L’économie libanaise devrait se contracter de 6,4 % en 2026. Le chiffre marque un retournement brutal après une croissance réelle estimée à 4,2 % en 2025. La reprise de la guerre en mars explique une part déterminante de cette dégradation, mais elle ne suffit pas à comprendre la profondeur de la récession. Le choc militaire frappe une économie déjà soumise à une politique monétaire restrictive, à une politique budgétaire prudente, à des prélèvements plus élevés et surtout à un système bancaire qui ne finance toujours presque plus l’économie réelle.
Cette combinaison transforme un choc extérieur en crise économique beaucoup plus large. Les ménages perdent du pouvoir d’achat, les entreprises réduisent leurs investissements et les importateurs doivent financer une grande partie de leurs marchandises avec leurs propres liquidités. Dans le même temps, l’État cherche à préserver l’équilibre budgétaire et la Banque du Liban défend la stabilité de la livre en contrôlant étroitement la liquidité. Le Liban se retrouve ainsi avec plusieurs politiques compréhensibles prises séparément, mais dont les effets cumulés deviennent fortement restrictifs lorsque l’activité s’effondre.
Une récession de 6,4 % après le rebond de 2025
Le changement de trajectoire est considérable. Le PIB réel avait augmenté de 4,2 % en 2025, soit la meilleure performance enregistrée depuis le début de la crise financière en 2019. La consommation, le tourisme et certains investissements avaient recommencé à progresser. Cette reprise restait fragile, mais elle laissait espérer une normalisation progressive.
En 2026, le PIB devrait au contraire reculer de 6,4 %. Une institution internationale estime que la croissance se situe environ 10,4 points sous ce qu’elle aurait pu atteindre dans un scénario sans nouvelle guerre. Ce calcul confirme que le conflit constitue le choc immédiat majeur. Il montre aussi ce que le pays perd en croissance potentielle, au-delà de la simple contraction comptable.
La situation est aggravée par une inflation attendue autour de 17,5 %. Le Liban ne connaît donc pas seulement une diminution de la quantité de biens et services produits. Il subit simultanément une augmentation importante de leur prix. Pour les ménages, cette combinaison est beaucoup plus difficile qu’une récession accompagnée d’une baisse des prix.
| Indicateur | Niveau ou évolution | Lecture économique |
|---|---|---|
| Croissance réelle en 2025 | +4,2 % | Reprise après plusieurs années de crise |
| Prévision de croissance 2026 | -6,4 % | Retour à une forte récession |
| Écart avec un scénario sans conflit | -10,4 points | Mesure de l’impact de la guerre |
| Inflation prévue en 2026 | 17,5 % | Baisse supplémentaire du pouvoir d’achat |
| Solde budgétaire 2025 | +3,9 % du PIB | Politique budgétaire très prudente |
| TVA | 12 %, contre 11 % | Pression supplémentaire sur la consommation |
| Crédits bancaires/dépôts | 5,86 % en juin | Intermédiation bancaire extrêmement faible |
La guerre est le déclencheur, pas l’unique cause
Le premier moteur de la récession est évidemment sécuritaire. La guerre a perturbé le tourisme, provoqué des déplacements de population, endommagé des logements et des infrastructures et rendu les entreprises beaucoup plus prudentes. Elle a également affecté la consommation intérieure, car les ménages confrontés à l’incertitude reportent les dépenses qui ne sont pas indispensables.
Le tourisme est particulièrement sensible à ce type de choc. Lorsque les compagnies aériennes réduisent leurs rotations, que les assurances augmentent leurs primes ou que les visiteurs craignent une escalade, les réservations peuvent disparaître en quelques jours. Les hôtels, restaurants, agences de voyages, transports et commerces perdent alors simultanément une partie de leurs recettes.
La guerre a également renchéri le pétrole, le fret et certaines importations. Pour une économie extrêmement dépendante de l’extérieur, cette hausse se transmet rapidement à l’ensemble des prix. Le coût d’un produit importé dépend non seulement de son prix à l’origine, mais aussi du transport, du carburant, de l’assurance, du financement et des taxes prélevées avant son arrivée chez le consommateur.
