
Le président du Parlement libanais, Nabih Berri, a rejeté lundi l’accord-cadre conclu à Washington entre le Liban et Israël sous parrainage américain. Dans un entretien publié par un quotidien libanais, le chef du mouvement Amal a qualifié ce texte d’« impositions » et l’a jugé « dix fois pire que l’accord du 17 mai 1983 ». Il a aussi affirmé que l’accord-cadre « ne sera pas exécuté », tout en appelant ses partisans à ne pas descendre dans la rue.
Le ton employé par Nabih Berri marque une rupture nette avec la présentation officielle du texte, défendu comme une étape vers un retrait israélien progressif, un retour de l’armée libanaise au Sud et une stabilisation durable de la frontière. Pour le président de la Chambre, le document signé à Washington ne protège pas les droits du Liban. Il inverse, selon lui, l’ordre des priorités en plaçant des conditions politiques et sécuritaires avant l’exigence d’un retrait israélien complet.
La formule la plus forte concerne le parallèle avec le 17 mai 1983. « Dix fois le 17 mai plutôt que cet accord », a-t-il lancé, selon des propos rapportés par la presse libanaise. Cette phrase vise un symbole lourd dans l’histoire récente du pays. L’accord du 17 mai, conclu entre le Liban et Israël après l’invasion israélienne de 1982, avait été contesté par une partie importante de la classe politique et de la rue, avant d’être abrogé en 1984. En reprenant cette référence, Nabih Berri inscrit l’accord-cadre dans une mémoire nationale de refus, de pression extérieure et de fracture interne.
Nabih Berri parle d’« impositions »
Nabih Berri ne présente pas l’accord-cadre comme un compromis négocié. Il le décrit comme un texte dicté au Liban. Selon ses propos rapportés, l’accord signé à Washington serait constitué d’« impositions » et non d’engagements réciproques garantissant les intérêts libanais. Le choix de ce mot n’est pas neutre. Il signifie que le président du Parlement conteste la méthode autant que le contenu. Il laisse entendre que Beyrouth aurait accepté un cadre conçu par d’autres, sous une pression diplomatique forte.
Cette accusation vise d’abord le parrainage américain. Washington a présenté l’accord comme une voie de désescalade après de longs mois de tensions au Sud-Liban. Mais le camp de Nabih Berri considère que le texte répond surtout aux exigences israéliennes de sécurité. Le point le plus sensible concerne le désarmement du Hezbollah et le redéploiement de l’armée libanaise dans des zones dites expérimentales. Pour Aïn el-Tiné, la priorité devrait être inverse : retrait total d’Israël, arrêt des violations, libération des prisonniers, retour des habitants déplacés, puis discussion sur les arrangements sécuritaires.
Le président du Parlement a aussi insisté sur le risque de troubles internes. Il a mis en garde contre toute mobilisation de rue susceptible d’être exploitée. Selon les propos rapportés samedi, il a lancé aux Libanais : « Ô mon peuple au Liban, tout le Liban, c’est la discorde. » Il a ensuite repris une formule traditionnelle appelant à rester à l’écart de la fitna, sans offrir ni dos à monter ni lait à traire. Le message s’adresse d’abord à son propre camp. Il vise à canaliser la colère et à éviter un affrontement entre Libanais.
Ce double registre est caractéristique de la position de Nabih Berri. Il rejette fermement le texte, mais il refuse d’apparaître comme le déclencheur d’une confrontation de rue. Il parle depuis une fonction institutionnelle, celle de président de la Chambre, tout en assumant son rôle de chef d’un mouvement chiite directement concerné par l’avenir du Sud. Sa ligne consiste donc à déplacer la bataille vers les institutions. Il veut contester l’accord au Conseil des ministres, au Parlement et dans le débat politique, sans ouvrir la voie à un désordre sécuritaire.
