Le Musée du Hezbollah à Mlita. Crédit Photo: Libnanews.com, tous droits réservés.
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Joseph Daher, Université de Lausanne

Le 4 août, une nouvelle tragédie a frappé le Liban. Une explosion d’une ampleur sans précédent dans l’histoire du pays, équivalente à un séisme de magnitude 3,3, a fait plus de 170 morts (libanais, syriens et autres nationalités), plus de 6 000 blessés et 300 000 sans-abri. Des dizaines de personnes restent en outre disparues et des quartiers entiers de Beyrouth sont dévastés.

Ce drame vient s’ajouter à une situation socio-économique déjà catastrophique du fait de l’éruption de la crise économique en octobre 2019 et des effets de la pandémie Covid-19. La proportion des Libanais vivant sous le seuil de pauvreté a atteint les 55 %, tandis que le taux de chômage dépasse les 35 %.

Les médias des pays occidentaux se sont particulièrement intéressés au rôle du Hezbollah sur la scène politique libanaise lors de ces derniers événements, parmi lesquels le verdict du Tribunal spécial pour le Liban dans l’affaire de l’assassinat de Rafic Hariri – un verdict qui a rassuré le parti islamique chiite puisqu’il s’est soldé par trois acquittements, une seule inculpation et l’affirmation qu’aucune preuve ne permettait d’établir un lien direct entre, d’une part, le Hezbollah et le régime syrien et, d’autre part, l’explosion du 14 février 2005.

Le Hezbollah est présenté par ses détracteurs comme une organisation terroriste et par ses partisans comme un acteur clé de la résistance face à Israël et à l’impérialisme occidental et comme un défenseur des opprimés. Ces descriptions, à bien des égards caricaturales, ne permettent pas de saisir le rôle du Hezbollah dans le champ politique libanais, en particulier depuis le déclenchement du soulèvement de protestation populaire en octobre 2019.

La défiance du Hezbollah face au soulèvement d’octobre 2019

Le Hezbollah a adopté depuis le début une attitude de défiance envers le soulèvement populaire massif qui a commencé le 17 octobre 2019 et qui, pour la première fois, a massivement touché les régions à majorité chiite, notamment le sud du Liban et la ville de Baalbek dans la Bekaa. Dans ces régions, le tandem composé du Hezbollah et d’Amal (l’autre grand mouvement chiite libanais), accusé d’avoir empêché le développement socio-économique en imposant des politiques clientélistes et autoritaires, n’a pas été épargné par les manifestants.

Dans son premier discours postérieur à ces événements, Hassan Nasrallah a d’abord accusé les protestataires de plonger le pays dans le chaos et d’être les instruments d’un complot étranger. Il a également offert un soutien inconditionnel au président Michel Aoun, même s’il a par la suite un peu modéré son propos.

Le Hezbollah a mobilisé sa base populaire dans les régions à majorité chiite pour démontrer qu’il conservait le soutien de sa base et, surtout, pour intimider les manifestants dans différentes localités. Ses membres n’ont pas hésité à attaquer à plusieurs reprises les manifestants à Beyrouth et dans d’autres villes du pays et à menacer plusieurs personnalités et activistes de la contestation. Les supporters du Hezbollah, avec ceux d’Amal, ont multiplié provocations et slogans confessionnels, scandant « chiites, chiites » ou « Nous voulons un nouveau 7 mai », en référence à l’invasion militaire de Beyrouth-Ouest par le Hezbollah et ses alliés en 2008, pour diviser le mouvement de protestation.

À travers ces démonstrations de force, l’objectif principal du duo Hezbollah-Amal était d’étouffer les manifestations en réoccupant les lieux publics dans les régions dominées par ces partis. Le Hezbollah a également cherché à maintenir ses alliances politiques avec des mouvements dénoncés par les manifestants pour leur corruption, en particulier Amal et le Courant patriotique libre de Michel Aoun.

