FOUAD ABOU NADER DEVANT LES DÉPUTÉS FRANÇAIS

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Président de l’ONG Nawraj et auteur de Liban : les défis de la liberté (Éditions de l’Observatoire), le Dr Fouad Abou Nader vient d’être auditionné à l’Assemblée nationale. Depuis Paris, il revient sur cet événement.

Le 1er décembre dernier vous avez été auditionné par les députés français sur la situation au Liban. Que leur avez-vous dit ?

Les deux co-présidentes du groupe d’études « Chrétiens d’Orient », Mmes Sandra Boëlle et Amélia Lakrafi, souhaitaient m’entendre sur le thème « Quel avenir pour les chrétiens du Liban ? ». Bien que le sort des chrétiens libanais soit lié à celui de l’ensemble de leurs compatriotes d’autres confessions, j’ai donc rappelé que sur notre petit territoire de 10 452 kmcohabitent 18 communautés grâce à la présence des chrétiens qui sont le ciment du pays puisque, comme je le souligne régulièrement, sur les 1611 villages libanais, il n’y en a presque aucun mixte sunnite-chiite, sunnite-druze ou chiite-druze. Seuls les chrétiens vivent avec toutes les composantes musulmanes et druze. En ce sens, donc, l’éventuelle disparition des Libanais chrétiens (qui inquiète les Occidentaux) signerait la fin du pluralisme au Liban ; le modèle libanais de coexistence, unique dans tout le Moyen-Orient, dépendant d’eux.

J’ai également évoqué les principales menaces qui pèsent sur les chrétiens, comme sur tous les Libanais, à savoir : la situation socio-économique qui entraîne l’exode des forces vives du pays, le poids économique de la présence des réfugiés syriens, et les risques liés au terrorisme islamiste, ou résultant du conflit régional sunnite-chiite et de la guerre en Syrie.

Quel intérêt la France peut-elle trouver à une présence chrétienne au Liban ?

Les chrétiens sont les garants de la diversité, de la paix, du vivre ensemble. Ils assurent un front de tolérance, qui constitue une barrière contre l’intégrisme et l’extension des extrémismes ; ce qui est dans l’intérêt de tous. Par ailleurs, les écoles chrétiennes qui enseignent en français sont le vecteur privilégié de la francophonie, de la culture, et des valeurs humanistes françaises. Quand on sait que près de la moitié des élèves au Liban suivent leur scolarité en français, cela est un élément à prendre en considération.

Au-delà du constat que vous avez dressé, avez-vous présenté des pistes concrètes qui pourraient permettre de sortir le pays de la situation dramatique dans laquelle il se trouve ?

Bien sûr. Là résidait d’ailleurs l’intérêt de mon intervention. Je ne suis pas venu en France pour dire aux députés que les choses vont mal au Liban : ils le savent. Mais j’ai voulu ouvrir une voie qui permette de repenser la formule libanaise qui ne fonctionne pas. 

Pouvez-vous nous les exposer brièvement ?

Je suis revenu sur des mesures que je préconise depuis des années : la tenue d’une Conférence internationale pour proclamer la neutralité du Liban ; la décentralisation au sens de régionalisme à l’espagnole ou à l’italienne ; l’élaboration d’une loi plus juste et équitable en instaurant le scrutin majoritaire sur la base de la circonscription uninominale ; l’instauration d’un système judiciaire libre et indépendant de tout pouvoir politique ; l’unification du statut personnel dans le Code civil pour renforcer le sentiment de citoyenneté, avec intégration dans la Constitution d’une charte avec tous les articles de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et ceux de la Convention sur l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes ; la restructuration du secteur bancaire incluant la Banque du Liban.

Ne pensez-vous pas qu’il incombe aux Libanais d’engager ces réformes s’ils les approuvent ?

