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Du Louvre à Istanbul, les objets libanais qui racontent l’exil d’un patrimoine

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Sarcophages de Sidon, trésors de Byblos, fragments de Tyr et de Baalbeck : une partie majeure de l’histoire du Liban se lit aujourd’hui dans les musées étrangers.

Sarcophage d’Eshmunazor II, roi de Sidon, conservé au Louvre
Sarcophage d’Eshmunazor II, découvert à Sidon en 1855 et conservé au Louvre. Crédit photo : Onceinawhile / Wikimedia Commons — Licence CC BY-SA 4.0 — Photo non modifiée. Source : Wikimedia Commons.

Il existe une géographie discrète du patrimoine libanais. Elle ne se lit pas seulement à Baalbeck, Byblos, Tyr, Sidon ou au Musée national de Beyrouth. Elle se lit aussi à Paris, Istanbul, Londres et Berlin. Dans ces musées, souvent au détour d’une salle consacrée à l’Orient ancien, à la Méditerranée ou à l’Empire romain, apparaissent des objets venus de l’actuel Liban. Ils ne sont pas secondaires. Ils sont parfois parmi les plus importants témoins de l’histoire phénicienne, hellénistique ou romaine de la région.

Ces objets posent une question sensible. Ont-ils été volés ? Ont-ils été donnés ? Ont-ils été acquis légalement ? Ont-ils quitté le pays avant même que le Liban n’existe comme État moderne ? La réponse n’est pas unique. C’est précisément ce qui rend le sujet intéressant. Le patrimoine libanais conservé à l’étranger n’est pas le produit d’un seul moment, ni d’un seul mécanisme. Il résulte de plusieurs couches historiques : l’Empire ottoman, les missions savantes européennes du XIXe siècle, le marché des antiquités, les réseaux consulaires, puis les fouilles du Mandat français et les partages ou dons d’objets au profit des institutions françaises.

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Il faut donc éviter la facilité. Tout ne peut pas être résumé par le mot “vol”. Mais tout ne peut pas non plus être neutralisé derrière les mots “don”, “achat” ou “mission scientifique”. La légalité d’une époque ne dit pas toujours grand-chose du rapport de force qui l’a produite. Et l’histoire du patrimoine libanais hors du Liban raconte d’abord cela : un territoire très ancien, fouillé, décrit, admiré, collectionné, mais longtemps privé de la capacité politique de défendre lui-même ses antiquités.

Sidon au Louvre : le sarcophage qui interdisait qu’on le déplace

Le cas le plus frappant est celui du sarcophage d’Eshmunazor II. Découvert à Sidon, dans la nécropole de Magharat Tabloun, en 1855, il est aujourd’hui conservé au Louvre. L’objet est spectaculaire. Il s’agit d’un sarcophage anthropoïde de facture égyptienne, en pierre sombre, portant une longue inscription phénicienne. Cette inscription est l’une des plus célèbres du monde phénicien. Elle donne le nom du roi, évoque son lignage, mentionne sa mère Amoashtart et rappelle les sanctuaires édifiés à Sidon.

Mais c’est aussi un objet presque cruel dans ce qu’il raconte. L’inscription contient une malédiction contre ceux qui ouvriraient la tombe ou déplaceraient le sarcophage. Elle interdit explicitement qu’on l’emporte de son lieu de repos. Or c’est exactement ce qui s’est produit. Le sarcophage a quitté Sidon au XIXe siècle pour entrer dans les collections françaises.

Le parcours de cette pièce illustre les réseaux de l’époque : consuls, antiquaires, collectionneurs, savants, familles d’intermédiaires et grandes institutions muséales. Le Liban n’existe pas encore comme État indépendant. Sidon se trouve dans l’Empire ottoman. Mais le résultat, vu depuis le Liban contemporain, est limpide : l’un des plus importants documents royaux phéniciens de Sidon est conservé à Paris.

Ce n’est pas seulement un objet funéraire. C’est un document politique. Il parle de Sidon comme d’un royaume, d’une dynastie, d’une élite locale, de temples, de relations avec les puissances voisines. Son départ vers Paris doit être lu dans le contexte du XIXe siècle ottoman, lorsque les grandes collections orientales européennes se constituent à travers des missions, des achats, des dons et des circuits d’antiquités dont les pays d’origine ne maîtrisent pas les règles.