Le précédent du 17 mai replacé au centre du débat
La comparaison avec l’accord du 17 mai donne au refus de Nabih Berri une dimension historique. En 1983, le Liban avait signé avec Israël un texte prévoyant notamment le retrait des forces israéliennes et des arrangements de sécurité. Le contexte était celui de l’après-invasion de 1982, avec un État affaibli, des institutions divisées et une présence militaire étrangère massive. L’accord avait vite été perçu par ses opposants comme une normalisation imposée. Son abrogation en mars 1984 reste, pour eux, une victoire politique.
En affirmant que le nouvel accord est « dix fois pire » que celui de 1983, Nabih Berri ne se limite donc pas à une comparaison rhétorique. Il cherche à placer le document de Washington dans la même catégorie politique : celle d’un arrangement conclu sous contrainte et rejeté par une partie déterminante du pays. Cette référence peut mobiliser une base populaire sensible à l’histoire de la résistance au Sud. Elle peut aussi mettre sous pression les responsables qui défendent l’accord au nom du réalisme diplomatique.
La force de cette comparaison tient aussi au rôle personnel de Nabih Berri. Le chef du mouvement Amal fut l’un des acteurs de la confrontation politique contre l’accord du 17 mai. Il connaît donc la charge symbolique de cette date. En la rappelant, il avertit que le texte actuel pourrait connaître le même sort s’il avance sans consensus national. Il suggère aussi que l’adoption formelle d’un accord ne suffit pas à garantir son application, surtout lorsque les forces politiques capables d’influer sur le terrain s’y opposent.
Cette mémoire peut cependant accentuer les clivages. Pour les défenseurs de l’accord-cadre, le Liban ne peut plus gérer la frontière sud avec les instruments de la guerre civile et des années 1980. Ils estiment que le pays a besoin d’un mécanisme de stabilisation, même imparfait, pour permettre le retour des habitants, relancer la reconstruction et éviter une nouvelle guerre. Pour Nabih Berri, le danger est inverse. Un texte perçu comme un abandon de souveraineté pourrait provoquer une crise intérieure plus grave que le statu quo.
La bataille de la séquence
Au-delà des mots, la controverse porte sur l’ordre des étapes. Le document présenté à Washington prévoit un processus graduel. Israël se retirerait progressivement des zones où ses forces sont entrées au Sud-Liban. L’armée libanaise se déploierait dans certains secteurs. Les groupes armés non étatiques devraient retirer leurs armes et leurs positions. Des mécanismes de vérification accompagneraient cette mise en œuvre. Les soutiens du texte affirment que cette architecture donne à l’État libanais l’occasion de reprendre son autorité sur la frontière.
Nabih Berri rejette cette logique. Selon lui, elle transforme le retrait israélien en résultat conditionnel, alors qu’il devrait être une obligation préalable. Il considère que le Liban ne doit pas accepter de négocier sous occupation partielle, ni subordonner le retour à la souveraineté à une série d’exigences sécuritaires. Cette position revient à refuser le principe d’un échange immédiat entre désarmement progressif et retrait progressif. Elle exige d’abord la fin de la présence israélienne et des attaques.
Le désaccord est profond, car il touche à la définition même de la souveraineté. Pour les promoteurs de l’accord, l’État libanais ne peut revendiquer pleinement sa souveraineté s’il ne détient pas seul la force armée au Sud. Pour Nabih Berri et ses alliés, la souveraineté commence par le départ d’Israël et par l’arrêt de toute violation du territoire. Les deux lectures utilisent les mêmes mots, mais elles ne placent pas les priorités au même endroit. L’accord-cadre devient ainsi le révélateur d’un conflit politique ancien.
Le débat se concentre aussi sur les zones expérimentales prévues par le texte. Elles permettraient de tester le retrait, le déploiement de l’armée et le contrôle sécuritaire dans des secteurs limités. Cette méthode se veut pragmatique. Elle réduit le risque d’un effondrement général du processus. Mais elle inquiète les opposants, qui y voient une manière de découper le Sud en espaces conditionnés, sans calendrier global contraignant pour Israël. Nabih Berri défend une approche fondée sur un retrait clair, complet et vérifiable, avant toute autre discussion de fond.