Évidemment, mais pour parvenir à ces solutions, nous avons besoin de l’engagement de la France et des Nations-Unies car, le préalable à leur mise en place est l’aide du FMI et la tenue d’une Conférence internationale sur le Liban afin d’obtenir sa neutralité. La voix du petit Liban n’est pas suffisante pour obtenir cela. D’autres que nous doivent être convaincus du bien-fondé de ces mesures et doivent les appuyer. Tout comme nous avons besoin d’une « saine ingérence » extérieure, respectant la souveraineté et les intérêts du Liban, pour assurer la tenue des élections municipales, parlementaires et présidentielle en 2022. Et que dire des aides financières actuelles et à venir ? Si aucune instance extérieure indépendante ne s’emploie à les canaliser, il y a fort à craindre qu’elles finissent dans les poches de politiciens avides de s’en servir pour financer leurs campagnes électorales et pour « acheter » des voix. C’est la raison pour laquelle j’ai soutenu la création d’une Task Force sous l’égide de l’ONU (proposée par la Commission de la Défense nationale et des forces armées françaises) qui pourrait garantir ces éléments. Enfin, si nous voulons que notre propre armée – qui, elle seule, doit avoir le monopole des armes – soit soutenue et ait les moyens de mener à bien sa mission, là encore nous avons besoin de pouvoir compter sur des partenaires engagés à nos côtés dans le respect de notre souveraineté.

Quelle a été la réaction des députés français ?

Les députés français – ainsi que leurs assistants, à l’instar de la conseillère de Paris, Aurélie Pirillo – ont été très attentifs à mon intervention. J’ai été frappé de voir à quel point ils sont conscients de la gravité de la situation, et déterminés à mettre tout en œuvre pour aider le Liban qu’ils n’ont cessé de nommer un « pays frère ». Ils ont été particulièrement réceptifs à ce que je prône depuis des années : la reconnaissance de la neutralité, la décentralisation, la modification en profondeur du Code civil pour promouvoir l’idée de citoyenneté. Mes propos sur la nécessité de restructurer le secteur bancaire ont également trouvé un écho chez eux, d’autant que le groupe Renew Europe – auquel appartiennent les députés LReM -, et quelques députés LR, ont agi en ce sens au Parlement européen. Enfin, ils ont apprécié l’image de « chrétiens, ciment de la nation ». Ils ont compris que les chrétiens ne sont pas à protéger au prétexte qu’ils seraient une « espèce en voie de disparition », mais bien parce qu’ils jouent un rôle essentiel et salutaire dans ce pays et dans cette région.

Au cours de votre tournée en France, vous avez rencontré différentes personnalités. Pouvez-vous nous en parler ?

J’ai effectivement été reçu au siège de L’Œuvre d’Orient afin de m’entretenir, une nouvelle fois, avec son directeur, Mgr Pascal Gollnisch, et le directeur des Opérations, M. Vincent Cayol. Ensemble, nous avons évoqué des actions à développer pour venir en aide, de façon très concrète, à la population libanaise, et pour trouver des solutions pérennes dans divers secteurs.

Je me suis également entretenu avec M. Patrick Karam, vice-président du Conseil régional d’Île-de-France, la Région étant, depuis des années, très impliquée en faveur de la cause libanaise.

Évidemment, en marge de mon audition à l’Assemblée nationale, j’ai longuement échangé avec  Mmes Sandra Boëlle (Les Républicains) et Amélia Lakrafi (La République en Marche). Avec la première, nous avons partagé nos opinions respectives pour engager une réflexion autour du Liban et faire en sorte que l’intérêt pour ce « pays  frère » – comme les députés l’ont défini – ne soit pas lié aux aléas de l’actualité, mais soit une préoccupation permanente pour la France. Quant à la seconde, elle a à cœur de relayer, aux plus hautes instances de l’État, toutes ces pistes que nous avons explorées pour que les solutions que nous avons avancées ne restent pas des déclarations d’intentions, mais se concrétisent sur le terrain.

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