Sidon à Istanbul : les sarcophages royaux centralisés par l’Empire ottoman

Sarcophage dit d’Alexandre, découvert à Sidon et conservé au Musée archéologique d’Istanbul
Sarcophage dit d’Alexandre, découvert dans la nécropole royale de Sidon et conservé au Musée archéologique d’Istanbul. Crédit photo : Antoloji / Wikimedia Commons — Licence CC BY-SA 4.0 — Photo non modifiée. Source : Wikimedia Commons.

L’autre grand chapitre sidonien se trouve à Istanbul. En 1887 et 1888, Osman Hamdi Bey, directeur du Musée impérial ottoman, mène les fouilles de la nécropole royale de Sidon. De ces fouilles sortent certains des plus grands sarcophages de l’Antiquité méditerranéenne : le sarcophage dit d’Alexandre, le sarcophage de Tabnit, le sarcophage des Pleureuses, le sarcophage du Satrape et le sarcophage lycien de Sidon.

Ici, le cas est différent du Louvre. Les sarcophages ne partent pas vers une capitale européenne concurrente. Ils partent vers Istanbul, capitale de l’Empire dont Sidon fait alors partie. Ce n’est donc pas un pillage colonial européen au sens classique. C’est une centralisation impériale ottomane. Mais vu depuis le Liban actuel, le résultat reste brutal : la nécropole royale de Sidon a livré des chefs-d’œuvre qui sont devenus le cœur d’un musée étranger.

Le sarcophage dit d’Alexandre illustre parfaitement cette ambiguïté. Il ne contenait pas Alexandre le Grand. Son nom vient des scènes sculptées où Alexandre est reconnu dans des scènes de bataille et de chasse. L’objet est probablement lié à l’élite royale de Sidon à l’époque hellénistique. Sa valeur artistique est immense. Sa valeur symbolique l’est tout autant : une pièce sidonienne majeure est devenue un emblème d’Istanbul.

Ce transfert révèle une réalité longtemps oubliée : avant d’être pris entre les grandes puissances européennes, le patrimoine de l’actuel Liban a aussi été intégré à la logique administrative et muséale ottomane. Les sarcophages de Sidon sont donc à la fois libanais par leur origine, ottomans par leur cadre de fouille, turcs par leur conservation actuelle, et universels par leur importance historique. C’est précisément cette superposition qui rend tout débat de restitution complexe.

Londres et les sarcophages sidoniens : le marché impérial des antiquités

Le British Museum conserve également des objets venus de Sidon, notamment un couvercle de cercueil anthropoïde en marbre blanc de type sidonien. Ce type d’objet renvoie à une autre mécanique : celle du marché impérial des antiquités. Les objets circulent par fouilles, ventes, acquisitions, intermédiaires, collectionneurs, consuls et marchands.

Les musées britanniques, français, allemands et autres ne se contentent pas de recevoir des pièces isolées. Ils organisent progressivement un récit mondial dans lequel l’Orient ancien est exposé loin de ses lieux d’origine. Dans ce récit, Sidon devient une vitrine de l’art funéraire phénicien. Mais Sidon elle-même perd une partie de ses témoins les plus forts.

L’objet conservé à Londres n’a pas la même célébrité que le sarcophage d’Eshmunazor ou que les sarcophages d’Istanbul. Pourtant, il rappelle que la dispersion ne concerne pas seulement les chefs-d’œuvre les plus connus. Elle touche aussi les pièces intermédiaires, les fragments, les inscriptions et les objets qui permettent de comprendre une civilisation dans son ensemble.

Byblos et le Louvre : le patrimoine sous Mandat

Pectoral d’or de Byblos conservé au Louvre
Pectoral d’or de Byblos, trouvé dans la nécropole royale de Byblos et conservé au Louvre. Crédit photo : Rama / Wikimedia Commons — Licence CC BY-SA 2.0 France / CC BY-SA 3.0 France — Photo non modifiée. Source : Wikimedia Commons.

Byblos occupe une place particulière dans les collections françaises. Les liens entre le Louvre et Byblos remontent aux recherches archéologiques françaises conduites dans la région dès le XIXe siècle. Ils s’intensifient surtout avec les fouilles de Pierre Montet dans les années 1920, à l’époque du Mandat français.