Le gouvernement placé devant l’épreuve institutionnelle
Le rejet de Nabih Berri crée une difficulté immédiate pour le gouvernement. Le président du Parlement a indiqué que les ministres du mouvement Amal ne boycotteraient pas une réunion du Conseil des ministres consacrée à l’accord. Ils y participeront et y exprimeront leur position. Cette précision montre que le bras de fer se jouera dans le cadre institutionnel. Elle confirme aussi que le camp de Berri ne veut pas laisser le gouvernement avancer sans opposition formelle.
Le président de la Chambre affirme que l’accord-cadre « ne passera pas » et « ne sera pas exécuté ». Cette déclaration engage directement le processus politique. Même si le gouvernement soutient le texte, son application suppose des décisions militaires, administratives et budgétaires. Elle suppose aussi une coopération du Parlement si des mesures législatives ou financières deviennent nécessaires. Or Nabih Berri dispose d’un levier majeur sur l’agenda de la Chambre. Son refus peut donc ralentir, bloquer ou renégocier l’ensemble du dispositif.
Le débat pourrait aussi se déplacer vers la qualification juridique du texte. S’agit-il d’une simple feuille de route politique ou d’un accord international créant des obligations pour l’État ? La réponse aura des conséquences sur la procédure à suivre. Un texte touchant aux frontières, au rôle de l’armée, au retrait israélien et aux engagements sécuritaires ne peut pas être traité comme un communiqué ordinaire. Plusieurs forces politiques devraient demander des explications sur son contenu exact, ses annexes, ses garanties et son calendrier.
Cette exigence de transparence devient centrale. Le contenu du document a déjà suscité des lectures contradictoires. Certains y voient une avancée vers le retour de l’État au Sud. D’autres y lisent une feuille de route dangereuse, susceptible de placer le Liban sous surveillance externe. Dans ce contexte, les formulations comptent. Les délais comptent aussi. Le degré d’engagement américain, la nature des garanties données à Beyrouth et les obligations imposées à Israël détermineront la capacité du gouvernement à défendre le texte devant l’opinion.
L’armée, point de cristallisation
Nabih Berri a également réagi aux informations évoquant une possible mise en cause du commandement de l’armée. Ses propos ont été directs : « Que personne ne plaisante avec cette plaisanterie, et que personne ne joue avec l’armée. » Il a ajouté que l’institution militaire constituait une « ligne rouge ». Cette séquence montre que le dossier de l’accord-cadre ne se limite pas aux rapports avec Israël. Il touche aussi à l’équilibre interne des institutions libanaises.
L’armée occupe une position délicate. Elle est appelée, dans le scénario défendu par les promoteurs de l’accord, à se déployer dans des secteurs sensibles du Sud et à y garantir la sécurité. Mais ses moyens restent limités. Son rôle dépend d’un consensus politique minimum. Si elle apparaît comme l’instrument d’un plan rejeté par une partie importante du pays, elle risque d’être entraînée dans une confrontation qu’elle cherche précisément à éviter. Nabih Berri exploite cette crainte pour rappeler que l’armée ne doit pas devenir le terrain d’un règlement de comptes.
La mention du commandant de l’armée donne une portée supplémentaire à son avertissement. Elle signifie que toute tentative de déplacer la crise vers l’institution militaire pourrait provoquer une réaction politique forte. Pour le président de la Chambre, la stabilité de l’armée reste l’un des derniers points d’appui de l’État. Il refuse donc qu’elle soit fragilisée au moment où le pays entre dans une séquence de tension diplomatique et sécuritaire. Cette position peut trouver un écho au-delà de son camp.
Le gouvernement devra dès lors protéger l’armée d’une politisation excessive. Il devra préciser ses missions, ses moyens, ses règles d’engagement et les garanties internationales associées à tout redéploiement. Sans ces éléments, l’accord-cadre pourrait placer les soldats au cœur d’attentes contradictoires. Les uns voudront qu’ils imposent le monopole de l’État. Les autres refuseront qu’ils se substituent à une négociation globale sur le retrait israélien et la sécurité du Sud.
