La conférence d’aide au Liban est un succès indéniable, pays récipiendaire de l’aide économique accordé par 51 pays et organisations pour plus de 11 milliards de dollars de prêt à taux réduits et un peu moins de 500 millions de dons, alors qu’il n’en attendait plus que 5 à 7 milliards de dollars contre 25 milliards de dollars lors des premiers préparatifs de cette rencontre. Il reste qu’il est important de noter quelques points sur lesquels les libanais devront rester vigilants.

Le Liban parait ainsi être mis sous tutelle économique par la communauté internationale sans aucun pouvoir décisionnaire en rapport avec ses choix puisque les pays donateurs ont fait part de conditions à accorder ces prêts, notamment dans le domaine de la gouvernance et de la lutte anticorruption et alors que se multiplient les mauvaises nouvelles par rapport à l’état de santé de son économie.

Pour l’essentiel, la situation économique libanaise s’explique en terme général par une mauvaise gestion et une mauvaise gouvernance. En effet, certes, le Liban connaissait préalablement au conflit syrien une croissance estimée entre 7 à 10%, mais cette croissance était générée par des secteurs cycliques comme le BTP – généralement utilisant une main-d’œuvre non libanaise et sous qualifiée et donc ne bénéficiant pas à la population en générale – et il était totalement absurde de vouloir par exemple relancer un secteur cyclique par l’injection en 2013 de 5 milliards de dollars au lieu de créer d’autres opportunités dans des secteurs différents utilisant un Know-How local et avec une valeur ajoutée plus élevée dans les domaines des nouvelles technologies par exemple.

Mais ces mauvaises nouvelles sont en fin de compte que le sommet de l’iceberg que tentaient de cacher les autorités libanaises durant bien des années! Il ne s’agissait même pas d’avoir un diplôme en économie pour comprendre que le Liban vit au-dessus de ses capacités économiques, dans un luxe qu’il ne peut se permettre alors que se creusait de manière incontrôlables les déficits publics, alors que les budgets de 2005 à 2016 n’étaient même jamais officiellement adoptés et n’avaient jamais fait l’objet d’un audit public comme cela est pourtant prévu par la constitution. Parmi les fonds ainsi dilapidés sans contrôle, ceux accordés en 2007 lors de la conférence Paris III.

Un tel mauvais exemple augurait du pire pour la communauté internationale appelée à la rescousse et pourtant CEDRE qui aurait dû à l’origine être nommée Paris IV. Cette conférence a pu être organisée avec succès pour certaines raisons comme l’a spécifié son l’hôte, le Président Français, Emmanuel Macron. On ne peut lâcher le Liban, frappé par « la tragédie cruelle du conflit syrien », les tensions entre les puissances locales, allusion à l’Arabie Saoudite et à l’Iran, le conflit israélo-palestinien, et de souligner la nécessité de garder « un Liban pacifique, pluraliste et harmonieux ». Il estime qu’un Liban fort est une condition essentielle à la Paix dans la région moyen-orientale, donc pour des raisons plutôt politiques et géostratégiques qu’intrinsèquement économiques.

Le rapport CEDRE fait d’ailleurs une large part aux impacts sectoriels de l’importante présence de réfugiés syriens.

Les données manquantes du Plan CEDRE

Un catalogue de projets et non un plan de gestion de la dette et de prévision de la croissance économique

Si on examine attentivement les documents présentés dans le cadre de la conférence CEDRE, il est étonnant que, s’agissant d’un plan visant à mettre fin au cycle de l’augmentation des dettes publiques, nous n’ayons aucune donnée concernant les projections de croissance, les prévisions à court, moyen et long terme de la dette publique. Ces données sont tout simplement absentes.
Le plan CEDRE semble être formulé comme un catalogue de différents projets offerts à la communauté internationale pour exécution et non comme un plan qui s’adresse à régler des problèmes sociaux et économiques de la population libanaise.

Il peut y avoir plusieurs raisons à une telle absence.

