Une publication publiée sur les réseaux sociaux, montrant l’ampleur du désastre des carrières au Liban a été largement partagée et pour cause: Le Pays des Cèdres autrefois connu pour la beauté de ses montagnes est défiguré par quelques 52 000 000 mètres carrés de carrières disséminées sur l’ensemble de son territoire. La population est désormais sensible aux impacts écologiques et commence à se mobiliser.

L’auteur de cette étude effectuée à titre bénévole, Antoine Atallah, a répondu à nos questions. Il partagera ainsi ses motivations, sa méthodologie de travail mais également son analyse et l’objectif désormais de telles études même, c’est à dire, à faire comprendre à la société civile les enjeux et les défis posés par ces carrières. 

Qui êtes-vous?

Je suis architecte-urbaniste, je travaille en France. Je suis aussi vice-président de l’ONG Save Beirut Heritage et membre du comité du Arab Center for Architecture. Je connais aussi une forte activité d’activiste depuis 2012: les principales causes sur lesquelles je me suis engagé ces dernières années sont: la préservation du patrimoine urbain et architectural à Beyrouth, la mobilisation contre le projet d’autoroute Hekmeh/Turk à achrafieh (aussi connue sous le nom de Boulevard Fouad Boutros), la mobilisation contre le projet de parking sous le Jardin des Jésuites, la préservation du site de Ras el-Natour à Anfeh menacé par un projet immobilier. 

Pourquoi cette idée de présenter ces carrières? Comment vous êtes venu cette idée?

L’idée de présenter les carrières dans leur globalité, sur l’ensemble du territoire, est venue des fortes mobilisations anti-carrières qui ont récemment eu lieu à Mayrouba, Aaqoura et Tannourine. Autant j’ai été heureux de voir une réaction si vive de la part des populations locales, qui ont ainsi réussis à arrêter les projets de carrières, autant je me disais qu’il manquait un élément de discours qui soit national, ce problème étant présent sur l’ensemble du territoire. Faire une carte indiquant la totalité des carrières du pays permet de mettre une image très claire et sans équivoque de ce désastre à la disposition de l’opinion public, d’autres activistes et, qui sait, des décideurs!
 
Je suis par ailleurs convaincu que la cartographie est une forme d’activisme, car l’information est une arme, et la visualisation de l’information permet de sensibiliser, de révéler de scandaliser, de convaincre, de démontrer. La cartographie pas sa vaste échelle permet de déceler, au delà des cas particuliers, des dynamique globales, l’échec ou le succès de politiques d’aménagement. Il n’est pas dans l’intérêt des décideurs de faire connaitre les problèmes dans leur globalité, il est au contraire dans leur intérêt que chacun soit braqué sur sa petite bulle, sa petite région ou sa petite communauté afin d’éviter des protestations trop vives. Montrer l’étendue national du problème permet aux gens de se projeter au-delà de leur environnement immédiat et de prendre conscience, de s’approprier une cause nationale. Enfin, et plus simplement, j’ai voulu montrer l’impact de ces carrières sur nos paysages, qui sont presque tous déjà attaqués ou du moins menacé, par ces carrières qui se développent n’importe comment. 

Quelle est la méthodologie de travail?

Il s’agit d’un travail effectué sur un programme SIG (Service d’Information Géographique) qui permet de renseigner des données géographique individuellement et surtout, de les rendre consultables par tous (sur OpenStreetMap par exemple) et éventuellement d’en faire des cartes interactives. Il s’agit d’une méthode de travail « Open Source », ces données seront à disposition de tous, pour être exploitées, amendées, complétée, etc. Je serai très heureux si cette première base que j’ai constituée est un jour prise en main par d’autres activiste et complétée par des informations plus précise (légalité ou non, en exploitation ou non, type de matériau excavé, etc.). 
 
Le processus lui-même a été ardu. Il s’agissait tout simplement de parcourir l’ensemble du territoire libanais, petit bout par petit bout, chaque vallée, montagne, colline… et dès que je repérais visuellement une carrière, je la détourais pour avoir son emprise et sa surface. Le carrières sont très visibles et facilement reconnaissables sur vue aérienne, ce qui a permit d’effectuer de travail assez facilement. 

Quels sont les résultats de ce travail?

Cliquer pour agrandir. ©Antoine Atallah, avec son aimable autorisation
Cliquer pour agrandir. ©Antoine Atallah, avec son aimable autorisation

Les résultats sont éloquents: 52 000 000 de mètres carrés sur l’ensemble du territoire. Soit 52km2, soit près de 3 fois la superficie de Beyrouth. La Mouhafazah du Mont Liban est fortement atteinte, en particulier les Caza de Keserwan, du Metn et de Aley, le Chouf étant lui largement préservé. Au Nord, ce sont le Koura et Batroun qui sont les plus affectés, les autres districts étant relativement peu mités. Le Sud aussi est relativement plutôt préservé à l’exception notoire du Caza de Jezzine et du nord du Caza de Marjaayoun, qui sont très fortement affectés. Enfin, dans la Bekaa, l’Anti-Liban est atrocement grignoté sur une grande partie de son linéaire, avec le plus grand groupe de carrières du pays situé directement à l’Est de Ersal.