Le canal américain-iranien comme seule issue évoquée
Nabih Berri a aussi désigné le cadre qu’il juge le plus réaliste pour obtenir des résultats. Selon lui, la seule chance d’arracher les droits du Liban et d’obliger Israël à un retrait complet réside dans le canal de négociation américano-iranien. Cette affirmation traduit une lecture régionale du rapport de force. Pour le président du Parlement, le dossier libanais ne peut pas être isolé des équilibres entre Washington, Téhéran et Israël. Une négociation directe entre Beyrouth et Israël, menée selon les conditions américaines et israéliennes, serait vouée à prolonger l’occupation.
Cette position revient à reconnaître le poids du facteur iranien dans le dossier libanais. Elle assume que la question du Hezbollah, de ses armes et de son rôle au Sud ne peut être réglée par une simple décision gouvernementale. Elle indique aussi que le président de la Chambre ne croit pas à une issue strictement libano-libanaise dans l’immédiat. Le Liban peut exprimer ses demandes, mais le rapport de force qui pèse sur Israël se joue, selon lui, à une échelle plus large.
Cette lecture irrite les partisans d’un retour strict de la décision au sein des institutions libanaises. Pour eux, lier le destin du Sud au canal américano-iranien revient à prolonger la dépendance du pays à des puissances extérieures. Ils estiment que l’accord-cadre, malgré ses zones d’ombre, peut fournir un début de mécanisme national sous supervision internationale. Le refus de Berri ouvre donc un autre débat : celui de la capacité réelle de l’État libanais à décider seul d’un arrangement de sécurité avec Israël.
Le président du Parlement n’a pas appelé à rompre tout contact diplomatique. Il a plutôt rejeté la forme actuelle du processus. Ses propos laissent entendre qu’un autre cadre pourrait être acceptable s’il commençait par le retrait israélien, s’il garantissait les droits libanais et s’il évitait de faire porter à Beyrouth l’essentiel des obligations. Cette nuance sera importante dans les prochains jours. Elle peut servir de porte de sortie à une renégociation. Elle peut aussi devenir un moyen de maintenir le blocage tout en refusant l’accusation d’obstruction.
Une crise politique ouverte au Sud comme à Beyrouth
Le refus de Nabih Berri pèse d’autant plus que la situation au Sud reste instable. Les habitants de nombreuses localités attendent des garanties de sécurité pour rentrer durablement. Les destructions exigent des financements importants. Les municipalités réclament des moyens. Les familles déplacées veulent des réponses concrètes. Dans cette réalité, le débat sur l’accord-cadre ne se résume pas à un affrontement de slogans. Il touche au calendrier du retour, à la reconstruction et au contrôle effectif du territoire.
Le gouvernement devra maintenant choisir son rythme. Une accélération sans consensus risquerait d’aggraver la crise politique. Un gel du processus affaiblirait la crédibilité de Beyrouth auprès des parrains de l’accord. Une renégociation pourrait offrir un espace intermédiaire, mais elle exigerait des concessions américaines et israéliennes sur la séquence du retrait. Elle nécessiterait aussi une clarification interne sur le rôle du Hezbollah, sur l’autorité de l’armée et sur les garanties offertes aux habitants du Sud.
Dans les prochaines heures, les positions des autres blocs parlementaires permettront de mesurer l’ampleur du rapport de force. Les adversaires du Hezbollah devraient défendre l’accord comme une occasion de restaurer l’autorité de l’État. Les alliés de Nabih Berri devraient insister sur le caractère imposé du texte et sur la priorité du retrait israélien. Entre les deux, plusieurs responsables tenteront de préserver l’armée et d’éviter une explosion institutionnelle. Le premier test viendra d’une réunion gouvernementale, si l’accord y est inscrit à l’ordre du jour.
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