Alors qu’un débat agite la France sur l’opportunité d’un projet de loi amalgamant antisionisme et antisémitisme, alors que la Métropole connait une montée des actes antisémites.

Mardi, le Président Français, Emmanuel Macron s’était formellement opposé ce mardi à l’idée d’un député LREM de pénaliser l’antisionisme au même titre que l’antisémitisme. Puis il consent à voir ce projet de loi être soutenu et adopté par l’Assemblée Nationale, à l’occasion du 34e dîner du Crif qui s’est déroulé ce mercredi 20 février.

Changement de ton? Pas vraiment: en 2017 déjà, Macron dénonçait l’antisionisme comme la «forme réinventée» de l’antisémitisme.

Pourtant il s’agit bel et bien de 2 choses différentes.

Le discours d’Emmanuel Macron devant le CRIF

Le sémitisme est une origine ethnique et concernerait les locuteurs de la langue sémite d’origine moyen-orientale. Les hébreux anciens, les Cananéens et leurs descendants phéniciens, voir aujourd’hui à cause des filiations génétiques, les libanais modernes, les palestiniens et au-delà une grande partie des populations du Machrek, sont des sémites. La dimension génétique est donc présente dans le concept de sémitisme.

Quant au sionisme, il s’agit d’une doctrine politique prônant le retour des juifs à Sion donc à Jérusalem et au-delà en Israël.

Il existe même des sionismes chrétiens, comme certaines sectes religieuses aux USA qui y voient une condition nécessaire à l’apocalypse et au retour du Christ sur terre.
Ce sionisme chrétien est d’ailleurs largement condamné par les Eglises Orientales comme une doctrine fausse, contraire à l’esprit du christianisme. Seraient-elles à ce moment-là, ces Eglises, antisémites?
Il s’agit donc de l’expression d’un opinion politique. Être antisioniste est par conséquent être opposé au sionisme.

Enfin, le sionisme était une idéologie minoritaire auprès des juifs européens, jusqu’à la 2ème guerre mondiale. Pourrait-on également décrire les juifs qui s’opposent au sionisme comme des antisémites?

Considérer le fait d’être antisioniste comme étant punissable par la loi est au final, une manière d’instaurer un délit d’opinion dans l’expression d’une opposition à une idéologie politique.

Ce débat en France vu du Liban

Ce débat entre sionisme et antisionisme prend en effet, une valeur particulière au Liban où la France occupe une place spéciale dans le coeur de nombreux libanais.

Beaucoup de libanais ressentent dans ce débat, une sorte d’abandon de la France par rapport à des valeurs qui étaient les siennes. La France, devenue puissance mandataire, avait parrainé la création du Grand Liban, le 1er septembre 1920.

L’autre puissance mandataire de la région, la Grande Bretagne régissait alors la Palestine, la Jordanie. Elle a laissé s’établir petit à petit les tenants d’un foyer national juif, à savoir les pionniers du sionisme.

Précédemment, les accords de Sykes Picot accordaient à la France, un territoire s’étendant depuis la périphérie de la ville de Haïfa jusqu’aux rives du lac de Tibériade. Puis suivront les négociations Paulet-Newcombe qui donneront un accord préliminaire en décembre 1920, accord qui sera confirmé en 1923. Les frontières seront celles qu’on reconnait internationalement aujourd’hui et différentes du tracé de la Ligne Bleue de 1948 qui est une ligne de démarcation.

Presqu’un siècle plus tard, il convient de rappeler que presque tous les Hauts Commissaires Français au Levant, donc au Liban et en Syrie, se sont opposés aux demandes de la Grande Bretagne d’obtenir plus de territoires sous leurs mandats.

Ils se sont encore opposés à la création de colonies juives dans les pays dont ils avaient mandat comme le Liban et la Syrie donc au Sionisme.

Le général Henri Joseph Eugène Gouraud en 1923, alors Haut Commissaire du Levant. Source Photo: Wikipedia
Le général Henri Joseph Eugène Gouraud en 1923, alors Haut Commissaire du Levant. Source Photo: Wikipedia

Déjà en 1920, le Général Henri Joseph Eugène Gouraud s’opposait aux revendications territoriales britanniques. Ces derniers souhaitaient étendre leurs territoires jusqu’à la rive Sud du Litani.

Puis, en 1924, le Haut Commissaire au Levant, Maxime Weygand interdira par décret la vente de terrains au nord de la ligne Paulet Newcombe, des terrains sur lesquelles, peut-on lire à l’époque, selon les chroniques d’alors, « le sionisme a des visées expansionnistes ».

Il s’agit en fin de compte d’une reconnaissance d’un caractère idéologique et nationaliste et non d’un caractère ethnique au sionisme.
Il répondait ainsi à des projets d’établissements de colonies juives au Liban et plus particulièrement au Sud Liban et en Syrie.

