Nouvelle polémique environnementale au Pays des Cèdres, la question de l’installation d’incinérateurs qui devraient desservir la capitale  libanaise, Beyrouth, suivant, selon le Ministère de l’Environnement, les questions des instances européennes et internationales.

Selon le chef de la municipalité de Beyrouth, il s’agirait d’installer des unités d’incinération des ordures pour traiter 850 tonnes de déchets quotidiennement – soit la totalité des ordures générées par les habitants de la capitale, ce qui exclu un tri des déchets et qui se révèle être problématique – jusqu’à 1 500 tonnes d’ici 25 ans à échéance du contrat avec des opérateurs privés dont certains sont nouvellement entrés dans le domaine et manquent cruellement d’expérience dans le domaine.

Dans le rapport présenté lors de la conférence d’aide au Liban CEDRE, il est indiqué que le Liban génère 2.4 millions de tonnes d’ordures annuellement dont 52,5% de déchets organiques, 36,5% de déchets recyclages et 11% de déchets divers.

  • 50% de ces déchets sont disposés dans 940 décharges illégales,
  • 35% dans des décharges légales
  • Et seulement 15% sont actuellement recyclés ou compostés.

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Le recours en général aux incinérateurs se fait dans le cadre de difficultés à mettre en place des solutions pérennes autres dans les zones urbaines. Ainsi, en Europe, l’incinération s’est développée dans les agglomérations urbaines à partir des années 1960, en l’absence de politique de tri des déchets, de compostage et de recyclage des matériaux, et en raison d’une offre nouvelle de matériel d’incinération capable de traiter des quantités importantes de déchets, et de la difficulté croissante de trouver des sites de décharge. Ce qui est le cas au Liban mais contrairement à l’Europe, on estime ici qu’il ne faille pas apprendre des erreurs d’autrui mais les répéter.

Les décharges illégales et l’incinération sauvage de leurs ordures posent également des questions de risques sanitaires déjà soulevées par des organisations non gouvernementales et notamment dans un rapport publié par Human Right Watch.

A ces 2,4 millions de tonnes de déchets dont on ne peut que conclure qu’on ne dispose d’aucune solution satisfaisante, s’ajoutent 50 000 tonnes de déchets hautement toxiques dont une partie serait « traitée de manière sécurisée » et une autre partie serait en grande partie jetée dans la nature selon le même rapport.

L’état des plages au nord de la capitale libanaise suite à la tempête de janvier 2018

Il s’agit peut-être en sous- main, pour nos partenaires internationaux de faire respecter le traité de Barcelone qu’avait signé en 1994 le Liban et qui stipule l’interdiction de jeter des ordures en mer, comme cela est le cas depuis 2015, suite à la décision du gouvernement d’autoriser l’ouverture de 2 décharges sur la côte, au niveau de l’Aéroport de Beyrouth, au lieu-dit Costa Brava au sud de la capitale et de Bourj Hammoud au nord. Ces déchets transitent évidemment par les courants et s’échouent parfois bien loin de nos côtes même si on en est les premières victimes comme ce qui fut le cas durant l’hiver 2018 où on a pu déjà déplorer l’état de nos plages totalement souillées par plusieurs centimètres d’ordures à chaque tempête.  Et cela, faute d’avoir pu mettre en place depuis la crise des ordures en 2015, des solutions pérennes notamment au niveau du triage, du retraitement, du recyclage et de la valorisation des ordures.

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Cependant, cette installation prochaine déchaine bien des passions, certaines justifiées et d’autres injustifiées. Il ne faut pas être contre les incinérateurs pour être contre. Ils peuvent s’avérer être nécessaires dans certains cas et nocifs, toxiques dans d’autres cas.

Plusieurs questions peuvent être ainsi soulevées, la première est sur ce qui va être mis à incinérer. Le processus d’incinération, selon les technologies utilisées réclame d’abord de comprendre nos déchets et de comprendre également comment les trier. Or, il semblerait que les autorités de la capitale envisagent de traiter la quasi-totalité des ordures, ce qui semble être totalement absurde. Il s’agit d’abord de différencier entre les déchets organiques, industriels voir même entre déchets hospitaliers et ceux qui peuvent être recyclables en faisant appel à d’autres types de traitement.

Un nouvel exemple de l’incapacité des autorités libanaise en général à formuler une politique de gestion à long terme

La problématique des déchets n’est pas nouvelle. Elle est née surtout du manque de volonté des autorités libanaises à intégrer une véritable politique économique industrielle au sortir de la guerre civile. Ainsi, les industries nécessaires au recyclage de ces matières ont été sacrifiées lors de la mise en œuvre du plan Horizon 2000 formulé en 1994 au profit des industries du BTP ou touristiques. Il y a donc eu défaut de visibilité et gestion à court terme depuis et absence de mise en place de structures de triage nécessaire à la valorisation des déchets et à leur réutilisation dans nos secteurs industriels notamment parce que l’état lui-même n’a eu aucune politique pour le favoriser.

Le recyclage actuel estimé à 15% de la totalité des ordures est du fait de réseaux à petite échelle mis en place par des initiatives principalement privées et en aucun cas il ne s’agit d’un recyclage encadré par les autorités publiques et donc régulé.