  1. Le Liban souffre malheureusement d’un défaut d’accessibilité à de nombreuses données économiques. Peut-être ne disposons-nous même plus de ces données? Cela est peu probable. Les investisseurs étrangers souhaitant investir au Liban exigeront précisément ces données pour l’élaboration de leurs plans d’investissement.
  1. Les autorités politiques ont fait appel non pas à des économistes pour rédiger ce rapport mais à des spécialistes de chaque ministère impliqués et cela sans coordination entre eux d’où l’impossibilité de quantifier les données en général par exemple, ce qui est plus probable puisque le CDR a mandaté chaque ministère pour les différentes parties du rapport. Or, un ingénieur peut certes rédiger un appel d’offre mais on peut douter qu’il sache gérer une dette publique. C’est toute la problématique qui a abouti à ce que le Liban ait 150% de taux de dette par rapport au PIB. Il ne s’agit non pas d’économistes ou d’experts économiques qui ont géré jusqu’à maintenant les projets de l’état mais des statisticiens ou des ingénieurs pour les plus qualifiés.
  1. Les autorités politiques ne souhaitent pas qu’on puisse dévoiler la réalité de la situation actuelle, donc les véritables données concernant les taux de croissance, les taux de chômage, le nombre de réfugiés syriens ou étrangers présents, etc… pour des raisons politiques. Cela est très probable et selon certaines sources, le gouvernement libanais aurait également demandé à la Banque Mondiale de ne pas publier précisément ce genre de données.

Des emplois généralement sous-qualifiés

Par ailleurs, il n’y a aucune étude d’impact social de ces projets qui sont pourtant destinés à relancer l’économie libanaise notamment en luttant contre le chômage. La plupart des projets demandant à être exécutés nécessitent une main-d’œuvre sous qualifiée généralement étrangère. Ces infrastructures, selon la logique du plan CEDRE et en théorie, devraient créer par la suite des emplois à forte valeur ajoutée pour les Libanais. On peut donc s’interroger sur les déclarations du Premier Ministre faisant état de la création de 900 000 emplois au Liban. S’agit-il en général , d’emplois pour les libanais ou pour d’autres communautés présentes sur le territoire national et s’il s’agit d’intégrer économiquement, comme par exemple les réfugiés syriens.
Ce qui semble être formulé est qu’on essaye de relancer l’économie libanaise avec la composante d’une dépense publique via des prêts à taux fort heureusement réduits – alors que l’état demeure largement endetté en espérant relancer ensuite les investissements privés avec les partenariats publics-privés puis les dépenses privées. Cette politique est risquée.
Cette politique est d’autant plus risquée qu’elle amène à un autre élément absent à ce rapport: la politique monétaire. Or, pour relancer les investissements privés, il est nécessaire de diminuer les taux d’intérêts afin de rendre attractifs de tels investissements. Ce manque confirme que ce plan n’a tout simplement pas été, à priori, correctement préparé par des économistes et on risque au contraire d’alourdir la dette publique au lieu de la réduire par la création d’une croissance, non pas en court et moyen terme mais au long terme.

Une politique de résilience économique psychologique et non réelle

Nous pouvions nous douter que la politique de résilience tant mise en avant par les autorités politiques et monétaire libanais n’était que psychologique et non basée sur des éléments économiques factuels. Ces mêmes autorités démentaient au grand cri toute crise de l’immobilier, promettaient des augmentations inconsidérées des salaires tant des employés privés que des fonctionnaires publics et cela en l’absence de toute possibilité de recours à une dévaluation de la Livre Libanaise en raison de la dollarisation malheureuse de notre économie.

Concrètement, depuis la fin de la guerre civile en 1990, le Liban a commis de nombreuses erreurs dans la gestion de son économie, tout d’abord avec la dollarisation de cette dernière qui nous a privé d’une arme redoutable – la dévaluation – pour réduire les déficits publics, avec la formulation au temps du gouvernement Rafic Hariri en 1993 du plan Horizon 2000 en favorisant le BTP et le tourisme dans une région instable, au détriment de l’industrie.
Les opportunités de mise en place de structures dans ce qu’on appelait à l’époque la Nouvelle Économie existaient mais les structures de production électrique et en terme de communication étaient déficientes et n’ont pas pu bénéficier des investissements adéquats pour être remises à niveau en raison – déjà – de la corruption et de la distribution de parts entre les différents pôles politiques. Et cela sans même évoquer la corruption latente, certains estimant que jusqu’à 3 milliards de dollars seraient ainsi détournés des fonds publics alors que le déficit public pour 2018 serait estimé à 4.58 milliards de dollars – soit tout de même presque 10% du PIB – contre 5.37 comme précédemment estimé suite à une décision de réduire les budgets des administrations publiques de 20%.