Ce point est essentiel. Il ne s’agit pas ici d’une extraction clandestine. Les notices parlent de dons, de fouilles, de décisions administratives. Mais le contexte politique ne peut pas être ignoré. Les grandes fouilles de Byblos se déroulent dans le cadre du Mandat français. Le Grand Liban existe, mais il n’est pas un État pleinement souverain. Les institutions locales sont placées dans une relation de dépendance à l’égard de la puissance mandataire.

Parmi les objets les plus célèbres figure le pectoral d’or de Byblos, trouvé en 1923 dans la nécropole royale. Cet objet, d’inspiration égyptienne, illustre les liens anciens entre Byblos et l’Égypte. Il ne s’agit pas seulement d’un bijou. Il raconte l’ouverture de Byblos sur la Méditerranée orientale, les échanges diplomatiques, religieux et artistiques du Bronze moyen, et l’importance d’une ville qui fut l’un des grands ports du Levant.

Qu’un tel objet soit aujourd’hui au Louvre plutôt qu’au Liban pose évidemment question. La réponse officielle est le don après fouilles. La lecture historique est plus nuancée : ce don intervient dans un contexte où la France détient l’autorité politique sur le territoire. Il serait abusif de parler automatiquement de vol. Il serait tout aussi abusif de faire comme si la notion de don, sous Mandat, avait exactement le même sens qu’entre deux États souverains.

À Byblos encore, le Louvre conserve des figurines votives découvertes dans le temple de Baalat Gubal, parfois associées au dépôt dit du “veau d’or”. Ces pièces rappellent l’importance des cultes locaux et de la Dame de Byblos. Elles racontent aussi la manière dont les fouilles du Mandat ont alimenté à la fois les collections libanaises et les collections françaises.

La stèle de Yehawmilk : Byblos coupée en deux

Stèle de Yehawmilk, roi de Byblos, conservée au Louvre
Stèle de Yehawmilk, roi de Byblos, conservée dans les collections du Louvre. Crédit photo : Zunkir / Wikimedia Commons — Licence CC BY-SA 4.0 — Photo non modifiée. Source : Wikimedia Commons.

Autre pièce majeure : la stèle de Yehawmilk, roi de Byblos. Elle représente le roi offrant une coupe à la Dame de Byblos, dans une iconographie mêlant influences phéniciennes, égyptiennes et perses. Ce type d’objet montre que l’histoire phénicienne n’est pas une histoire fermée sur elle-même. Elle est faite d’échanges, d’emprunts, de circulations et d’adaptations.

Mais la stèle de Yehawmilk raconte aussi une autre histoire. Une partie de l’objet se trouve hors du Liban, tandis qu’un fragment est conservé à Beyrouth. Ce détail est saisissant. Une même stèle, une même mémoire royale, une même inscription se trouvent divisées entre deux lieux. Paris conserve l’essentiel de la pièce. Beyrouth conserve un fragment. Cela résume, mieux qu’un long discours, la fragmentation du patrimoine libanais.

La stèle n’est pas seulement un objet religieux. Elle montre le roi de Byblos dans son rôle de médiateur entre la cité et sa divinité tutélaire. Elle rappelle l’importance de la Dame de Byblos, la permanence des cultes locaux et l’absorption d’éléments iconographiques venus d’Égypte et de Perse. La circulation ancienne des formes artistiques est une chose. La circulation moderne des objets vers les musées étrangers en est une autre.

Le Louvre possède aussi la statue d’Osorkon Ier trouvée à Byblos, dans le temple de Baalat Gubal. Il s’agit d’une statue égyptienne, mais son histoire libanaise est essentielle, car elle porte une inscription liée à Byblos et à ses rois. Là encore, un fragment complémentaire est conservé à Beyrouth. La mémoire est donc coupée entre plusieurs institutions.

Tyr et Oum el-Amed : la mission Renan et la Phénicie exposée à Paris

Trône votif d’Oum el-Amed conservé au Louvre
Trône votif d’Oum el-Amed, près de Tyr, conservé au Louvre. Crédit photo : Onceinawhile / Wikimedia Commons — Licence CC BY-SA 4.0 — Photo non modifiée. Source : Wikimedia Commons.

Le XIXe siècle français a joué un rôle central dans la construction savante de la “Phénicie”. Ernest Renan, envoyé au Levant dans le cadre d’une mission scientifique, a contribué à faire connaître les sites phéniciens, mais aussi à transférer des objets vers la France. Oum el-Amed, près de Tyr, en est un exemple majeur.

