Source Photo: Page Facebook des Gilets Jaunes. Crédit DR
Source Photo: Page Facebook des Gilets Jaunes. Crédit DR

Il est communément admis aujourd’hui que la hausse des prix du carburant n’a été que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase et à l’origine de la vaste mobilisation en cours. 

Le mouvement des gilets jaunes porte en lui les mêmes causes et malaises qui traversent l’immense majorité de la population, qu’elle se replie dans un isolement le plus radical ou qu’elle se love dans des solidarités de groupes familiaux, amicaux ou plus largement dans des associations et autres mouvements sociaux beaucoup plus larges. 

Et bien que bon nombre des personnes restent investies dans des syndicats ou partis, la défiance vis-à-vis de ces derniers l’emporte largement, voire leur sont hostiles tant leurs dirigeants apparaissent à juste titre comme bonnet blanc et blanc bonnet, ou qu’ils se sont systématiquement attachés, ces dernières décennies, à chevaucher les grands mouvements de revendications précédents, pour mieux les contrôler et leur faire accorder des miettes contre le retour au bercail, noyant momentanément mais alimentant ainsi les feux plus profonds de la colère. Celle-ci sera gérée progressivement par les médecins ou l’automédication à coups d’antidépresseurs, qu’on se les procure à la pharmacie ou auprès du dealer du coin.

On a beau avoir la liberté des mœurs en échange de sacrifices matériels successifs, les spectacles télévisés les plus tonitruants les plus primaires ou les plus sophistiqués, cela finit par ne plus pouvoir noyer les fins de mois de plus en plus difficiles, les renonciations aux besoins les plus élémentaires, l’oxygénation minimale hors du champ familial ou du pâté de maisons alentours. 

Ce qui était l’apanage des jeunes des “quartiers” est devenu le lot des classes populaires et moyennes déclassées. Tout devient alors plus pesant jusqu’à l’insupportable.

Y compris le recours au racisme comme exutoire de cette colère ne suffit plus à la contenir. 

Outre la rupture matérielle avec un système qui accélère le fossé entre la toute petite minorité de plus en plus riche (et surtout l’infime partie de celle-ci) et l’immense majorité de pauvres, de ceux qui ne sont pas comptabilisés comme pauvres mais qui n’en tirent pas moins la langue chaque jour, ainsi que des pans entiers de couches moyennes déjà déclassés ou en voie de l’être.

Une adhésion et une instrumentalisation de élites…

Certes, cette hyper minorité détient tous les leviers des pouvoirs financiers, économiques et médiatiques, que ce soit au cœur même des centres de décision qu’au niveau des relais  intermédiaires. L’Université comme les grandes écoles ont formé suffisamment de cadres de tous les niveaux pour les mettre, les sous-peser et choisir ceux qui sont les plus malléables ou plus adhésifs aux convictions et au valeurs nécessaires à la reproduction du système. La machine est devenue si bien  huilée qu’on n’a plus besoin d’imposer une censure comme c’était le cas encore il y a quarante à cinquante ans, ni d’autocensure il y a encore il y a une vingtaine d’années.

C’est vent debout que tous les thuriféraires qui occupent la quasi totalité des leviers de pouvoirs défendent le plus sincèrement ce système. 

Et il y a une telle adhésion à ces valeurs et convictions professionnelles qu’ils ne comprennent pas, dans leur mise en œuvre, avec la plus grande sincérité du monde (pour certains d’entre eux du moins, ), qu’ils se sentent offusqués d’être mis en cause dans leur objectivité ou d’être traité de chiens de garde, les autres jouant les vierges effarouchées bien entendu.
Vers une Constituante sociale…

Les gilets jaunes, comme tous ces mouvements sociaux qui ont fini par vivre marge jusqu’à fonctionner en contre société, portent de fait pour partie les mêmes aspirations : vivre à l’abri du besoin, dignement, dans une société qui se respecte et, par là-même, les respecte en retour. 
Une société où le bien n’est pas d’enrichir toujours plus le plus riche, au détriment des autres, où le travail n’est pas un sombre labeur, où le bonheur des cadres n’a pas pour horizon de travailler toujours plus jusqu’à n’avoir à leur tour qu’une vie familiale émiettée, certes dorée, mais à l’image malgré tout des classes moyennes qu’ils ont contribué à déclasser ou envoyer au chômage, à coups d’objectifs de rentabilité de plus en plus féroces et destructeurs.

