmoins nous interroger sur le vivre ensemble. Car ces comportements induisent de facto une rupture dans les déplacements et les interactions.

Par ailleurs, en dehors du duo « harcelée-harceleur », le public demeure absent. Par exemple lors d’une agression, toujours selon notre enquête, 86 % des témoins ne font rien. Et moins de 5 % d’entre eux interviennent lorsque ces violences sont trop spectaculaires pour les ignorer.

Cette attitude explique non seulement le relativisme des victimes (« ça arrive tout le temps, c’est pour ça qu’on ne le remarque même plus ! ») mais aussi l’impunité des auteurs qui de fait, répéteront vraisemblablement leurs actes.

En revanche, alerter l’opinion sur les réseaux sociaux a changé la donne : de nombreux internautes ont, depuis l’avalanche des hashtags, spontanément apporté leur soutien virtuel ou physique aux témoignages des femmes.

Les femmes adoptent des stratégies d’évitement pour faire face au harcèlement quotidien.
Daniel79/Pixabay, CC BY

Alerter n’est pas de la délation

Or, ici et là sur les réseaux sociaux, nombre sont ceux qui s’offusquent de cette vindicte populaire et ont crié à la délation osant même des comparatifs avec l’Occupation.

Pourtant, dans la très grande majorité des posts féminins, il s’agit de sexismes ordinaires, correspondant pénalement à des microviolences, voire des infractions relatées dans l’anonymat. On peut à l’inverse, via ces mêmes réseaux sociaux, se demander combien de jeunes filles ont été jeté en pâture et insultées par les témoins, qui ont très souvent contribué à relayer les images… Où étaient les pourfendeurs de la délation alors ?

Certes, des noms ont été divulgués comme celui de Harvey Weinstein. Or, si les faits sont avérés, ils ne correspondraient en aucun cas à des microviolences, mais bien à des crimes (viols, tentatives de viol)… Peut-on alors encore parler de délation ?

Agiter le point Godwin permet à la fois de porter le discrédit sur ces témoignages tout en effectuant un glissement relativiste en dépolitisant la question des violences faites aux femmes, qui est un phénomène massif.

Une prévention des violences efficace à long terme doit passer par la prise en compte et l’intervention des témoins. Si, à chaque fois qu’une femme est interpellée de manière sexiste dans un espace partagé (rue, transports, travail, espaces institutionnels, politiques…), les témoins interviennent, alors ces violences répétées déclineront et à terme, cesseront.

Impliquer les auteurs de harcèlement

La question soulevée par les hashtags sur Facebook et Twitter ne tente pas de stigmatiser l’ensemble des hommes – qui heureusement, ne se comportent pas tous ainsi- mais tend plutôt à faire prendre conscience aux auteurs de la gravité de leurs actes.

Certains hommes n’ont ainsi absolument pas conscience du mal qu’ils font. Dans l’espace public, la plupart d’entre eux pensent que leur comportement s’apparente à de la drague inhérente à toute relation amoureuse.

Extrait d’une affiche « Stop ça suffit ! », campagne lancée en 2015 pour lutter contre le harcèlement dans les transports publics.
Secrétariat pour l’égalité entre hommes et femmes, CC BY

Or, dans la mesure où les femmes se sentent opprimées et réduites à avoir peur, la notion de consentement, propre à toute relation humaine égalitaire n’est plus. C’est pourquoi une sensibilisation des témoins sur ce que cela fait aux femmes en raison notamment de ce continuum des violences, et cette peur du viol propre à toutes, semble ici fondamental.

Mais attention à ce qu’il ne cache pas un phénomène : celui des violences conjugales (coups, viols…) qui ont lieu dans les espaces clos et qui demeurent nombreuses. Faut-il encore le rappeler ? Une femme meurt tous les trois jours en France.

En attendant une prise en compte réelle de ces violences, en dehors du dytique victime/auteur, peut-être pourrions-nous nous retrouver autour de cette question des témoins, utiliser la force de l’opinion publique, afin de mieux prévenir les violences faites aux femmes de manière durable et pédagogique.

Les campagnes de sensibilisation telles que « Stop ça suffit ! » lancée en 2015 en France interpellent directement les témoins dans les transports publics et les incite de la sorte à agir, à ne plus regarder ailleurs.

The ConversationLes hashtag écrits spontanément par ces milliers de femmes disent la même chose : « stop, ça suffit ! »

Johanna Dagorn, Sociologue, Université de Bordeaux and Arnaud Alessandrin, Sociologue, Université de Bordeaux

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.

The following two tabs change content below.
The Conversation est un nouveau média en ligne d'information et d'analyse de l'actualité indépendant, qui publie des articles grand public écrits par les chercheurs et les universitaires.