Le Pétrole, une richesse pour l’heure théorique

Il s’agit là, d’autant d’opportunités dont le Liban a, malheureusement, raté le coche alors qu’on nous propose un miracle économique sous la forme d’une exploitation du gaz et du pétrole qui seraient présents dans notre zone maritime économique. Sauf que ce n’est qu’en creusant qu’on démontre qu’il y est vraiment présent. Il s’agit donc, pour l’heure, d’une richesse théorique d’autant plus que même en cas de découverte, on ne pourra que les exploiter que 5 ans après puisqu’il faut mettre en place les infrastructures nécessaires notamment au niveau acheminement et transformation et non en 2019 comme certains le prétendent.

Un état en faillite financière et morale

Le Liban est un état certes en faillite financière, les chiffres des déficits publics le montrent aujourd’hui sauf que la communauté internationale n’a pas d’autres choix vu les raisons géopolitiques que d’assumer cette faillite. Cette faillite est aussi morale avec l’échec de l’état dans la fourniture des éléments les plus fondamentaux à sa population, comme l’électricité, l’eau, la gestion assainie des ressources et des ordures voir même de la santé publique.

Face à cette gabegie publique et le non-respect des engagements pris par le Liban au cours des conférences d’aides Paris I, Paris II puis Paris III, notamment dans la privatisation de certaines institutions comme celle de l’EDL, les autorités libanaises n’ont plus d’autre choix alors que le Pays revêt une importance géopolitique et géostratégique considérable non seulement par la présence d’une importante communauté de réfugiés syriens mais également par la possibilité d’utiliser le Liban comme plateforme économique dans la reconstruction de la Syrie.

Cette mise sous tutelle par la communauté internationale s’impose malheureusement désormais par l’incapacité donnée aux Libanais de se débarrasser d’une classe politique corrompue.

Oui, le Liban est techniquement en faillite et cela depuis fort longtemps parce que nous n’avons pas pu bien gérer notre économie sur plusieurs points. Tout d’abord, l’absence de vision stratégique avec une gérance et une gouvernance à court terme. Le Liban a parié au sortir de la guerre civile sur le BTP et sur le tourisme dans un environnement instable, en oubliant qu’il fallait également produire de la valeur rajoutée et donc favoriser l’industrie et notamment avec l’opportunité des nouvelles technologies et les services. Cela n’a pas été le cas et au lieu de profiter de notre know-how local, nous l’avons forcé à s’expatrier.

Le deuxième paramètre de la mauvaise gérance a été celui de la mauvaise gestion des fonds publics avec une dilapidation de ces derniers sur des projets qui ne sont pas rentables et au détriment de projets rentables. Le problème n’est pas d’avoir de la dette mais que les projets proposés aient des retours sur investissements supérieurs au service de la dette.

Or, jusqu’à présent, l’état libanais a favorisé la fourniture de projets financièrement viables à des entités privées – généralement liés à ses hommes politiques – et jamais pour lui – sans même prendre en compte le problème de la corruption et des détournements de fonds, corruption estimée à 3 milliards de dollars à laquelle on pourrait facilement mettre fin et détournements de fonds fiscaux, 4.2 milliards de dollars dont 2 facilement « rattrapables », dont près de 5 milliards de dollars de revenus annuellement sans même avoir besoin de CEDRE.

Un secteur privé appelé à la rescousse mais …

Également, le programme d’investissement présenté requiert un large effort du secteur privé, qui jusqu’à présent était réticent à la relance de l’économie par rapport aux risques économiques mais parce qu’il y avait plus de facilité à garder les fonds bien au chaud dans les banques que de les investir en raison des forts taux d’intérêts. Cela est vrai pour les personnes et également pour les institutions financières.

Si on examine les taux de liquidité des banques libanaises qui devraient être les premiers partenaires dans la relance de l’économie, on notera que ces taux sont hauts, de l’ordre de 50% pour certains établissements à 78% pour d’autres. Ce qui pose la question de leur rentabilité. Cependant, outre le cash, ces taux de liquidités prennent également en compte les investissements sous forme de Bons du Trésor qui est elle-même de la dette pour l’état.

