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Depuis l’élection fin 2016 du général Michel Aoun à la Présidence de la République (grâce aux voix des blocs parlementaires du Courant patriotique libre qu’il a fondé, du Hezbollah, du Courant du Futur de Saad Hariri et du Parti des Forces libanaises de Samir Geagea) à laquelle il s’est opposé, le Président du Parlement Nabih Berri a adopté la même stratégie : participation de son mouvement (Amal) aux gouvernements successifs pour les paralyser de l’intérieur en s’opposant à toutes les réformes.

Durant la première partie du mandat présidentiel, dans les gouvernements dirigés par Saad Hariri, il a pu compter non seulement sur les ministres représentant son mouvement mais aussi sur ceux représentant d’autres anciens chefs de milices que lui (les ministres représentant le Parti des Forces libanaises de Samir Geagea et le Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt) ainsi que sur ceux représentant le courant Marada de Sleiman Frangié et le Hezbollah (soucieux d’éviter un conflit avec le mouvement Amal alors qu’il est sur le front en Syrie et qu’Israël souhaite l’annihiler). La stratégie de paralysie des réformes gouvernementales par Nabih Berri a alors conduit à une révolte de la rue qui a demandé et obtenu le départ du Premier ministre Saad Hariri.

Nabih Berri n’est pas opposé à Saad Hariri. Bien au contraire. Il n’a pas cessé de soutenir son retour au poste de Premier ministre. En effet, il le considère comme un allié objectif pour préserver la part du pouvoir politico-économique qu’il s’est taillée au début des années 1990 de concert avec Rafic Hariri, Walid Joumblatt et la Syrie (nous rappelons que Saad Hariri est l’héritier politique de Rafic Hariri qui a été Premier ministre durant la période où l’essentiel de la dette – avec des taux d’intérêts extrêmement élevés créant un service de la dette conséquent – s’est constituée). Or, c’est bien contre ce partage du pouvoir politico-économique, réalisé et conservé grâce à la corruption et aux détournements de fonds publics, que la révolte s’est faite.

Dans le cabinet de Hassan Diab, Nabih Berri a pu compter non seulement sur les ministres nommés par lui mais aussi sur ceux nommés par les chefs féodaux druzes (Walid Joumblatt et Talal Arslane) et maronite (Sleiman Frangié) et par le Hezbollah (toujours soucieux d’éviter un conflit avec le mouvement Amal alors qu’il se bat en Syrie et qu’Israël souhaite l’annihiler). En même temps, Nabih Berri a également pu compter sur Riad Salamé, gouverneur de la Banque Centrale du Liban (BDL), sur l’Association des Banques du Liban (ABL) et sur la Commission parlementaire des Finances et du Budget. Nabih Berri s’est appuyé sur cette commission pour combattre le plan du gouvernement pourtant présenté par le ministre des Finances Ghazi Wazni qu’il a lui-même choisi. En somme, il s’est appuyé sur le « parti des Banques », coalition regroupant actionnaires de banques, dirigeants de banques et politiciens ayant des conflits d’intérêt avec les banques (car étant actionnaires, membres de conseils d’administration, consultants ou avocats de celles-ci). Nabih Berri a bénéficié d’une couverture médiatique : en situation de faillite, les médias sont subventionnés par des puissances étrangères et font un battage de propagande contraire à toute éthique journalistique. La stratégie de paralysie des réformes gouvernementales par Nabih Berri, la tragédie provoquée par les explosions au port de Beyrouth et les propos du président français Emmanuel Macron, ont alors poussé le Premier ministre Hassan Diab à annoncer qu’il allait inscrire la dissolution du Parlement à l’ordre du jour du Conseil des ministres. Il ne s’était pas concerté avec Nabih Berri sur ce sujet.

Nabih Berri est le chef d’une milice de la guerre du Liban devenue mouvement politique (Amal) en échange d’une part du pouvoir politico-économique, le chef d’une mafia (celle des générateurs) et le chef du pouvoir législatif (en tant que Président du Parlement). En transférant le pouvoir exécutif de la Présidence de la République au Conseil des ministres et au premier d’entre eux, l’accord de Taëf n’a pas seulement vidé la Présidence de ses prérogatives (depuis 1990, le Président n’est plus le chef de l’Exécutif), il a également fait du gouvernement une sorte de chambre haute (Sénat) où existe une opposition et toute décision est conditionnée par un vote. Or, dans la plupart des pays où il existe deux chambres, c’est la chambre des députés (celle que dirige Nabih Berri depuis 1992) qui a le dernier mot. En rendant la décision collégiale, les parrains étrangers de l’accord de Taëf, ont condamné le Liban à subir leurs ingérences dans ses affaires et les Libanais à souffrir de la mauvaise gestion de l’État et même de son racket par un grand nombre de ceux qui le dirigent.

La performance du gouvernement de Hassan Diab a été médiocre mais son plan de sauvetage qui prévoit un audit juricomptable (« forensic audit ») de la BDL et de l’État (pour récupérer les fonds volés) a été accepté par le Fonds monétaire international (FMI) et préserve presque tous les déposants. Sa démission est donc surtout une victoire pour Nabih Berri qui souhaite l’achever en faisant revenir Saad Hariri au poste de Premier ministre.

Est-ce que la rue empêchera cela ? Là est la question. Pour l’heure le vainqueur est Nabih Berri.

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