Mohammad Reza Chibani pourra finalement rester au Liban. L’ambassadeur désigné par l’Iran, déclaré persona non grata par Beyrouth en mars, a obtenu lundi 24 août un permis de séjour de six mois délivré par la Sûreté générale, alors que son droit de séjour arrivait à expiration à minuit. La formule retenue lui permet de demeurer sur le territoire libanais à titre personnel, sans lui restituer son statut d’ambassadeur ni son immunité diplomatique. Elle désamorce provisoirement un affrontement politique autour de son expulsion, mais ouvre une nouvelle controverse sur la cohérence de la décision de l’État libanais.
Le dossier de Mohammad Reza Chibani a connu un retournement à quelques heures de l’échéance fixée au 24 août. Alors que le ministre des Affaires étrangères, Youssef Raggi, avait affirmé quelques jours auparavant qu’aucune prolongation du séjour du diplomate iranien ne pouvait juridiquement être accordée après sa désignation comme persona non grata, la Sûreté générale a finalement accepté une demande de résidence déposée sur la base de son passeport iranien.
Selon plusieurs médias libanais, le directeur général de la Sûreté générale, le général Hassan Choucair, a accordé à Chibani une résidence de six mois. Le dispositif est présenté comme un permis de séjour « de courtoisie », c’est-à-dire une formule administrative qui lui permet de rester au Liban sans être reconnu comme ambassadeur de la République islamique d’Iran. Le diplomate perd ainsi les privilèges attachés à la fonction qu’il devait exercer à Beyrouth, notamment son immunité diplomatique.
Cette distinction constitue le cœur du compromis. Chibani ne récupère pas l’agrément que le Liban lui avait retiré en mars et ne redevient pas l’ambassadeur iranien reconnu par les autorités libanaises. Mais il n’est pas non plus contraint de quitter immédiatement le territoire, contrairement à ce qu’exigeait la décision annoncée par le ministère des Affaires étrangères cinq mois plus tôt.
Chibani reste au Liban sans statut d’ambassadeur
La solution retenue transforme donc le statut de Mohammad Reza Chibani plutôt qu’elle ne revient formellement sur la décision diplomatique de mars. L’Iran l’avait désigné pour prendre la tête de son ambassade à Beyrouth, mais le Liban avait retiré son accord avant que sa mission puisse être normalement exercée. Son maintien sur le territoire repose désormais sur un titre de séjour et non sur son statut diplomatique.
Selon des informations de source médiatique libanaise, la demande a été déposée auprès du secrétariat de la Direction générale de la Sûreté générale sur la base d’un passeport iranien en cours de validité. Le permis aurait été accordé pour une durée de six mois en application du décret-loi du 18 juillet 1962 réglementant l’entrée, le séjour et la sortie des étrangers au Liban.
Une autre source médiatique décrit le dispositif comme une résidence « de courtoisie ». Ce type de séjour est notamment utilisé dans certaines situations particulières pour permettre à un étranger de résider légalement au Liban sans lui attribuer un statut diplomatique. Son application à un diplomate déclaré persona non grata constitue cependant un cas politiquement sensible, précisément parce que le ministère des Affaires étrangères avait défendu une interprétation beaucoup plus restrictive de sa situation.
Le résultat immédiat est clair : Chibani peut rester légalement au Liban pendant six mois supplémentaires, mais pas comme ambassadeur accrédité. L’ambassade d’Iran doit continuer à fonctionner sans lui comme chef de mission reconnu par Beyrouth, sauf nouvelle décision des autorités libanaises ou désignation par Téhéran d’un autre ambassadeur susceptible d’obtenir l’agrément.
En mars, Beyrouth lui avait pourtant ordonné de partir
Le compromis du 24 août intervient après cinq mois de bras de fer diplomatique. Le 24 mars 2026, le ministère libanais des Affaires étrangères avait convoqué le chargé d’affaires iranien, Tofiq Samadi Khoshkho, afin de lui notifier officiellement le retrait de l’accord donné à la nomination de Mohammad Reza Chibani.