Il s’agit donc de réduire la dépendance de l’état vis-à-vis de cette source de financement notamment par la diminution des taux d’intérêts via par exemple un recours à d’autres sources qui peuvent être intégrées aux prêts fournis par CEDRE afin que les établissements bancaires, libérés, puissent se saisir de nouvelles opportunités cette fois-ci en investissant non pas dans du BTP ou dans les bons du trésor mais dans des partenariats sous forme de projets économiques par exemple de type industriel.

Encore faudra-t-il que ces derniers offrent un retour sur investissement plus élevés que les taux d’intérêts à risque identique. Tout l’enjeu sera là.
Est-ce que l’état et le gouvernement pourront garantir ces investissements pour ce faire?

Un manque cruel de volonté d’une classe politique moribonde sauvée par l’aide internationale

La lutte contre la corruption est donc nécessaire et au regard des « pratiques » usitées lors des précédents plans Paris I, Paris II et Paris III en raison de détournements de fonds publics par une classe politique également affairiste et dont elle était l’une des principales bénéficiaire au détriment de la population.

Si crise des ordures il y a eu, si mobilisation populaire il y a eu, c’était avant tout parce que le Liban apparait comme l’un des pays où la transparence financière des autorités et des administrations publiques est quasi-inexistantes et où le sentiment de corruption des administrations publiques est l’un des plus importants au Monde et cela n’est pas sans réalité, puisqu’on en connait le coût pour les finances publiques.

Mais on manque de volonté politique pour le faire et CEDRE sert en fait à stabiliser une classe politique libanaise qui est totalement rejetée en interne pour plusieurs raisons:

  1. Les réfugiés syriens qu’il faut garder au Liban – il y a eu là, une sorte de chantage de notre classe politique vis-à-vis de l’Europe et portant notamment sur le fait que si le Liban craque, ces réfugiés déferleront sur le continent européen;
  1. L’utilisation des infrastructures libanaises et notamment sur lesquelles CEDRE s’appuie (Port et aéroport, chemin de fer vers la Syrie à partir de Tripoli, base logistique à l’aéroport Klayat qui est une absurdité) dans le cadre de la reconstruction de la Syrie par des entreprises occidentales. Le Liban serait à ce moment-là, le proxy pour commercer avec la Syrie indirectement en raison des sanctions économiques et jouerait le même rôle que le Qatar ou que Dubaï avec l’Iran. Mais est ce qu’on en a la volonté politique alors que le Liban a risqué de jouer le rôle du champ de bataille dans le bras de fer entre l’Iran et l’Arabie Saoudite

Des problèmes géopolitiques pour appliquer certains volets du Plan CEDRE

Un certain nombre de points amènent à penser qu’il faille remettre la politique étrangère du Liban en cause.

Tout d’abord parmi les projets d’infrastructure, certains semblent être intéressants mais toujours est-il qu’il faille noter certaines choses. Par exemple, nous pouvons noter plusieurs exemples de problématiques de politique étrangère.

Construire un port pour paquebots à Jounieh peut amener des touristes au Liban mais le Pays des Cèdres est actuellement exclu par les tours opérators de ces compagnies en raison du boycott des touristes ayant un visa israélien sur leur passeport. Pourra-t-on par exemple remettre en cause la politique de boycott de l’état hébreu pour acheminer des paquebots? De même au niveau infrastructure, peut-on plutôt penser à diminuer le coût en utilisant des structures actuelles comme le port de Beyrouth au lieu d’en créer de nouvelles qui puisse est, redondante, dans le cadre de la gestion et de la diminution des déficits publics alors que le gouvernement a déjà décidé d’une politique d’austérité des administrations publiques? Ou s’agit-il simplement d’un équilibre communautaire si cher à respecter au sein du Liban avec des infrastructures à construire dans les zones chrétiennes et musulmanes?

Construire un chemin de fer entre Tripoli et la Syrie nécessite un accord avec la Syrie, tout comme l’utilisation de l’aéroport de Kleyaat nécessite également un tel accord puisque l’orientation des pistes fait qu’un avion civil qui souhaite y atterrir devrait passer en territoire syrien.
La discussion avec le régime syrien est donc nécessaire dans la mise en œuvre de ces 2 projets. Or, le gouvernement actuel refuse pour certaines raisons, de discuter avec Damas.

