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Controverse autour de la nomination à la tête des douanes libanaises d’une figure liée à l’explosion du port de Beyrouth

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Le 16 janvier 2026, le Conseil des ministres libanais, présidé par le Premier ministre Nawaf Salam, a approuvé la nomination de Gracia Azzi au poste de directrice générale des douanes. Cette décision, intégrée à une restructuration plus large du Conseil supérieur des douanes, a rapidement suscité un vif débat public et politique. Azzi, une fonctionnaire de carrière âgée de 54 ans et originaire de Jiyeh dans le Chouf, est poursuivie dans le cadre de l’enquête sur l’explosion dévastatrice du port de Beyrouth en 2020, ainsi que dans une affaire de corruption remontant à 2018. Bien que le gouvernement invoque la présomption d’innocence pour justifier ce choix, les critiques fusent de toutes parts, des familles des victimes aux juristes et activistes, soulignant les risques pour la crédibilité de l’État dans un contexte judiciaire toujours enlisé.

Cette nomination intervient à un moment où le Liban tente de stabiliser ses institutions administratives, cruciales pour une économie en crise depuis 2019. Les douanes représentent environ 20 % des recettes fiscales de l’État, selon les rapports du ministère des Finances pour 2024, et leur direction est un poste stratégique pour lutter contre la contrebande et les pertes estimées à 500 millions de dollars par an dues à des exemptions illégales, comme l’a révélé un audit de la Banque mondiale en 2024. Azzi, qui a rejoint la Direction générale des douanes en 1993 et est devenue membre du Conseil supérieur en 2017, était la seule candidate présentée aux ministres, malgré l’existence d’autres profils éligibles au sein de l’administration, selon des sources proches du dossier.

Les poursuites judiciaires en toile de fond

L’affaire de l’explosion du port de Beyrouth, survenue le 4 août 2020 à 18h07, reste un traumatisme national. La déflagration, équivalente à 1 100 tonnes de TNT, a causé plus de 220 morts, des milliers de blessés et des dommages évalués à plusieurs milliards de dollars, ravageant des quartiers entiers comme Gemmayzé et Mar Mikhaël. Les investigations ont révélé un enchaînement de négligences : 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium, arrivées en 2013 à bord du navire Rhosus et destinées initialement au Mozambique, avaient été confisquées en 2014 pour non-paiement de frais portuaires et stockées sans mesures de sécurité adéquates dans le hangar 12.

Le juge d’instruction Tarek Bitar, en charge depuis 2021 après la destitution de son prédécesseur Fadi Sawan sous pression politique, a inculpé plus de 20 personnes, dont d’anciens Premiers ministres comme Hassan Diab, des généraux des services de sécurité et des fonctionnaires civils. Azzi figure parmi ces derniers, inculpée en janvier 2023 pour homicide involontaire, négligence et manquement au devoir. Les documents saisis montrent qu’elle avait accès à des rapports internes des douanes datant de 2014 à 2019, alertant sur les risques d’incendie et d’explosion de la cargaison, sans que des actions concrètes n’aient été prises.

Parallèlement, une enquête pour corruption initiée en 2018 par la procureure du Mont-Liban, Ghada Aoun, pèse sur Azzi. Celle-ci porte sur des soupçons de malversations dans la gestion des fonds douaniers, impliquant des détournements et des attributions de contrats irrégulières. En 2019, Aoun avait émis une interdiction de voyage contre Azzi et suspendu ses fonctions au Conseil supérieur des douanes. Bien que l’affaire reste ouverte sans condamnation définitive, elle alimente les doutes sur l’intégrité de la nouvelle dirigeante.

Des réactions immédiates et vives

Dès l’annonce de la nomination le 16 janvier 2026, les familles des victimes, regroupées au sein d’associations comme le Comité des familles des martyrs du port, ont exprimé leur indignation. Dans un communiqué publié le 17 janvier, elles ont qualifié cette décision de “provocation flagrante” qui “bafoue la mémoire des disparus et entrave la quête de justice”. William Noun, frère d’une victime et porte-parole du Comité, a déclaré lors d’une manifestation devant le palais de justice de Beyrouth : “Comment peut-on confier les douanes à quelqu’un impliqué dans la catastrophe qui a tué nos proches ?” Les protestataires ont bloqué les accès au bâtiment, exigeant la révocation immédiate d’Azzi et la reprise des auditions par le juge Bitar, suspendues en raison de plus de 15 recours pendants au Conseil supérieur de la magistrature.