La particularité libanaise est que ces chocs rencontrent une économie dépourvue de plusieurs mécanismes traditionnels d’amortissement. Le crédit bancaire reste très faible, l’État ne peut pas emprunter normalement sur les marchés et la banque centrale ne peut pas injecter massivement de la liquidité sans risquer de déstabiliser de nouveau la monnaie.
La politique monétaire stabilise la livre mais freine l’activité
La politique de la Banque du Liban repose depuis plusieurs années sur une gestion restrictive de la liquidité en livres. Cette stratégie a contribué à stabiliser le taux de change après l’effondrement monétaire qui avait marqué les premières années de la crise. Elle a également permis de réduire le risque d’une nouvelle spirale entre création monétaire, dépréciation et inflation.
Cette stabilité constitue un acquis important. Une reprise de la chute de la livre entraînerait immédiatement une nouvelle augmentation du prix des importations et pourrait provoquer une nouvelle perte de confiance. Dans une économie où de nombreux produits essentiels sont achetés en devises, préserver le taux de change reste donc un objectif central.
Mais cette politique a un coût économique. Une liquidité en livres étroitement contrôlée limite la capacité du système financier à créer du crédit. Elle empêche également l’État de financer une relance importante par création monétaire. En période de croissance, cette discipline peut contribuer à stabiliser l’économie. En période de récession, elle renforce cependant la faiblesse de la demande.
Le Liban se trouve donc devant un véritable dilemme monétaire. Assouplir fortement la politique monétaire pourrait soutenir temporairement l’activité, mais risquerait de remettre sous pression la livre et les prix. Maintenir la politique actuelle protège davantage la monnaie, mais laisse les ménages et les entreprises supporter une grande partie de la contraction.
L’absence de crédit est devenue un facteur de récession
La faiblesse du système bancaire représente probablement le principal handicap structurel de l’économie libanaise. Six ans après le déclenchement de la crise financière, les banques continuent de prêter très peu au secteur privé. À fin juin 2026, les crédits au secteur privé représentaient seulement 5,86 % des dépôts bancaires.
Le chiffre est exceptionnellement faible pour une économie fondée historiquement sur les banques. Les crédits au secteur privé atteignaient environ 453 000 milliards de livres en juin. Ils avaient encore diminué de 2,66 % depuis le début de l’année et de 7,4 % sur douze mois. Les dépôts, eux, restent massivement dollarisés, à près de 98,7 %.
Cette situation signifie qu’une grande quantité d’épargne existe comptablement dans le système, mais qu’elle ne circule pas normalement vers l’investissement. Les banques conservent une attitude extrêmement prudente en raison de leurs pertes historiques, de leurs contraintes de liquidité et de l’incertitude entourant la restructuration du secteur.
Dans une économie fonctionnelle, une entreprise peut emprunter pour acheter une machine, financer un stock ou absorber une diminution temporaire de ses ventes. Au Liban, elle doit souvent mobiliser ses fonds propres ou rechercher une source de financement extérieure. Cela ralentit la croissance même lorsque l’entreprise dispose d’un marché potentiel.
Les banques augmentent indirectement le coût des importations
Le problème bancaire est particulièrement visible dans le commerce extérieur. Importer nécessite de financer plusieurs semaines, voire plusieurs mois, entre la commande d’un produit et son paiement par le client final. Dans un système bancaire normal, cette période peut être couverte par une lettre de crédit, une facilité de caisse ou un financement à court terme.
Lorsque ces instruments sont rares, l’importateur doit immobiliser ses propres dollars. Il peut devoir payer son fournisseur avant l’expédition, financer le transport, acquitter les droits à l’arrivée puis conserver la marchandise en stock jusqu’à sa vente. Chaque étape consomme de la trésorerie.
