
Il y a une question qui me poursuit depuis des années lorsque j’observe le Liban, son histoire, sa vie politique, ses crises à répétition et son incapacité chronique à devenir un État pleinement souverain.
Cette question est simple.
Pourquoi les Libanais semblent-ils toujours choisir quelqu’un d’autre avant de se choisir eux-mêmes ?
Avec le temps, j’en suis arrivé à penser que le problème fondamental du Liban n’est ni économique, ni militaire, ni même confessionnel. Ces problèmes existent, bien sûr. Ils sont réels. Mais ils sont peut-être les conséquences visibles d’une difficulté beaucoup plus profonde.
Une difficulté qui touche à ce que les philosophes appellent l’ipséité.
L’ipséité, c’est la capacité d’être soi-même. C’est la faculté de dire : « Je suis moi. Je pense par moi-même. Je décide par moi-même. »
Cette notion vaut pour un individu. Elle vaut aussi pour un peuple.
Or lorsque j’observe les Libanais, ce qui me frappe n’est pas l’existence de différences entre eux. Toutes les nations connaissent des divergences. Ce qui me frappe, c’est autre chose.
J’ai souvent l’impression que beaucoup de Libanais ont plus de facilité à s’identifier à une puissance extérieure qu’à leur propre pays.
Les uns regardent vers l’Iran. Les autres vers l’Arabie saoudite. Les autres encore vers la France. D’autres vers les États-Unis. D’autres vers la Syrie. D’autres vers Israël.
Comme si le Liban ne suffisait jamais.
Comme s’il fallait toujours chercher ailleurs un protecteur, un modèle, un arbitre ou un sauveur.
Dans beaucoup de pays, les citoyens débattent de ce qui est bon pour leur nation. Au Liban, il arrive souvent que le débat commence par une autre question : « Que pense notre camp extérieur de cette situation ? »
C’est là que réside le problème.
Car un peuple qui cherche en permanence son centre de gravité hors de lui-même finit par perdre son propre équilibre.
Il devient dépendant du regard de l’autre. Il attend des autres qu’ils lui indiquent la direction à suivre. Il ne construit plus sa propre boussole.
Progressivement, il cesse d’être le sujet de son histoire pour devenir l’objet de stratégies qui le dépassent.
C’est ainsi que le Liban est devenu, au fil des décennies, un terrain de confrontation pour des projets qui ne sont pas les siens.
Les guerres qui l’ont traversé n’étaient souvent pas entièrement les siennes. Les conflits qui l’ont déchiré répondaient fréquemment à des logiques régionales plus larges. Les alliances qui ont structuré sa vie politique étaient souvent déterminées par des intérêts situés au-delà de ses frontières.
Et pourtant, après chaque crise, les Libanais continuent de s’interroger sur l’absence de souveraineté.
Mais comment construire une souveraineté lorsque l’on refuse de construire une ipséité ?
Car la souveraineté n’est pas seulement une affaire d’armée, de frontières ou d’institutions. La souveraineté est d’abord un état d’esprit.
Elle naît le jour où une collectivité décide que son intérêt national constitue la référence suprême.
Elle naît lorsque le pays devient plus important que les appartenances extérieures.
Elle naît lorsque les citoyens acceptent de perdre certaines fidélités étrangères pour gagner une fidélité commune.
La véritable question n’est donc pas de savoir si le Liban est proche de l’Orient ou de l’Occident.
La véritable question est de savoir s’il veut enfin être lui-même.
Car un pays ne devient adulte que lorsqu’il cesse de chercher un père.
Aucune puissance étrangère ne construira le Liban à la place des Libanais. Aucune capitale étrangère ne fera passer l’intérêt libanais avant le sien.
C’est une loi immuable de l’histoire.
Les nations poursuivent leurs intérêts. Les empires poursuivent leurs intérêts. Les États poursuivent leurs intérêts.
La seule nation dont la mission naturelle est de défendre le Liban est le Liban lui-même.
Mais encore faut-il que les Libanais acceptent de le placer au sommet de leurs priorités.
Le véritable combat du Liban n’est donc peut-être pas militaire. Il n’est peut-être même pas politique. Il est intérieur.
Il se déroule dans la conscience de chaque citoyen.
Le jour où une majorité de Libanais dira :
« Je peux aimer ma communauté, ma religion, ma culture et mes amitiés internationales, mais aucune d’entre elles ne passera avant le Liban »,
quelque chose changera profondément.
Ce jour-là, la souveraineté cessera d’être un slogan. Elle deviendra une réalité.
Parce qu’un peuple ne commence à être libre qu’au moment où il accepte enfin d’être lui-même.
Et peut-être que le plus grand défi du Liban depuis cent ans n’est pas de résister aux autres.
C’est d’apprendre à se choisir lui-même.
Bernard Raymond Jabre
Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.