Après l’explosion : maintenir à tout prix le système confessionnel

À la suite de la tragédie du 4 août, tous les partis politiques dominants ont nié toute connaissance et/ou responsabilité dans la gestion du nitrate d’ammonium stocké dans le hangar du port, y compris le Hezbollah. Le journaliste libanais Riad Kobeissi, qui travaille depuis des années sur la corruption liée aux activités portuaires à Beyrouth, a cependant démontré que toute la structure du port et sa gestion, ainsi que l’inspection des douanes, se trouvent entre les mains de personnalités affiliées aux acteurs dominants du système politique libanais : le Courant patriotique libre, d’Amal, du Hezbollah et du Courant du Futur.

Rappelons que la représentation politique au Liban est organisée aux plus hauts échelons de l’État selon des critères confessionnels. Les postes au sein des institutions publiques, en particulier les plus élevés, sont également distribués en fonction de lignes confessionnelles et partisanes. Le système confessionnel au Liban (comme le confessionnalisme plus généralement) est l’un des principaux instruments utilisés par les partis confessionnels dominants pour renforcer leur contrôle sur les classes populaires, en les maintenant subordonnées à leurs chefs confessionnels.

Le président Michel Aoun et le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, ont refusé toute enquête internationale sur la tragédie du 4 août en invoquant la défense de la souveraineté nationale. Les deux hommes souhaitent que l’enquête soit conduite par l’armée libanaise… laquelle est dominée en grande partie par leurs partis. Derrière ce choix, on devine évidemment la volonté d’empêcher que les vrais responsables, tous issus des partis dominants, soient pointés du doigt, de même que le système politique libanais dans son entier, et en particulier les mécanismes de distribution des postes au sein de l’administration publique qui, on l’a dit, suivent des logiques confessionnelles et partisanes.

En tout cas, les autorités libanaises, qui avaient promis que les premiers résultats de l’enquête seraient dévoilés dans un délai maximal de cinq jours, n’avaient toujours donné aucune indication au public plus de deux semaines après l’explosion.

Le Hezbollah et les réformes néolibérales

Un grand nombre de chefs d’État internationaux et régionaux ont officiellement apporté leur soutien à la population libanaise à la suite de la catastrophe du 4 août. Une visioconférence sur le Liban, organisée à l’initiative du président français Emmanuel Macron et réunissant les représentants d’une trentaine de pays, occidentaux et arabes, à laquelle ont également pris part des représentants du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque mondiale, du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et de la Banque européenne d’investissement (BIRD), a abouti à un accord sur une assistance d’urgence au Liban à brève échéance, pour un total de 252,7 millions d’euros.

Mais comme dans bien des crises, les États et les institutions monétaires internationales considèrent ces moments comme des occasions de promouvoir et d’approfondir les dynamiques néolibérales, notamment l’extension de l’économie de marché à divers secteurs économiques jusqu’ici dominés par les secteurs étatiques. Ainsi, d’autres types d’aides et versements, de plusieurs milliards de dollars, également prévus par ces groupes d’États et institutions, sont conditionnés à la mise en œuvre de « réformes institutionnelles ».

Emmanuel Macron et la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, ont par exemple souligné qu’il était « essentiel » de « sortir de l’impasse » dans laquelle se sont retrouvées les discussions entre le Liban et le FMI entamées à la mi-mai 2020. Pour cela, il convient selon le président français et Mme Georgieva d’appliquer des réformes dont la mise en œuvre a été érigée en condition préalable à tout déblocage d’aides financières aussi bien de la part du FMI – que le Liban a officiellement sollicité à cette fin début mai – que de l’ensemble des soutiens internationaux du pays, notamment des participants à la conférence de Paris d’avril 2018 (programme CEDRE), qui ont réservé plus de 11 milliards de dollars en prêts et dons pour le Liban. En échange de ces milliards de dollars, le gouvernement libanais doit s’engager à développer les partenariats public-privé, à réduire le niveau de la dette et à imposer des mesures d’austérité.