Le coût économique de cette immobilisation apparaît ensuite dans le prix. L’importateur doit rémunérer son capital, couvrir le risque et conserver une marge de sécurité plus importante. Deux produits achetés au même prix à l’étranger peuvent donc être vendus à des prix différents selon la qualité du système financier qui finance leur acheminement.
| Étape | Avec un crédit bancaire normal | Dans la situation libanaise | Effet sur le coût |
|---|---|---|---|
| Commande | Lettre de crédit | Avance ou cash | Trésorerie immobilisée |
| Transport | Crédit à court terme | Fonds propres | Coût du capital |
| Dédouanement | Ligne bancaire | Paiement immédiat | Besoin de liquidité |
| Stockage | Financement du stock | Autofinancement | Immobilisation prolongée |
| Vente | Crédit commercial | Paiement recherché rapidement | Pression sur les clients |
| Risque | Partagé avec la banque | Supporté par l’entreprise | Marge de précaution |
Cette mécanique touche presque tous les secteurs. Un importateur d’aliments, de médicaments, de pièces automobiles ou de machines doit répercuter une partie du coût financier sur ses clients. La crise bancaire entretient ainsi une forme d’inflation structurelle tout en limitant simultanément l’investissement.
Un cercle vicieux entre banques et entreprises
La prudence des banques peut se comprendre du point de vue microéconomique. Prêter pendant une récession augmente le risque de défaut. Une banque encore fragilisée par les pertes accumulées depuis 2019 hésite logiquement à prendre de nouveaux risques importants.
Le problème apparaît lorsque toutes les banques adoptent simultanément cette attitude. Le crédit se contracte, les entreprises investissent moins et leur activité ralentit. Cette faiblesse économique augmente ensuite le risque que les banques avaient précisément cherché à éviter.
La relation devient circulaire. Les banques ne prêtent pas parce que l’économie est fragile, et l’économie reste fragile parce que les banques ne prêtent pas. C’est pourquoi la restructuration bancaire ne constitue pas seulement une question de restitution des dépôts. Elle représente l’une des conditions principales d’un retour durable de la croissance.
Les changements législatifs adoptés en 2026 constituent une étape dans cette direction. Ils ne suffisent toutefois pas à rétablir immédiatement la confiance, recapitaliser les établissements viables et remettre en circulation des volumes importants de crédit.
La politique fiscale devient plus lourde en pleine faiblesse économique
Le gouvernement a parallèlement cherché à préserver l’équilibre des finances publiques. Cette stratégie répond à une contrainte réelle : l’État libanais ne peut plus financer d’importants déficits par l’endettement classique et ne peut pas revenir sans risque au financement monétaire qui avait accompagné l’effondrement de la livre.
Cette discipline produit néanmoins un effet restrictif lorsqu’elle est appliquée dans une économie en contraction. Le budget public ne joue pas pleinement son rôle contracyclique. Lorsque la consommation et l’investissement privés chutent, l’État n’augmente pas suffisamment ses propres investissements pour compenser cette diminution.
En 2025, les comptes publics avaient enregistré un excédent global équivalant à environ 3,9 % du PIB. Cette performance traduisait une amélioration du recouvrement fiscal, des recettes douanières et de la TVA. Elle démontrait une capacité nouvelle à mieux contrôler les finances publiques.
Mais un excédent possède aussi une signification macroéconomique. Il indique que l’État prélève davantage de ressources sur l’économie qu’il n’en restitue sous forme de déficit. Dans une phase de reconstruction et de croissance, cette discipline peut renforcer la confiance. Dans une récession sévère, elle peut accentuer la faiblesse de la demande si elle n’est pas accompagnée d’investissements productifs importants.
TVA à 12 % : davantage de recettes, moins de revenu disponible
En février 2026, le gouvernement a décidé de relever le taux de TVA de 11 % à 12 %. La mesure faisait partie du financement d’une augmentation des rémunérations et indemnités du secteur public et des militaires. L’objectif budgétaire était d’éviter que ces dépenses supplémentaires ne créent un déficit non financé.
Cette décision est cohérente du point de vue comptable. Une nouvelle dépense permanente doit normalement être accompagnée d’une recette permanente. Elle devient toutefois plus difficile à absorber lorsqu’elle intervient quelques semaines avant une forte détérioration de l’activité.