Des avancées tout de même à noter

Le principal intérêt de CEDRE est donc une mis-à-jour des infrastructures libanaises. L’essentiel de la mise en place de ces structures ne nécessitera pas de main d’oeuvre qualifiée locale et fera appel à une main d’oeuvre non-qualifiée étrangères. Cela explique peut-être le refus de l’état à livrer les résultats des études de l’impact socio-économique de ces projets.

Parmi ces infrastructures, certaines ont un besoin urgent, d’autres moins et certaines sont totalement inutiles, comme le cas du projet d’autoroute Dbayeh-Nahr Brahim ou il suffirait de fermer la structure existante aux magasins qui bordent l’autoroute au lieu d’en créer une nouvelle. D’où peut-être un coût important, de l’ordre de 5.683 milliards de dollars alors qu’on aurait pu utiliser ce potentiel d’une autre manière.
On peut également être déçu que l’Etat ne propose pas de solutions « smarts » pour diminuer les embouteillages dont le coût pour l’économie est estimé à 3 milliards de dollars annuellement. On pourrait mettre en mettre en place des transports intercommunaux, par exemple, avec un système de tramway électrique sur pneu en lieu et place de privilégier le trafic routier comme cela est le cas depuis les années 1990.

D’autres projets sont cependant nécessaires. Il est intéressant de noter par exemple la modernisation du Port de Tripoli qui a, aujourd’hui, un potentiel de développement plus important que celui de Beyrouth et qui peut devenir un hub régional.

Mais les principales avancées du plan présenté concernent la gestion des eaux usées et des ordures, donc sur les questions sanitaires et environnementales, la question de la production électrique et des infrastructures télécoms qui peuvent se révéler être une importante source d’emploi et qu’il faille examiner plus en détail.

Les eaux, une priorité

Comme précisé par les propos même de l’ambassadeur de France au Liban, l’un des préalables législatifs à l’obtention des fonds est la modernisation du cadre législatif et plus particulièrement celui du code de l’eau. Le Liban est paradoxalement l’un des pays les plus riches en eau de la région mais également l’un des plus pollués, en raison du manque d’une part de moyen à emmagasiner cette ressource et d’autre part en raison de la pollution, elle-même liée à la quasi absence de structure de recyclage de l’eau.

Selon les données spécifiées par le gouvernement libanais, sur le plan CEDRE totalisant 17.253 milliards de dollars d’investissement, 3.135 milliards de dollars seront alloués à la distribution de l’eau et 2.404 milliards au retraitement des eaux usées pour l’essentiel des régions libanaises.

Les eaux usées, une priorité sanitaire et économique

Parmi les nombreux projets contenus par le plan CEDRE, nombreux sont ceux qui remontent en fait aux années 1990 et 2000 et qui ont déjà fait l’objet de proposition de financements étrangers sans que cela ait été retenu ou mis au vote au Parlement Libanais.

En 2012, seule 8% des eaux usées sont retraitées et seuls 60% des foyers libanais sont connectés aux égouts. Ce chiffre de 8% s’est encore amoindri avec la présence des réfugiés syriens, note le rapport CEDRE. Ces projets sont donc aujourd’hui cruciaux pour lutter contre la pollution plus insidieuse et plus dangereuse que la population ne connait pas forcément, celle de l’eau qui est désormais impropre de manière générale. Une étude de la Banque Mondiale chiffre à 2.1% du PIB le coût de ces pollutions, soit à l’heure actuelle, plus d’un milliard de dollars annuellement. L’investissement de 2.404 milliards de dollars possède donc un retour en 2 ans et demi pour notre économie.
Il s’agira également de permettre au Liban de respecter ses engagements concernant la Convention de Barcelone signée en 1994 qui stipule la protection du littoral méditerranéen.

Par ailleurs, ces unités de retraitement des eaux usées serviront à la sauvegarde des eaux disponibles pour les consommateurs et ainsi les autorités envisagent la construction de nombreux barrages de rétention.

Autre priorité sanitaire: la gestion des ordures

Le Liban a largement fait la Une des médias depuis 2015, avec la crise des ordures qui démontrait l’incapacité de l’Etat à résoudre une question sanitaire et de bien public. On se souviendra notamment des manifestations de l’été 2015 contre le gouvernement suite à la révélation des nombreux scandales autour de l’appel d’offre sur l’octroie de ce marché public.
On se souvient également de la création au bord de mer de 2 nouvelles décharges – au lieu dit Costa Brava et à Bourj Hammoud – suite à la fermeture de la décharge de Naameh. Ces décharges contreviennent à la Convention de Barcelone dont le Liban est pourtant signataire.
Cette mauvaise gérance, les révélations de corruption et d’autres facteurs ont aggravé la vision d’un état en faillite morale, malade de mauvaise gouvernance et de détournements de fonds auprès des Libanais, d’autant plus que la santé de la population est désormais atteinte selon Human Rights Watch.