En 1935, Damien de Martel, nouveau Haut Commissaire en Charge du Levant, pourtant marié à une juive demandait à Paris l’interdiction de l’installation de 10 000 colons juifs en Syrie et au Liban. Il estimait qu’il fallait éloigner « les convoitises sudistes ».

Ces colons étaient des sionistes qui avaient des projets similaires à ceux qu’on peut voir en Israël ou Palestine: Prendre des territoires aux populations locales, ce qui ne se fait pas sans heurts et sans conflit. Le sionisme est donc une doctrine politique ouvrant la voie à des conflits territoriaux.

La clarté et la clairvoyance des Hauts Commissaires Français au Levant nous auraient aujourd’hui évité un conflit qui dure depuis presqu’un siècle, avec ses lots de massacres. On pourrait notamment citer ceux de juifs en 1929 à Jérusalem, ceux de populations arabes à Deir Yassin en 1948, qui a abouti à un véritable nettoyage ethnique de la Palestine. Son territoire se réduit comme peau de chagrin aujourd’hui.

Un Charles de Gaulle très clairvoyant sur la question du Sionisme

Plus proche de nous, Charles de Gaulle évoquait bien l’établissement d’un foyer sioniste – pour reprendre ses mots puis d’Israël posait également des questions. Un des discours assez connu du Président Français.

Cette implantation sur des terres au milieu de peuples hostiles allait entrainer un conflit interminable avec un état d’Israël guerrier et résolu à s’agrandir avec une politique visant à s’étendre grace à l’émigration. En d’autres termes par la mise en avant du sionisme devenue une arme politique dans le conflit israélo-arabe.
Il évoquait également le cas des sionistes chrétiens à juste titre et il faut dire par clairvoyance.

Il rappelait que l’état d’Israël était une réalité. La France pourrait jouer alors le rôle d’un médiateur entre Pays Arabes et l’Etat Hébreu. Il évoquait déjà la Paix contre les Terres, ce qui n’allait pas dans le sens des doctrines sionistes. Charles de Gaulle serait peut- être aujourd’hui accusé d’être d’antisémite en dénonçant les dérives du sionisme.

Les juifs libanais, victimes du sionisme

Même si la communauté juive a aujourd’hui presque disparue, elle comptait 20 000 personnes avant la création d’Israël. L’essentiel de ses membres se trouvent non pas en Israël mais en Europe ou aux USA. Et pour cause.

Elle sera prospère jusqu’à la guerre civile de 1975 et résidera principalement dans le quartier de Wadi Abu Jmil.

Des synagogues existent aussi un peu partout au Liban, comme à Deir el Qamar dans le Chouf, à Saïda au Sud Liban, à Beyrouth même ou elle vient d’être restaurée après avoir été détruite – oh ironie – par un bombardement israélien en 1982, Tsahal accusant l’OLP de Yasser Arafat d’y avoir stocké des armes.

Des officiers juifs libanais seront présents au sein de l’Armée Libanaise.

Certains s’illustreront même dans des combats opposant l’institution militaire libanaise à ce qui deviendra Tsahal en 1948.

Puis ils en seront toutefois écartés dans les années 1950 et 1960 en raison de la tournure d’un conflit avec Israël prenant un aspect religieux.

Le Saviez-Vous?

Le 30 mai 1946, un traité secret est conclu entre le patriarche Arida et l’Agence juive. 

Il s’agissait pour le Patriarche Arida de permettre aux Chrétiens du Liban de survivre dans un environnement géopolitique plutôt instable.

Les maronites reconnaissent de leur côté aux Juifs le droit de créer un Etat en Palestine tandis que le caractère chrétien et indépendant du Liban est reconnu par les Juifs.

Cet accord ne sera pas reconnu par l’Etat Libanais, seul apte à représenter le Liban sur un plan international.

Les juifs libanais sont bien conscients de l’amalgame entre sionisme et sémitisme, entre israéliens et juifs. Ils en ont été, comme beaucoup de juifs arabes, les premières victimes d’un conflit. Pourtant ce conflit ne les concernait pas au premier abord.

Les juifs en France seraient vus comme des conquérants par l’amalgame entre sémitisme, le fait d’être juif et sionisme. Comme le soulignait si bien Charles de Gaulle dans son discours à ce sujet, pourraient également en devenir des victimes. Ils sembleront appartenir à une partie d’un conflit qui ne les concerne pas au premier abord.

La communauté juive française, tout comme la communauté juive libanaise pourrait donc être la principale victime de cette nouvelle loi. Cette législation aggrave les choses au lieu de les arranger.