Beyrouth avait simultanément déclaré le diplomate persona non grata et exigé son départ du territoire libanais avant le dimanche 29 mars. La décision s’appuyait sur l’article 9 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques, qui permet à un État d’accueil de déclarer à tout moment un membre d’une mission diplomatique indésirable.
Le ministère avait précisé quelques heures plus tard que cette décision ne constituait pas une rupture des relations diplomatiques avec l’Iran. Elle visait personnellement Chibani et son comportement depuis son arrivée au Liban. Beyrouth affirmait vouloir maintenir des relations normales avec Téhéran, mais sur la base du respect mutuel de la souveraineté et de la non-ingérence.
La diplomatie libanaise reprochait notamment à Chibani des déclarations portant sur la politique intérieure et sur des décisions prises par le gouvernement. Elle lui reprochait également d’avoir rencontré des acteurs libanais non officiels sans passer par le ministère des Affaires étrangères, contrairement aux règles que Beyrouth entendait imposer aux missions étrangères.
Dans le même contexte, le Liban avait rappelé son ambassadeur en Iran, Ahmad Sweidan, pour consultations. L’épisode avait ainsi provoqué l’une des tensions diplomatiques les plus importantes entre Beyrouth et Téhéran depuis plusieurs années.
Le départ exigé en mars n’avait jamais eu lieu
Malgré l’ultimatum fixé au 29 mars, Mohammad Reza Chibani n’avait pas quitté le Liban. Son maintien avait rapidement transformé une décision diplomatique en problème politique intérieur. Le dossier ne concernait plus seulement les relations entre Beyrouth et Téhéran, mais également la capacité des institutions libanaises à appliquer une décision prise à l’égard d’un représentant iranien.
Le diplomate avait bénéficié du soutien politique des alliés libanais de Téhéran, en particulier du tandem Amal-Hezbollah. Son expulsion forcée risquait ainsi de provoquer une nouvelle confrontation interne à un moment où le gouvernement devait déjà gérer les conséquences de la guerre, le dossier des armes du Hezbollah et les négociations sur le retrait israélien.
Chibani avait donc continué à séjourner au Liban pendant les mois suivants, tandis que la question de son statut juridique restait en suspens. L’approche de l’expiration de son titre de séjour, fixée au 24 août, a replacé le dossier au premier plan au cours des dernières semaines.
Deux scénarios semblaient alors possibles : son départ du Liban, conformément à la décision du ministère des Affaires étrangères, ou une formule administrative permettant son maintien sans rétablir son accréditation diplomatique. C’est finalement la seconde option qui a été retenue.
Youssef Raggi excluait toute régularisation
Cette solution entre cependant directement en tension avec la position défendue publiquement par le ministre des Affaires étrangères. Le 20 août, Youssef Raggi avait affirmé que la décision de déclarer Chibani persona non grata était définitive et ne laissait, selon lui, aucune marge d’interprétation.
Le ministre considérait qu’une personne déclarée indésirable devait quitter le territoire de l’État d’accueil et qu’aucun visa ou titre de séjour ne pouvait ensuite servir à contourner cette décision. Il avait même qualifié une éventuelle régularisation de « hérésie juridique », estimant qu’elle serait dépourvue de fondement.
Raggi avait également replacé le dossier dans la question plus générale des relations avec l’Iran. Il demandait à Téhéran de respecter les décisions souveraines du Liban et d’adopter une relation « d’État à État ». Selon lui, la normalisation complète des relations avec la mission iranienne devait commencer par l’application de la décision concernant Chibani et par la désignation d’un autre ambassadeur.
La résidence accordée lundi ne revient pas juridiquement sur le retrait de l’agrément diplomatique. Elle contourne cependant son effet pratique le plus immédiat : le départ de Chibani du territoire. C’est sur cette différence entre statut diplomatique et droit individuel au séjour que repose désormais le compromis.
Une décision qui révèle deux lectures au sein de l’État
L’affaire met ainsi en lumière une différence d’approche entre deux institutions libanaises. Le ministère des Affaires étrangères raisonne à partir de la Convention de Vienne et de la décision souveraine déclarant un diplomate persona non grata. La Sûreté générale dispose, de son côté, de compétences administratives concernant l’entrée et le séjour des étrangers sur le territoire.