La question centrale, qui ne cesse de mûrir d’un mouvement social à l’autre, est d’interroger les pouvoirs publics et de s’interroger sur la société dans laquelle nous voudrions vivre. 

Quels rapports souhaitons nous avoir les uns avec les autres en tant qu’individus, dans nos quartiers , dans nos villes, dans notre pays ? 
Qu’attendons-nous de notre travail, de notre place dans l’entreprise ou l’établissement où nous exerçons ? De la répartition des richesses, de l’écart des revenus admissible, de la contribution de chacun au bien de l’ensemble ?
Qu’attendons nous de nos droits et devoirs de citoyens ?
Quels rapports souhaitons nous développer avec les pays voisins, ceux qui nous sont proches ou plus lointains (si tant est que cela a encore un sens aujourd’hui).

Les référendums réclamés par certains gilets jaunes posent certes un jalon dans cette réflexion. 

Ne serait-il pas temps de se donner les moyens d’exiger enfin une Assemblée constituante sociale, seule à même de poser le débat de façon globale, sans risque de manipulation dans des référendums isolés et soumis aux grandes émotions suscitées au fil de l’actualité, et qui sont autant d’occasions pour les pouvoirs en place de voter des lois de plus en plus restrictives et répressives.

Je dis bien “sociale” car il s’agit de définir d’abord la société dans laquelle nous entendons vivre. 

C’est une fois qu’elle est définie et soumise à référendum et votée, qu’il est possible d’élaborer et mettre en place les institutions qui sont adéquates à mettre en œuvre la politique qui répondent aux aspirations sociales ainsi définies.

La démission éventuelle de Macron comme le changement de majorité ne changera rien à la situation actuelle qui n’a cessé de s’aggraver avec les majorités successives, malgré les belles promesses  et les espoirs ou mirages suscités par tel ou tel candidat. Rappelons les exemples tout frais de l’Espagne avec le mouvement Podemos ou la Grèce avec l’élection de Tsipras suite aux grandes mobilisations de de 2011/2015.

Les gilets jaunes peuvent être le creuset de la convergence de tous les mouvements sociaux existants, même ceux qui n’apparaissent dans des formes de manifestations actuellement, mais qui n’en sont pas moins vivants et dynamiques.

Ils peuvent s’organiser par quartier, c’est le lieu même où ils sont le mieux susceptibles de mieux se connaître, et/ou par entreprise, hors du temps de travail pour ne pas être obligés de se mettre en grève.

Du niveau du quartier, nommer des délégués par ville ou arrondissement, et ce, jusqu’aux niveaux départemental, régional puis national. Avec, bien sûr, des retours réguliers vers le quartier et/ou l’entreprise.

… Où vers un dépérissement progressif ?

Les écueils essentiels de  ce mouvement sont :
– la violence. On se souviendra que Nuit debout a disparu du jour au lendemain par la grâce de Daech avec l’attentat du Bataclan. Le pouvoir en place, de plus en plus agacé et inquiet de ce mouvement, mais divisé et gêné à l’interdire brutalement, a immédiatement mis à profit cet attentat pour instituer l’État d’urgence. Exit Nuit debout et merci Daech.

Le pouvoir actuel ne peut pas espérer une nouvelle et si belle opportunité. Par contre, il peut pourrir le mouvement par un travail de violence continue et de manipulation, comme ses prédécesseurs ont appris à le faire de mieux en mieux. L’outil est aujourd’hui perfectionné, et lui-même a su y mettre déjà la patte.

D’où la nécessité de rester une force pacifique et résolue. Et elle sera d’autant plus résolue et massive qu’elle restera pacifique.   
– l’absence de perspectives unifiées et/ou des initiatives en ordre dispersé ne manquant pas de finir par  semer la zizanie et faire sombrer les meilleures volontés dans le découragement et la démobilisation. 

L’issue d’un échec, qui n’en serait qu’inéluctable, serait à la hauteur des espoirs suscités.

Et il ne resterait qu’à aller se shooter de plus belle aux antidépresseurs, chez le pharmacien ou le dealer du coin ! Pour le plus grand bonheur des classes aisées ou dominantes, de plus en plus arc-boutées dans leurs quartiers, bientôt transformés en zones vertes, à l’instar de celles qui existent déjà dans les capitales des pays en guerre pour les ministères, les ambassades et autres résidences pour les corps constitués et les représentants des forces occupantes ! Belle perspective, n’est-ce- pas ?
Jusqu’au prochain round ? 
Et jusqu’à quand ?

Scandre Hachem

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