Ce défaut de visibilité est également posé par l’analyse du rapport CEDRE.
CEDRE ne spécifie concrètement aucune politique de gestion de toutes ces catégories d’ordures mis à part qu’il s’agira au secteur privé et non public de trouver des solutions financées par les autorités publiques ou différentes taxes pour un coût estimé de 1.4 milliards de dollars.
De même, selon les documents présentés lors de cette conférence d’aide au Liban, aucune indication n’est donnée sur les lieux d’implantation des centres de collecte ou de triage et encore moins sur le choix des technologies choisies, notamment parce que cela soulève des questions d’ordre politique avec des relents sectaires, chaque communauté par exemple refusant de recevoir dans sa région des ordures d’autres communautés religieuses comme on a pu le voir en 2015.

Des incinérateurs nécessaires dans certains cas mais également extrêmement nocifs dans d’autres cas

La mise en place des incinérateurs pourrait être bénéfique par rapport à l’incinération des déchets dans des décharges illégales et cela sans aucun contrôle. Cela est indéniable, de même il  est nécessaire de disposer d’incinérateurs dans un certain nombre de cas et notamment dans celui déjà mentionné des déchets hospitaliers qui ne peuvent pas être remis en circulation notamment par rapport aux risques sanitaires que ces derniers posent puisqu’ils peuvent être vecteurs d’un certain nombre de vecteurs pathogènes. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande d’ailleurs le traitement des déchets médicaux par incinération à 800 °C.

Cependant d’autres types de déchets peuvent s’avérer plus néfastes en cas d’incinération et réclament un processus différent en terme de traitement  comme par exemple les déchets électroniques. Un incinérateur aussi ne peut bruler des déchets de type métallique. La question du triage se pose donc évidemment, ce qui est contredit par la volonté des autorités municipales comme déjà souligné.

L’incinération de certains types de déchets peut aussi amener à les valoriser sous d’autres formes notamment énergétique si la technologie utilisée est adéquate, dans le cas par exemple de nylons ou de différents types de polymères.

Durant le processus d’incinération, des toxines, des Furanes ou encore des métaux lourds peuvent être générées et rejetés dans l’environnement immédiat. Est-ce que les autorités publiques ont mené des études d’impact et également ont pris en compte ces risques en terme de santé publique ?

La centrale électrique de Zouk. Crédit Photo: Libnanews.com
La centrale électrique de Zouk. Crédit Photo: Libnanews.com

La question est donc de savoir quelles seront les technologies choisies pour filtrer les fumées, en sachant préalablement que tant l’EDL ou des industriels libanais qui disposent de fourneaux se refusent d’équiper leurs installations de filtrage de toxines pour des raisons de coût. L’EDL avait ainsi refusé d’équiper dans les années 1980 la centrale électrique de Zouk de filtres simplement parce que le coût d’installation de tels systèmes de filtrage était estimé à plusieurs millions de dollars alors que cette dernière se trouve en zone fortement urbaine. De même, les taux de cancers concernant les habitants domiciliés à proximité des cimenteries de Chékaa sont parmi les importants du Moyen-Orient en raison probablement de causes environnementales même si aucune étude scientifique n’a été menée peut-être volontairement par les autorités libanaises pour ne pas heurter ces industriels souvent liés à des politiciens.

L’autre question concerne également le devenir des cendres générées par ces incinérateurs qui pourraient être encore plus nocives que ces déchets notamment avec la présence de toxines et de métaux lourds dont on ne peut pas écarter les risques sanitaires. Ou seront-elles entreposées ? Seront-elles simplement jetées en mer comme cela risque bien d’être le cas ?

Des incinérateurs pour ne pas considérer d’autres approches à la problématique de gestion des déchets ?

En Europe, que les autorités publiques citent comme exemple, seuls 6% des déchets sont incinérés et parmi ces 6%, 4,4% font l’objet d’une valorisation notamment en terme énergétique donc en terme de production d’électricité, ce dont on manque cruellement au Liban. Le reste des ordures sont destinées à d’autre type de retraitement, notamment compostage, recyclage. Selon un rapport publié en 2012, sur 2 303 millions de tonnes de déchets, près de la moitié a fait l’objet d’opérations d’élimination autres que l’incinération. Dans le cas présent, il semblerait que la municipalité de Beyrouth, quant-à-elle, envisage d’y recourir dans 100% des cas.

Comme déjà constaté, la municipalité de Beyrouth envisage donc l’installation d’incinérateurs d’une capacité de 850 tonnes par jour alors qu’actuellement, la capitale ne produit que 800 de déchets selon les données officielles fournies par les responsables eux-mêmes. Cela est assez indicatif et semble démontrer que la totalité des ordures vont passer par ce processus en lieu et place par exemple d’un tri.  Quant à la production d’électricité avec ces déchets, même si elle fait partie des solutions mentionnées localement, il ne s’agit pour l’heure d’un vœu bien pieux.
Certains même écartent le recours à ce type de technologie de valorisation, estimant que le mixe de nos ordures avec 50% de déchets organique n’est pas suffisant pour produire de l’électricité pour la capitale. Mais ne peut-on penser à augmenter l’échelle de collecte sur plusieurs régions justement pour rendre cette solution efficace et également débarrasser d’autres localités de ces déchets dont elles n’ont pas forcément les moyens ?

Peut-on également penser par exemple à valoriser les déchets par un recours plus important au compostage puisque 50% de nos ordures sont organiques ? Peut-on accroitre la part des ordures recyclées via simplement le fait de les offrir à des industries qui en ont besoin pour ainsi faire baisser les coûts de production et améliorer la compétitivité de notre économie et de nos emplois ?

Le recours aux incinérateurs doit donc faire parti d’un mixe de solution et non être une solution unique à la question des ordures.

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