Le Louvre conserve notamment un trône votif provenant d’Oum el-Amed, dont les accoudoirs sont formés de sphinx et dont le dossier porte un disque ailé. Oum el-Amed est moins connu du grand public que Tyr ou Byblos. Pourtant, le site est fondamental pour comprendre la Phénicie tardive et hellénistique. Les inscriptions, les fragments architecturaux et les objets votifs qui en proviennent documentent les cultes, les élites et l’organisation religieuse d’un territoire lié à Tyr.

Ici encore, la question n’est pas seulement celle de l’objet spectaculaire. En archéologie, les fragments, les linteaux, les stèles, les inscriptions et les morceaux d’architecture sont essentiels. Ils permettent de lire les noms des dédicants, les divinités, les institutions, les pratiques religieuses, les contacts avec d’autres mondes. Leur dispersion affaiblit la compréhension d’ensemble du site d’origine.

Pour Tyr, le Louvre conserve également des inscriptions phéniciennes et des fragments liés à la ville ou à sa région. Ces objets ne sont pas des curiosités. Ils sont des pièces administratives, religieuses et politiques de l’histoire tyrienne. Ils racontent les institutions de la cité, les sanctuaires, les divinités, les rapports avec les souverains hellénistiques.

À Paris, ces objets dialoguent avec les autres collections du Proche-Orient ancien. Mais ils dialoguent moins avec leur territoire d’origine. Or ce territoire donne aux objets une part importante de leur sens. Une stèle de Tyr n’est pas seulement un texte phénicien. C’est un document lié à un lieu, à une cité, à une géographie sacrée et politique.

Baalbeck entre Berlin et Paris : attention aux mythes, mais pas au silence

Éléments du sanctuaire de Jupiter Héliopolitain de Baalbeck au Pergamonmuseum de Berlin
Éléments du sanctuaire de Jupiter Héliopolitain de Baalbeck exposés au Pergamonmuseum de Berlin. Crédit photo : Dosseman / Wikimedia Commons — Licence CC BY-SA 4.0 — Photo non modifiée. Source : Wikimedia Commons.

Baalbeck est le cas le plus spectaculaire, et parfois le plus propice aux confusions. Il faut être précis. On entend parfois dire qu’une “septième colonne” de Baalbeck se trouverait à Berlin. La formule est séduisante, mais elle simplifie probablement trop les choses. Les six colonnes encore dressées du temple de Jupiter sont toujours à Baalbeck. En revanche, Berlin conserve bien des éléments et des reconstitutions liés au sanctuaire de Jupiter Héliopolitain.

Les recherches allemandes à Baalbeck ont été encouragées après la visite de l’empereur Guillaume II en 1898. L’archéologie allemande a alors produit des relevés, des études, des publications et des reconstitutions qui ont contribué à faire entrer Baalbeck dans l’imaginaire muséal européen. À Berlin, certains éléments liés au sanctuaire donnent au visiteur l’impression de retrouver un morceau d’architecture de Baalbeck loin de la Békaa.

Il ne faut donc pas remplacer une approximation par une autre. Dire qu’une colonne entière du temple de Jupiter aurait simplement été arrachée et transportée à Berlin serait trop rapide. Mais dire qu’il n’y a rien de Baalbeck dans les grands musées étrangers serait faux. Baalbeck a aussi été intégrée à cette histoire de relevés, de fragments, de reconstitutions, de déplacements et de mise en scène européenne des monuments antiques.

Baalbeck est également présent au Louvre par d’autres objets, notamment le bronze dit Jupiter héliopolitain, parfois associé à la collection Sursock. Ce cas est différent des fouilles allemandes ou des missions françaises. Il passe par une collection privée libanaise. Il rappelle le rôle des grandes familles et des collectionneurs dans la circulation des antiquités. Tous les objets partis du Liban ne sont pas sortis par fouilles étrangères. Certains ont circulé par achat, vente, succession ou marché privé.

Quatre mécanismes de dispersion

L’histoire des objets libanais dans les musées étrangers repose sur quatre grands mécanismes.

Le premier est la centralisation impériale ottomane. Les sarcophages de Sidon envoyés à Istanbul en sont l’exemple le plus fort. À l’époque, Sidon est dans l’Empire ottoman. Istanbul se présente comme capitale légitime de conservation. Mais cette logique impériale prive les territoires de leurs propres objets fondateurs.