La TVA est payée sur la consommation. En augmentant son taux, l’État prélève une part légèrement supérieure de la dépense réalisée par les ménages. Le consommateur paie davantage si l’entreprise répercute entièrement la taxe. Si celle-ci absorbe une partie de l’augmentation, sa marge diminue.
Dans les deux cas, l’économie privée supporte le coût. Le consommateur perd du pouvoir d’achat ou l’entreprise perd de la rentabilité. L’effet individuel paraît limité pour une seule transaction, mais devient significatif lorsqu’il porte sur des millions d’achats pendant une année entière.
Le carburant ajoute une deuxième pression fiscale
Le gouvernement a également décidé une augmentation de l’ordre de 300 000 livres sur le prix d’un bidon de vingt litres d’essence, tout en supprimant une hausse précédemment envisagée sur le mazout. Cette décision était destinée, elle aussi, à contribuer au financement des nouvelles dépenses publiques.
Une taxe sur l’essence dépasse cependant largement l’automobiliste. Le transport intervient dans toutes les chaînes de production et de distribution. Une hausse du carburant affecte les taxis, les livraisons, les entreprises de transport, les représentants commerciaux et le déplacement des salariés.
Les entreprises répercutent progressivement une partie de ces coûts sur leurs tarifs. Lorsque la taxe est suivie, comme en 2026, par une forte hausse internationale du pétrole, les deux effets se cumulent. Une mesure budgétaire relativement limitée au moment de son adoption devient alors un élément supplémentaire du choc énergétique.
Taxes à l’importation et besoins de trésorerie
D’autres prélèvements appliqués aux importations jouent également un rôle. Le système fiscal maintient notamment une contribution de 3 % sur certaines marchandises importées assujetties à la TVA. Pour certaines catégories d’importateurs n’ayant pas respecté leurs obligations fiscales, une avance de 1,5 % peut également être prélevée à l’entrée.
Tous ces prélèvements ne doivent pas être assimilés à une hausse définitive de l’impôt. Une avance fiscale peut être récupérée ou déduite de l’impôt finalement dû. Elle crée néanmoins un besoin de trésorerie immédiat au moment du dédouanement.
C’est précisément là que la politique fiscale rencontre la crise bancaire. Un prélèvement payé à l’avance serait relativement facile à supporter par une entreprise disposant d’une ligne de crédit bancaire. Dans une économie où le crédit est rare, cette même avance oblige l’importateur à mobiliser encore davantage de cash.
Une taxe de frontière peut ainsi produire un effet supérieur à son montant facial lorsqu’elle est appliquée dans une économie insuffisamment financée.
Le coût cumulé pour une entreprise
Les difficultés des entreprises libanaises ne proviennent donc pas d’une seule variable. Elles supportent simultanément plusieurs hausses de coûts alors que leurs ventes peuvent diminuer.
| Facteur | Effet sur l’entreprise |
|---|---|
| Guerre | Baisse de la demande et hausse du risque |
| Pétrole | Transport et production plus chers |
| TVA | Pression sur le prix final ou sur la marge |
| Fiscalité à l’importation | Coût et trésorerie supplémentaires |
| Crédit bancaire rare | Autofinancement des stocks |
| Taux élevés ou accès difficile au prêt | Investissement retardé |
| Électricité instable | Recours à des solutions privées |
| Inflation | Salaires et intrants plus coûteux |
Une entreprise saine peut absorber un ou deux de ces chocs pendant une période limitée. Leur accumulation pendant plusieurs mois modifie cependant son comportement. Elle reporte les recrutements, réduit ses commandes et évite les investissements dont le rendement est incertain.
Ce comportement est rationnel pour chaque chef d’entreprise. À l’échelle nationale, il devient récessif. Moins d’investissement signifie moins de commandes pour les fournisseurs, moins d’emplois et moins de revenus distribués.
Le paradoxe des augmentations salariales publiques
Les nouvelles taxes ne disparaissent toutefois pas entièrement de l’économie. Une partie de leurs recettes finance les rémunérations des fonctionnaires, militaires et retraités du secteur public. Ces ménages utilisent ensuite une partie de ce revenu supplémentaire pour consommer.