Le Liban – selon le rapport CEDRE – génère 2.4 millions de tonnes de déchets par an. 50% des ordures se retrouvent dans 940 décharges illégales, 35% des ordures sont dans des décharges légales et 15% seulement sont recyclées. Il convient de remarquer que jusqu’à présent, ces chiffres étaient officiellement démentis par les autorités libanaises. Ce rapport les officialise donc.
À ces 2.4 millions de tonnes de déchets, s’ajoutent 50 000 tonnes de déchets ultimes, une partie étant stockées dans des conditions satisfaisantes et une autre partie non, sans qu’on nous donne plus d’amples détails.

Face à cette urgence, le Plan CEDRE comprend une étape de 1.4 milliards de dollars en faisant appel aux Municipalités et au secteur privé. Il s’agira notamment de proposer un plan national de collecte, de séparation, de traitement et de stockage des déchets sans plus de détails donnés.
Le retour sur investissement au secteur privé pourra se faire via des frais de collecte imposés aux foyers.

L’électricité, un plan de 5.592 milliards de dollars

Le gouvernement libanais n'a pas encore pris sa décision concernant la centrale électrique de Zouk. S'agira-t-il de la réhabiliter ou de la remplacer? Crédit Photo: François el Bacha, tous droits réservés.
Le gouvernement libanais n’a pas encore pris sa décision concernant la centrale électrique de Zouk. S’agira-t-il de la réhabiliter ou de la remplacer? Crédit Photo: François el Bacha, tous droits réservés.

Il s’agit avant tout d’augmenter la productivité de l’économie libanaise, signale le report CEDRE en diminuant les coûts pour les entreprises et les foyers. Cette partie est financée par le secteur privé, à l’exception d’une usine de production non spécifiée. Il s’agit aussi de faire entrer le Liban dans une nouvelle aire, avec des énergies dites propres, solaires et éolienne.
Concrètement, le Liban ne fournit actuellement que 2066 MW pour une demande de 3400 au maximum et en moyenne pour une demande de 2945 selon les documents fournis. Il s’agira de réhabiliter les structures existantes notamment à Zouk et de construire de nouvelles structures, à Salata et à Zahrani pour 1000 MW. En attendant, l’état compte louer 2 navires pour fournir 825 MW supplémentaires.
A ces unités thermiques, se rajoutent 450 MW d’énergie photovoltaïques, 450 MW d’énergie éolienne et 473 MW d’énergie hydrauliques.

Il y devrait également y avoir des essais d’énergie géothermiques, en phase 1 pour un cout de 5 millions de dollars pour 1.3 Mégawatt de production et en phase 3 pour une production de 15 Mégawatt pour 50 millions de dollars.
Selon les spécialistes, ces coûts sont multipliés par 5 par rapport aux coûts habituels sur le marché international, on peut s’interroger sur les raisons de ce surcout au Liban.

Par ailleurs, le réseau de distribution fera aussi l’objet d’une réhabilitation nécessaire.

700 millions de dollars pour les télécoms

Le Plan télecom est l’un des principaux secteurs dont pourrait bénéficier la population libanaise avec seulement 700 millions de dollars d’investissements requis. Il s’agit avant tout de mettre à jour une infrastructure désuète avec l’installation notamment d’un réseaux fibre optique, ce qui est déjà programmé par les autorités publiques. L’impact, ici, de la crise syrienne a été très positive pour les finances publiques, amenant de nouveaux revenus à l’état.

Il s’agira d’améliorer les vitesses de connexion et la bande passante. et de faire rentrer le Liban dans l’ère des nouvelles technologies.