Le deuxième est la mission scientifique européenne du XIXe siècle. Renan, Clermont-Ganneau et d’autres explorent, documentent, publient, mais collectent aussi. Les objets entrent alors dans les musées européens comme résultats de missions. La science et l’appropriation avancent ensemble. C’est inconfortable à dire, mais c’est historiquement exact.

Le troisième est le marché des antiquités. Des objets passent par des consuls, des marchands, des collectionneurs, des familles privées. Les notices muséales donnent parfois les noms des vendeurs, des anciens propriétaires ou des donateurs, mais pas toujours les conditions exactes de sortie du territoire.

Le quatrième est le système des fouilles sous Mandat. Byblos en est le cas le plus sensible. Les dons au Louvre sont documentés. Mais ils se font dans un contexte de domination politique française. Le mot “don” ne peut donc pas être lu comme s’il s’agissait d’un échange entre deux États pleinement souverains.

Faut-il demander leur retour ?

La question de la restitution ne peut pas être réglée par slogan. Certains objets sont sortis avant la création du Liban moderne. Certains ont été transférés dans un cadre légal ancien. Certains ont été achetés. Certains ont été donnés. D’autres ont peut-être quitté le pays dans des conditions moins claires. Chaque dossier doit être étudié séparément.

Mais une chose est certaine : les grands musées étrangers ne peuvent plus présenter ces objets comme de simples pièces “orientales” détachées de leur territoire. Ils doivent expliquer clairement leur provenance, les circonstances de leur découverte, les modalités de leur acquisition et le contexte politique de leur sortie. Le public a le droit de savoir.

Le Liban, de son côté, a une responsabilité. Il ne suffit pas de dénoncer la dispersion du patrimoine. Il faut documenter, inventorier, négocier, renforcer la Direction générale des antiquités, protéger les sites, moderniser les musées, numériser les archives et construire une stratégie de long terme. Un État qui ne protège pas son patrimoine vivant aura du mal à réclamer son patrimoine dispersé.

Entre le retour intégral et le statu quo, il existe des solutions intermédiaires : prêts de longue durée, expositions temporaires au Liban, copies numériques en haute définition, co-commissariat d’expositions, cartels plus honnêtes, programmes de recherche partagés, restitution de fragments isolés lorsque leur complément est déjà à Beyrouth, et surtout reconnaissance officielle de l’origine libanaise des pièces majeures.

Une mémoire hors les murs

Ces objets ne sont pas muets. Ils parlent de Sidon, de Byblos, de Tyr et de Baalbeck. Ils parlent de rois, de temples, de cultes, d’échanges avec l’Égypte, de domination perse, de monde hellénistique, d’Empire romain. Mais ils parlent aussi d’une autre histoire : celle d’un pays dont les objets ont été déplacés avant même que l’État libanais ne puisse les défendre.

Le sarcophage d’Eshmunazor à Paris, les sarcophages royaux de Sidon à Istanbul, le pectoral d’or de Byblos au Louvre, la stèle de Yehawmilk partagée entre Paris et Beyrouth, le trône votif d’Oum el-Amed, les fragments de Tyr, les éléments de Baalbeck à Berlin : tous racontent une même réalité. Le patrimoine libanais n’est pas seulement au Liban. Il est dispersé dans les vitrines du monde.

Le problème n’est pas que ces objets soient admirés ailleurs. Le problème est qu’ils le soient parfois sans que leur histoire complète soit dite. Leur origine n’est pas un détail de cartel. Elle est au cœur de leur signification.

Dans les musées étrangers, ces pièces sont souvent présentées comme des chefs-d’œuvre de la Phénicie, du Levant ou de l’Orient ancien. Pour le Liban, elles sont autre chose encore : des morceaux d’une mémoire nationale antérieure à la nation elle-même. Une mémoire prélevée, transférée, parfois offerte, parfois achetée, parfois centralisée par empire, parfois absorbée par les grandes institutions européennes.

Le débat ne fait que commencer. Il ne doit pas être caricatural. Mais il ne doit pas être évité. Car derrière chaque vitrine, il y a une question simple : que reste-t-il d’un pays lorsque ses pierres, ses rois, ses dieux et ses inscriptions racontent leur histoire loin de lui ?


Crédits images : les images intégrées dans cet article proviennent de Wikimedia Commons et sont utilisées sous licences Creative Commons, avec attribution conservée dans les légendes. Les photos ne sont pas modifiées.

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