Tous les partis politiques confessionnels dominants sont d’accord sur ces mesures, y compris le Hezbollah. Le gouvernement d’union nationale libanais composé de tous ces partis, y compris du Hezbollah, et mené par Saad Hariri avant sa démission à la suite du déclenchement du mouvement de protestation populaire en octobre 2019, avait d’ailleurs prévu la fusion ou la suppression de certaines institutions publiques et la privatisation du secteur de l’électricité, dans le cadre de son plan budgétaire 2020.

De même, le Hezbollah ne s’est pas opposé à la demande du précédent gouvernement, conduit par le premier ministre Hassan Diab, de faire appel au FMI en mai 2020 pour un plan de « sauvetage » face à la crise économique.

Le Hezbollah contre tout changement radical

Quelques jours après l’explosion du 4 août, des manifestations massives ont eu lieu à Beyrouth pour exiger le jugement des responsables de la tragédie, le renversement du gouvernement et la destitution de la Chambre des députés et du président Michel Aoun.

Les forces de l’ordre, et la milice du Parlement, liée au président de la Chambre des députés Nabih Berri, ont violemment réprimé les manifestants, y compris en tirant à balles réelles. Il y a eu plusieurs centaines de blessés et des dizaines d’arrestations.

La démission du gouvernement d’Hassan Diab le 10 août n’a pas calmé le mouvement de protestation. Nombre de Libanais exigent toujours de voir les responsables du drame du 4 août traduits en justice, réclament des comptes pour la négligence de l’État et demandent un changement radical. Or les partis confessionnels dominants cherchent déjà à contrôler les prochaines étapes.

Quelques heures après la démission d’Hassan Diab, Nabih Berry s’est par exemple entretenu avec le chef du Courant patriotique libre Gebran Bassil, ainsi qu’avec Hussein Khalil, le bras droit d’Hassan Nasrallah. Était également présent l’ancien ministre Ali Hassan Khalil, conseiller politique de M. Berry. Les participants se seraient entendus sur le refus d’un gouvernement neutre et sur la mise en place d’un gouvernement d’entente nationale et de la tenue de législatives anticipées. Hassan Nasrallah, dans son discours du 14 août, a d’ailleurs réitéré son souhait de voir la formation d’un gouvernement d’union nationale et accusé les manifestants de mener le pays vers la guerre civile en voulant renverser l’État et le président Aoun.

Le jeudi 13 août, les principales forces politiques libanaises au Parlement ont entériné l’état d’urgence, qui avait été décrété le 5 août. Cela donne au « pouvoir militaire suprême », pendant cette période – jusqu’au 21 août avec possibilité de prolongation dans le cas présent –, l’autorité sur l’ensemble des forces de sécurité du pays et la responsabilité de maintenir l’ordre. Durant l’état d’urgence, l’armée libanaise peut donc procéder à des arrestations sans avoir recours à la justice, limiter la liberté de la presse et des médias, interdire les rassemblements, etc. Mettre fin aux manifestations populaires est en effet une priorité pour les partis dominants.

Le Hezbollah, comme les autres formations confessionnelles, perçoit le mouvement populaire comme une menace existentielle et s’oppose à ses demandes de changement radical. Le Hezbollah ne propose aucune vision politique contestant le système économique néolibéral ou le système confessionnel. Au contraire, il considère ce système comme un moyen de servir ses propres intérêts.

Aucun changement radical ne pourra avoir lieu sans une rupture avec le système confessionnel néolibéral, ses élites dominantes et ses sponsors étrangers. Le Hezbollah n’est pas une exception et est inclus dans le slogan de l’Intifada libanaise « Tous, ça veut dire tous », qui remet en cause tous les partis confessionnels dominants, jugés responsables de la misère sociale et économique du pays.

Joseph Daher, Maitre de conférences, faculté sciences sociales et politiques, Université de Lausanne

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