 
Autre chiffre épatant: plus de 95% des carrières sont situées en dehors des zones identifiées par le Masterplan des Carrière édité par le Ministère de l’Environnement en 2009! Certes, un nombre non négligeable de ces carrières ont démarré avant 2009 et ont depuis cessé leurs activités… mais cela n’explique pas pourquoi des carrières immenses, comme celles de Chekka, de Ain Dara, de Rihane (Jezzine), de Karm Chbat (Hermel/Akkar) peuvent continuer sans aucune entraves leurs activités bien que présentes en dehors des zones réglementaires. Ce Masterplan ne serait-il que consultatif, comme souvent pour les documents d’urbanisme et d’aménagement au Liban? Il faudrait se renseigner pour le savoir.
 

Quels sont les objectifs de cette étude?

Les objectifs de cette étude est de mettre, devant les yeux de tous, qu’ils soient du simple public ou des décideurs, l’ampleur de la catastrophe environnementale et paysagère que ce laisser-faire a induit toutes ces années. J’espère un électrochoc, un gros coup de honte, quelque chose qui fasse réagir les hautes sphères du pouvoir. J’espère aussi que ce travail pourra indigner suffisamment l’opinion public pour inciter d’autres personnes à se révolter dans leurs régions, leurs villages, leurs montagnes. 
 
Ensuite, cette étude, j’espère, vivra sa vie entre les mains d’autres activistes, chercheurs et enquêteurs, et pourra servir d’autres objectifs propres à chacun. Ce repérage peut être recoupé avec toutes sortes d’autres sujets et d’autres informations, pour obtenir une vision globale de l’impact de ces carrières sur l’érosion, sur la qualité et la turbidité de l’eau des fleuves, sur les sources et nappes phréatiques. Il peut servir de repère, de liste de sites à « visiter » pour documenter l’impact visuel sur les paysages. Mais ca, je le laisse à d’autres que moi.

Quelles sont les premières réactions?

Les réactions ont été vives de la part du public, unanimement scandalisé par l’étendue du désastre. Au moment où j’écris ces lignes, mon post a été partagé près de 300 fois ce qui révèle un vif intérêt pour le sujet. J’ai été par ailleurs contacté par plusieurs journalistes et télévisions afin de parler de mon initiative et plus généralement du sujet. J’aimerais aussi une réaction au niveau décisionnel, du ministre de l’Environnement tout particulièrement, mais aussi des travaux publics, du tourisme ou de la culture. Peut-être que ce travail pourra arriver sur le bureau du Premier Ministre ou de la Présidence? J’ose espérer que ce soit envisageable. 
 
Par ailleurs, j’ai eu des demandes de gens qui aimeraient voir ce même travail se faire concernant les décharges ou encore l’occupation de la cote ou l’urbanisation incontrôlée. Je n’ai pas les moyens de faire ce travail là, mais j’encourage vivement d’autres à le faire. Je rêverais d’obtenir un jour une carte globale qui soit une compilation de tout ce qui porte atteinte à notre paysage, à notre patrimoine naturel commun: carrières, décharges, barrage ratés, urbanisation rampante, occupation et dénaturation de la cote, etc. 

Quelles sont les suites à donner à cette étude?

Il faut qu’un moratoire soit imposé sur l’expansion de toutes les carrière du pays qui ne se trouvent pas dans les zones désignées par le Masterplan des carrières. Il faut appliquer ce document quitte à lui donner une dimension légale forte et obligatoire, si ce n’est pas déjà le cas. Donner aux forces de l’ordre, aux municipalités et à la justice les moyens d’arrêter les activité contrevenantes. Compléter le Masterplan, afin d’intégrer un plan de réaménagement des carrières qui ont été les plus destructrices pour les paysages. 
 
Mais aussi dans un deuxième temps, repenser ce Masterplan: pour retirer les zones (aujourd’hui non utilisées) qui ont été placées dans des secteurs aujourd’hui miraculeusement vierges et préservés (comme à Mechmech et Fnaidek dans le Akkar où se trouvent deux de ces zones)… mais aussi spécifiquement dans l’Anti-Liban où se trouve la vaste majorité des zones admises, repositionner ces zones autour des secteurs qui ont déjà été largement mités afin que, le jour où ce Masterplan sera respecté, ne pas ajouter une surface détériorée légalement à une surface déjà détériorée illégalement. (Je précise que ces recommandations ne sont que mon humble opinion, qui me semblent logique mais qui pourraient être remises en cause par des experts et environnementalistes qui sont plus capable de juger de la démarche à suivre). 

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