Il existe donc un effet de compensation. Les prélèvements réduisent la consommation d’un côté, tandis que l’amélioration des revenus publics peut l’augmenter de l’autre. Le bilan net dépend du comportement des ménages et de la manière dont les recettes sont utilisées.
La question distributive reste importante. Une TVA touche une base très large de consommateurs. L’augmentation salariale bénéficie à une catégorie déterminée de la population. Les ménages modestes consacrent généralement une part plus élevée de leurs revenus aux dépenses courantes, ce qui rend les taxes indirectes proportionnellement plus lourdes pour eux.
Le problème n’est donc pas uniquement la quantité totale de recettes prélevées, mais aussi la manière dont leur coût est réparti.
Une politique budgétaire difficilement contracyclique
Dans une récession classique, l’État peut accepter temporairement un déficit afin de financer des infrastructures, soutenir les revenus et empêcher une chute trop brutale de la demande. Le Liban dispose d’une capacité limitée pour appliquer cette stratégie.
La dette publique reste insoutenable et sa restructuration n’est pas achevée. Le pays ne peut donc pas emprunter librement à des taux acceptables. Une relance financée par création monétaire risquerait, elle, de menacer la stabilité de la livre.
Le gouvernement est ainsi contraint de rechercher des recettes lorsqu’il veut augmenter les dépenses. Cette discipline réduit le risque monétaire mais limite fortement le multiplicateur budgétaire qui pourrait soutenir l’activité.
La faiblesse de l’investissement public aggrave ce problème. Lorsqu’un État augmente une taxe pour financer une route, un réseau électrique ou un port qui améliore la productivité future, une partie du coût fiscal peut être compensée par la croissance générée. Lorsque l’investissement reste insuffisant, cet effet est beaucoup plus faible.
La combinaison des quatre chocs
La récession libanaise peut ainsi être comprise comme le résultat d’une accumulation de contraintes plutôt que comme l’effet d’une cause unique.
| Moteur | Objectif ou origine | Conséquence récessive |
|---|---|---|
| Guerre | Choc extérieur | Moins de tourisme, consommation et investissement |
| Politique monétaire | Stabiliser la livre | Liquidité et capacité de relance limitées |
| Politique budgétaire | Éviter le déficit | Faible soutien public à la demande |
| Fiscalité | Financer les dépenses | Pouvoir d’achat et marges sous pression |
| Système bancaire | Préserver des bilans fragiles | Crédit extrêmement faible |
| Inflation importée | Pétrole et logistique | Revenu réel en baisse |
Il serait toutefois incorrect de distribuer arbitrairement les 6,4 points de contraction entre ces facteurs. Les données disponibles ne permettent pas d’affirmer que les taxes expliquent un point de PIB ou que la restriction monétaire en explique deux. Il faudrait pour cela un modèle macroéconomique détaillé isolant chaque choc.
La conclusion économique est plus prudente. La guerre explique une partie majeure du retournement observé en 2026, mais elle agit sur une économie dont la demande, le financement et l’investissement étaient déjà très contraints. Les choix monétaires et fiscaux réduisent certains risques, en particulier celui d’un nouvel effondrement monétaire, tout en limitant la capacité du pays à absorber une nouvelle récession.
Les ménages subissent une véritable stagflation
Pour les ménages, la conséquence la plus importante n’est pas le PIB lui-même. Elle réside dans la combinaison entre revenu, emploi et prix.
Avec une inflation moyenne attendue de 17,5 %, un salarié dont le revenu reste inchangé perd une part importante de son pouvoir d’achat réel. Même une augmentation nominale de 10 % ne suffit pas à compenser intégralement une hausse des prix de cette ampleur.
Les familles réduisent alors les dépenses considérées comme reportables. Les restaurants, loisirs, équipements, vêtements, réparations et certains soins peuvent être différés. Les ménages privilégient l’alimentation, le logement, l’électricité et le transport.
Chaque économie réalisée par un ménage devient cependant une recette perdue pour une entreprise. C’est le mécanisme du multiplicateur récessif. Une baisse initiale de consommation se diffuse progressivement à l’ensemble du tissu économique.