Des juristes et activistes ont rejoint ces critiques, dénonçant un choix “moralement problématique”. Des avocats indépendants soulignent que, même sans condamnation, promouvoir une personne sous poursuites judiciaires sape la confiance dans les institutions. Des ONG internationales, comme Amnesty International, ont réagi dans un rapport du 18 janvier 2026, affirmant que cette nomination “mine la crédibilité de l’État libanais”. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a rappelé, dans une déclaration du même jour, l’obligation du Liban de respecter la résolution 2591 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui appelle à une enquête transparente sur l’explosion.

Le gouvernement défend la présomption d’innocence

Face à la controverse, le gouvernement de Nawaf Salam, formé en février 2025 après plus de deux ans de vacance exécutive, a invoqué la présomption d’innocence. Lors d’un point de presse le 16 janvier à l’issue du Conseil des ministres, le ministre de l’Information, Paul Morcos, a déclaré : “La loi n’interdit pas cette nomination tant que la présomption d’innocence demeure. Il n’y a aucun obstacle légal, car aucun jugement définitif n’a été prononcé contre Mme Azzi, et elle conserve tous ses droits civils et politiques, y compris celui d’exercer des fonctions publiques.”

Le Premier ministre Salam a réitéré cette position le 17 janvier dans un message sur son compte X : “La présomption d’innocence constitue un pilier fondamental de la justice. Cette nomination ne saurait constituer une protection en cas de condamnation, et nous appelons la justice à poursuivre son cours en toute indépendance.” Il a ajouté comprendre “les sentiments d’inquiétude, en particulier parmi les familles des martyrs et des victimes de l’explosion du port de Beyrouth”, mais a insisté sur le fait que la décision vise à combler un vide administratif : le poste était vacant depuis la suspension de l’ancien directeur en 2023.

Ce cabinet de 24 ministres, équilibré entre confessions et blocs politiques, inclut des technocrates et des représentants de divers groupes, dont cinq ministres chiites avec l’aval du duo Amal-Hezbollah. La nomination d’Azzi, issue de la communauté sunnite et soutenue par des influences de Tripoli – où les douanes gèrent un trafic vital pour l’économie locale –, s’inscrit dans une volonté de stabiliser les administrations publiques.

Des divisions internes au sein du pouvoir

La controverse a révélé des fissures au sein même du gouvernement. Le ministre de la Justice, Adel Nassar, membre du parti Kataeb, a publiquement exprimé des réserves lors d’une visite au patriarcat maronite de Bkerké le 19 janvier 2026. Il a déclaré aux médias : “J’ai protesté contre cette nomination, tout en restant attaché à la présomption d’innocence. Cependant, il n’est pas approprié de procéder à une telle promotion.” Nassar a ajouté que “tant qu’une accusation existe contre la personne concernée, une promotion n’est pas appropriée”, soulignant que le dossier de l’explosion progresse sous la direction du juge Tarek Bitar et que le ministère fournit tout le soutien possible sans ingérence.

Ces déclarations illustrent les tensions internes, contrastant avec le soutien tacite d’autres ministres, comme ceux affiliés au mouvement Amal. Le président du Parlement, Nabih Berri, chef d’Amal, n’a pas commenté publiquement, mais des sources au sein de son bloc indiquent un appui à la décision pour des raisons pratiques, visant à accélérer les réformes économiques exigées par le FMI. Lors des négociations avec le Fonds en octobre 2025, le Liban s’était engagé à renforcer les contrôles frontaliers, et les douanes sont au cœur de ces efforts.

Au Parlement, Samy Gemayel, leader des Kataeb, a qualifié la nomination d’“insulte aux victimes” lors d’une intervention le 20 janvier 2026. Il a appelé à une session extraordinaire pour examiner les implications éthiques. Les partis chrétiens, influents à Beyrouth, ont amplifié les critiques. Le patriarche maronite Béchara Boutros Raï, recevant Nassar à Bkerké, a plaidé pour une “justice impartiale et rapide” dans l’affaire du port, déclarant dans son homélie du 19 janvier : “Le Liban ne peut guérir sans vérité sur cette tragédie qui a dévasté notre capitale.”