Pour cela, le plan se compose de plusieurs étapes:

  1. La mise en place d’une nouvelle infrastructure réseaux puisque l’actuel réseaux en cuivre n’a jamais été optimisé pour le trafic de données et de fichiers multimédias, interviendra notamment la mise en place d’un réseau de fibres optiques (190 millions de dollars dont 100 pour le Kesrouan et la Békaa seulement en raison de l’obsolescence des réseaux actuellement installés),
  1. la mise en place de systèmes de sécurités contre les cyberattaques (60 millions de dollars pour protéger les institutions de l’état et 20 millions pour protéger le public), la mise en place d’un nouveau système pour les entreprises,
  1. La création d’une plateforme Cloud nationale (200 millions de dollars),

Il y aura mise en place également d’un réseau 5G pour un coût de 150 millions de dollars et la mise en place de 2 nouveaux câbles sous-marins pour un coût de 50 millions de dollars.

Enfin un plan anticorruption et un meilleur contrôle des finances publiques

Le principal problème pour l’application de l’aide décidée lors de la conférence CEDRE concerne la mise à disposition des fonds au CDR (Conseil de Développement et de Reconstruction) à l’image déjà des pratiques décidées lors des conférences Paris I, II et III. Il faudra donc décider d’une vigilance quant à l’application des programmes financés, après que les fonds des précédentes conférences aient été dilapidés pour de nombreuses raisons. Toujours est-il qu’on ne peut être certains de pouvoir faire confiance au stade actuel dans cette institution sans changement notable dans les pratiques de contrôle.

Toujours est-il également que l’entrée dans le jeu d’institutions internationales comme la Banque Mondiale, la BEI ou la BERD – qui sont les principaux contributeurs de CEDRE avec respectivement les sommes de 4 milliards de dollars pour la BM, 800 millions de dollars pour la BEI ou 1 milliards de dollars pour la BERD – complique les pratiques pour détourner ces fonds.
Ces institutions ont une large expérience dans la lutte contre la corruption, notamment dans des pays où celle-ci, croyez-le tout de même, reste bien pire…

À cette question posée sur Twitter, l’Ambassadeur de France au Liban, son Excellence Monsieur Bruno Foucher nous a indiqué que CEDRE étant un processus de différences phases, et qu’il ne s’agit non pas de donations mais de prêts avec des mécanismes de surveillance. Ainsi cet argent ne sera pas directement disponible et des réunions entre pays donateurs et le Liban auront lieu tous les 6 mois pour discuter des résultats des projets en cours. D’autre part, la participation du secteur privé à hauteur de 30% est également une autre garantie de probité. Une des exigences est une réforme profonde dans la gouvernance publique.

À noter cependant l’absence du FMI dans cette liste des institutions donatrices. Cette organisation est pourtant celle qui connait le mieux le Liban. On peut s’interroger sur cette absence. Le FMI participera tout de même au programme de réformes en offrant au Liban son expertise technique.

De la théorie à la réalité

Le Parlement Libanais sera renouvelé le 6 mai prochain. Crédit Photo: François el Bacha, tous droits réservés.
Le Parlement Libanais sera renouvelé le 6 mai prochain. Crédit Photo: François el Bacha, tous droits réservés.

Pour que le plan présenté lors de la conférence CEDRE puisse se réaliser, il y plusieurs impératifs préalables outre les conditions imposées par les pays et organisations donateurs. La première condition préalable est l’acceptation et la ratification des prêts par le Parlement Libanais qui sera nouvellement élu. Un certain nombre de prêt de CEDRE – comme une partie des sommes promises par la France ou l’Arabie Saoudite – sont en réalité un renouvellement de sommes déjà débloquées par les pays donateurs mais non acceptées, faute de vote encore, par le Liban.

Le travail législatif ne s’arrêtera pas à ce niveau, puisqu’il faudra moderniser les lois pour permettre l’exécution des projets notamment dans le domaine de la gestion des ressources hydrauliques et des eaux usées. C’est à juste titre qu’un nouveau code de l’eau devra être adopté à titre d’exemple.

Autre point, le contrôle des finances publiques est l’une des conditions sinéquanones de la poursuite de l’aide. L’absence d’adoption de budgets entre 2005 et 2016 sous couvert de lutte politique mais en réalité en raison de détournement de fonds doit cesser.

Et vu les expériences précédentes dans le domaine, nous pouvons être assurés que cela ne se fera pas sans que certains partis exigent des commissions afin de faciliter ces tâches législatives, ce qui n’ira pas sans tensions avec les pays et institutions créanciers qui pourraient alors se retirer du programme d’aide.

Références

Les documents de CEDRE

Pour aller plus loin

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