La formule adoptée lundi semble considérer que la fin du statut diplomatique n’empêche pas nécessairement Chibani d’obtenir un autre titre de séjour en tant que ressortissant iranien. Cette interprétation permet de maintenir la décision du ministère sur le plan diplomatique tout en évitant l’expulsion de l’intéressé.
Elle soulève néanmoins une question institutionnelle. La décision du 24 mars ne se limitait pas au retrait de l’agrément de Chibani. Le communiqué officiel du ministère demandait explicitement au diplomate de quitter le territoire libanais. Le permis accordé cinq mois plus tard produit donc une situation dans laquelle cette exigence reste formellement inscrite dans la décision diplomatique, tandis qu’une autre administration autorise la même personne à séjourner légalement dans le pays.
Cette contradiction explique la sensibilité politique du dossier. Elle ne porte plus seulement sur la présence d’un diplomate iranien, mais sur la manière dont une décision de politique étrangère prise au nom de l’État s’articule avec les pouvoirs administratifs d’une autre institution.
Un compromis pour éviter une nouvelle crise avec Téhéran
La solution de six mois permet toutefois aux autorités libanaises d’éviter une confrontation immédiate avec l’Iran et avec ses alliés au Liban. Une expulsion effective de Chibani aurait probablement provoqué une réaction de Téhéran au moment où les relations entre les deux pays sont déjà tendues par plusieurs dossiers.
Le gouvernement libanais cherche depuis plusieurs mois à redéfinir ces relations autour du principe de non-ingérence. Cette volonté a pris une importance particulière avec le débat sur les armes du Hezbollah et les déclarations de responsables iraniens concernant les décisions prises par les institutions libanaises.
Beyrouth considère que ces prises de position touchent directement à sa souveraineté. Téhéran continue pour sa part de défendre son alliance avec le Hezbollah et de présenter le mouvement comme un acteur essentiel de la résistance contre Israël. Cette divergence place régulièrement les relations bilatérales sous tension.
Le cas Chibani est devenu l’une des manifestations concrètes de ce rapport de force. En mars, le Liban avait voulu montrer qu’un diplomate étranger ne pouvait pas intervenir dans le débat politique intérieur sans conséquence. Cinq mois plus tard, son maintien grâce à un titre de séjour personnel montre les limites politiques rencontrées lorsqu’il s’agit de transformer cette position en départ effectif.
Six mois qui repoussent le problème sans le régler
La résidence accordée à Mohammad Reza Chibani règle son statut immédiat, mais pas le différend diplomatique entre le Liban et l’Iran. Le diplomate pourra demeurer sur le territoire sans représenter officiellement son pays auprès des autorités libanaises. Téhéran devra toujours décider s’il présente un autre candidat au poste d’ambassadeur ou maintient une représentation conduite à un niveau inférieur.
Pour Beyrouth, la question sera également de déterminer si cette formule reste exceptionnelle ou si elle ouvre un précédent concernant l’application d’une déclaration de persona non grata. La Convention de Vienne permet à l’État d’accueil de retirer sa reconnaissance à un diplomate et d’exiger son rappel. Le cas libanais ajoute désormais une situation dans laquelle l’intéressé perd son statut diplomatique mais conserve un droit de séjour accordé par l’administration nationale.
L’échéance est simplement déplacée de six mois. À son terme, la question du renouvellement de la résidence de Chibani se posera de nouveau si celui-ci se trouve toujours au Liban. Entre-temps, les autorités devront également clarifier la représentation iranienne à Beyrouth et les conditions d’un retour à des relations diplomatiques normales.
La décision du 24 août permet donc d’éviter le départ immédiat que le ministère des Affaires étrangères exigeait depuis mars, sans annuler formellement la désignation de Chibani comme persona non grata. Le diplomate iranien reste au Liban, mais il y reste désormais comme ressortissant étranger titulaire d’un permis de séjour de six mois et non comme ambassadeur reconnu. C’est précisément cette distinction qui devrait alimenter le débat institutionnel et politique dans les prochains jours.