L’emploi peut se détériorer sans explosion statistique du chômage
Le marché du travail libanais comporte une forte composante informelle. Une dégradation économique ne produit donc pas nécessairement immédiatement une hausse spectaculaire du chômage officiel.
Un salarié peut conserver son emploi mais travailler moins de jours. Une entreprise peut réduire les commissions, supprimer les heures supplémentaires ou geler les recrutements. Un emploi saisonnier peut ne pas être renouvelé.
Le risque principal est alors l’augmentation du nombre de travailleurs pauvres. Ces personnes restent économiquement actives mais leur revenu réel diminue plus vite que leurs dépenses essentielles.
Le tourisme, la restauration, le commerce, l’agriculture et la construction figurent parmi les secteurs particulièrement vulnérables. Leur activité dépend directement du niveau de confiance, des déplacements, des investissements et du revenu disponible.
La pauvreté risque de remonter
La récession de 2026 intervient alors que plusieurs indicateurs sociaux avaient commencé à se stabiliser. La nouvelle combinaison entre inflation, déplacement des populations et diminution de l’activité risque d’interrompre cette amélioration.
Les ménages les plus modestes sont particulièrement exposés aux taxes indirectes et à l’inflation alimentaire ou énergétique. Ils disposent de peu d’épargne et consacrent une grande partie de leurs ressources aux besoins essentiels.
Lorsqu’un ménage perd quelques centaines de dollars de revenu annuel, les conséquences ne se limitent pas à une baisse du confort. Il peut réduire ses dépenses médicales, sa consommation de protéines, les déplacements ou certaines dépenses éducatives.
La récession devient alors un problème de capital humain. Une crise prolongée affecte non seulement le niveau de vie actuel, mais aussi la santé, l’éducation et la productivité future de la population.
2027 : le rebond dépendra davantage des réformes que du seul cessez-le-feu
Une amélioration sécuritaire pourrait provoquer un rebond statistique en 2027. Le tourisme pourrait repartir, la diaspora revenir davantage pendant l’été et certains investissements suspendus être réactivés.
Mais ce rebond ne sera durable que si les autres freins commencent eux aussi à disparaître. La priorité économique serait de rétablir un système bancaire capable de financer les entreprises sans recréer les déséquilibres qui ont précédé 2019.
La deuxième condition concerne la politique budgétaire. Le Liban doit préserver la discipline des comptes, mais il devra progressivement déplacer davantage de dépenses vers l’investissement productif, les infrastructures et la protection sociale ciblée.
La troisième concerne la politique monétaire. Tant que la confiance dans la monnaie reste fragile, la Banque du Liban ne pourra pas conduire une politique fortement expansionniste. Le meilleur moyen d’élargir progressivement sa marge de manœuvre serait donc de restaurer la crédibilité bancaire et budgétaire plutôt que de revenir à la création monétaire.
Dans un scénario favorable, l’arrêt durable des hostilités, une reconstruction financée de l’extérieur, une recapitalisation bancaire et le retour progressif du crédit permettraient une reprise relativement rapide. Dans un scénario intermédiaire, le tourisme repartirait mais l’investissement resterait faible, ce qui produirait une croissance essentiellement fondée sur la consommation.
Le scénario le plus défavorable serait celui d’une guerre prolongée accompagnée d’un système bancaire toujours paralysé et d’une pression fiscale croissante destinée à financer les besoins immédiats de l’État. Le Liban risquerait alors d’entrer dans une nouvelle phase de stagnation, où l’économie continuerait de fonctionner principalement en espèces et grâce aux transferts extérieurs, sans véritable reconstitution de sa capacité productive.
La question centrale après le recul attendu de 6,4 % n’est donc pas seulement de savoir quand la guerre s’arrêtera. Elle consiste à déterminer si le Liban disposera, au moment où le choc sécuritaire diminuera, d’un système bancaire capable de prêter, d’un budget capable d’investir et d’une politique fiscale suffisamment équilibrée pour ne pas étouffer la reprise qu’il cherchera précisément à provoquer.