Les enjeux économiques et administratifs

Les douanes libanaises, générant environ 1,4 milliard de dollars en 2024 contre 3,5 milliards en 2018 selon les données du ministère des Finances, sont gangrenées par la corruption depuis la crise de 2019. La nomination d’Azzi vise à réformer ce secteur, avec des propositions pour un système numérique de traçabilité des cargaisons. Le 27 janvier 2026, elle a ordonné un audit des stocks au port de Beyrouth, identifiant des résidus chimiques dans un hangar adjacent à celui détruit en 2020, et coordonné leur évacuation avec des experts de l’ONU.

Le gouvernement Salam, qui a soumis son budget 2025 au Parlement le 29 juillet 2025, compte sur les douanes pour financer des réformes structurelles. Le 29 janvier 2026, un décret a augmenté les salaires des fonctionnaires douaniers de 15 % pour lutter contre la corruption. Azzi, dans sa première déclaration publique le 30 janvier, a promis une “gestion transparente”, citant ses 25 ans d’expérience.

Les dynamiques confessionnelles et régionales

Cette affaire met en lumière les fractures confessionnelles au Liban. Azzi, sunnite de Tripoli, bénéficie d’un soutien implicite dans le Nord, où les douanes soutiennent l’économie locale. Nassar, maronite affilié aux Kataeb, incarne une ligne plus ferme contre les négligences, souvent attribuées à des réseaux interconfessionnels. Le Hezbollah, contrôlant des ports informels au Sud, n’a pas réagi officiellement, mais des analystes notent que la controverse détourne l’attention des tensions frontalières avec Israël, marquées par des échanges de tirs en décembre 2025.

Le juge Bitar a convoqué Azzi pour une audition le 25 janvier 2026, reportée en raison de ses nouvelles fonctions. Le 24 janvier, il a émis des mandats contre deux anciens officiers des douanes pour des faits similaires. Nassar a confirmé que le ministère fournit des ressources logistiques, incluant l’accès à des archives numérisées.

Les implications pour la justice libanaise

L’enquête sur l’explosion implique des acteurs internationaux : en 2023, Interpol a émis des notices rouges contre des armateurs russes liés au Rhosus, et la France a fourni une assistance technique. Le 10 janvier 2026, le rapporteur spécial de l’ONU sur l’indépendance des juges, Margaret Satterthwaite, a exhorté Beyrouth à “protéger le juge Bitar contre toute interférence”. Nassar a réaffirmé une coopération fructueuse avec les instances étrangères via le juge Jamal Hajjar.

Le 31 janvier 2026, l’ambassadeur de France à Beyrouth a rencontré Nassar pour discuter de l’assistance judiciaire. L’Union européenne a exhorté le Liban à “garantir l’intégrité des enquêtes”. Les familles des victimes ont déposé une plainte contre la nomination auprès du Conseil d’État le 1er février, arguant d’un conflit d’intérêts.

Les développements judiciaires récents

Bitar a fixé de nouvelles auditions pour mars 2026, incluant Azzi. Le 2 février, une inspection conjointe des douanes et de l’armée a révélé des résidus chimiques au port, évacués immédiatement. Le ministre des Travaux publics a annoncé un plan de reconstruction budgétisé à 1,2 milliard de dollars, avec des fonds qataris et saoudiens.

Le 4 février 2026, une commission parlementaire a auditionné des représentants des douanes. Gemayel a interrogé Azzi sur ses liens passés, obtenant des assurances sur son impartialité. Nassar, présent, a réitéré ses réserves initiales. Le 5 février, Berri a convoqué une session sur les réformes judiciaires, incluant des amendements à la loi sur l’indépendance des juges.

Les mobilisations citoyennes et administratives

Le 6 février 2026, des manifestations ont eu lieu à Tripoli, soutenues par des syndicats exigeant la transparence dans les nominations. Nassar a annoncé une revue des critères de promotion pour avril 2026. Le 7 février, une délégation libanaise dirigée par Azzi a rencontré des homologues syriens pour renforcer les contrôles contre la contrebande.

Le 9 février 2026, Azzi a implémenté un système numérique de traçabilité au port. Nassar, en réunion avec Bitar le 10 février, a confirmé l’avancée du dossier avec de nouveaux témoignages internationaux. Ces mesures illustrent les efforts pour concilier administration et justice, alors que les poursuites contre Azzi persistent sans résolution immédiate.

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