Quelques mois ont suffi pour rendre obsolète l’une des principales hypothèses du budget électrique libanais. Électricité du Liban (EDL) a construit son budget 2026 sur un gazole autour de 680 dollars la tonne. Or, le prix international a approché 1 500 dollars dans le contexte de la guerre régionale. Le combustible coûte donc plus de deux fois le niveau inscrit dans les calculs de l’établissement public. Ce choc intervient alors que la production publique s’est déjà fortement contractée et que certaines zones, dont Tripoli, ne reçoivent plus qu’environ deux heures d’électricité par jour. Il fragilise aussi la politique du ministre de l’Énergie, Joe Saddi, qui avait obtenu sept à neuf heures de courant quotidien en février avant que la guerre et la flambée pétrolière ne renversent cette amélioration.
Le problème dépasse désormais la seule gestion d’EDL. L’établissement doit acheter un combustible beaucoup plus cher avec des recettes déjà affaiblies par les impayés publics, les pertes non techniques, les branchements illégaux et une collecte insuffisante dans plusieurs régions. Le gouvernement refuse pour l’instant une hausse tarifaire en raison de la situation sociale. Le résultat est une équation difficile : sans argent supplémentaire, EDL doit acheter moins de combustible, réduire d’autres dépenses ou trouver de nouvelles ressources. Dans les trois cas, le risque de nouvelles coupures reste directement lié à la capacité financière de l’établissement.
De 680 à près de 1 500 dollars : l’équation d’EDL explose
Les données publiées le 25 août par la presse arabe permettent de mesurer l’ampleur du choc. EDL avait retenu environ 680 dollars par tonne métrique de gazole pour son budget 2026. Le marché a ensuite approché 1 500 dollars. L’écart absolu atteint donc environ 820 dollars par tonne.
À première vue, le calcul suggère une hausse de 120,6 % entre l’hypothèse budgétaire de 680 dollars et un prix de 1 500 dollars. EDL évoque pour sa part une augmentation mondiale comprise entre 88 % et 91 %, qui correspond à l’évolution des références de marché suivies par l’établissement sur la période considérée. Les deux chiffres ne décrivent donc pas exactement la même comparaison. Pour les finances d’EDL, le constat essentiel reste toutefois identique : le prix auquel l’établissement doit se procurer son énergie n’a plus grand-chose à voir avec celui utilisé pour construire son budget.
Techniquement, la conséquence est immédiate. À enveloppe financière constante, une tonne achetée 1 500 dollars mobilise 2,21 fois le montant prévu pour une tonne budgétée à 680 dollars. Avec 68 millions de dollars, par exemple, une hypothèse théorique à 680 dollars permettrait d’acheter 100 000 tonnes. À 1 500 dollars, la même enveloppe n’en financerait qu’environ 45 300. Ce calcul illustratif n’est pas une prévision des achats réels d’EDL, mais il montre pourquoi le prix du combustible détermine directement le nombre d’heures que l’établissement peut produire.
Joe Saddi l’avait résumé publiquement dès le 23 juillet : lorsque le prix du fioul double, EDL ne peut acheter, à ressources constantes, qu’environ la moitié de la quantité précédente. Le ministre expliquait alors que l’établissement avait réussi à maintenir temporairement sa production grâce à ses disponibilités, avant que la persistance de la guerre ne rende cette stratégie difficilement soutenable.
Sept à neuf heures en février, puis le retour des coupures
La violence du retournement apparaît lorsqu’on compare la situation actuelle au début de l’année. Selon Joe Saddi, EDL était parvenue fin février 2026 à assurer entre sept et neuf heures de courant par jour en moyenne, sans transfert supplémentaire du Trésor pour financer cette alimentation.
Cette amélioration n’a pas résisté au choc énergétique régional. La guerre déclenchée en mars a provoqué une envolée du coût des produits pétroliers. L’établissement a continué pendant deux ou trois mois à maintenir son niveau de production, dans l’espoir d’une détente des cours. Lorsque cette détente n’est pas devenue durable, la contrainte financière s’est transformée en contrainte physique : moins de combustible disponible signifie moins de kilowattheures produits.
Le contraste est particulièrement visible à Tripoli. Le 14 août, le député Achraf Rifi a dénoncé une alimentation d’environ deux heures quotidiennes dans la ville et accusé implicitement le système de distribution de défavoriser le Nord. Le ministère de l’Énergie a contesté toute discrimination géographique. Il a cependant confirmé un point essentiel : la situation de l’électricité était devenue « très difficile » dans l’ensemble du Liban.
Le ministère a également expliqué que la répartition dépendait du niveau de production disponible et que les vols d’électricité et les défauts de paiement pesaient sur la capacité d’EDL à alimenter le réseau. Autrement dit, le recul de la fourniture n’est plus seulement une perception des usagers. Le ministère reconnaît lui-même que l’amélioration observée en février a été interrompue.
Les pertes et les impayés aggravent le choc pétrolier
Le prix du combustible serait moins dangereux pour EDL si l’établissement disposait d’un système financier solide. Ce n’est pas le cas. Le choc pétrolier se superpose à plusieurs fragilités anciennes que la guerre a aggravées.
EDL cite notamment les pertes non techniques. Celles-ci correspondent principalement à l’électricité injectée dans le réseau mais non facturée ou non payée en raison des branchements illégaux, des manipulations de compteurs ou d’autres formes de fraude. Pour un producteur déjà soumis à une pénurie de combustible, chaque kilowattheure consommé sans recette détériore davantage l’équilibre financier.
La collecte constitue un deuxième problème. Dans plusieurs régions touchées par la guerre, le recouvrement des factures s’est dégradé. Des exemptions ont également été accordées à certaines zones, notamment dans le Sud. Joe Saddi ne conteste pas le principe de ces mesures liées aux destructions et aux déplacements. Il estime cependant que leur coût doit être compensé par le Trésor et non supporté par EDL.
À cela s’ajoutent les dettes des administrations, établissements publics, offices des eaux et municipalités. En juillet, le ministre évaluait à environ 250 millions de dollars les créances accumulées jusqu’à fin décembre 2025. Selon ses chiffres, ces sommes continuaient ensuite d’augmenter d’environ 12 millions de dollars par mois, portant le total courant autour de 330 à 340 millions de dollars.
Cette masse d’impayés prend une importance nouvelle lorsque le combustible atteint des niveaux exceptionnels. Des factures qui pouvaient auparavant être considérées comme un problème de trésorerie deviennent désormais une réserve financière indispensable pour maintenir les centrales en fonctionnement.
EDL commence à couper les mauvais payeurs publics
L’établissement a donc choisi d’agir sur la collecte. Après un ultimatum de cinq jours ouvrables, EDL a commencé le 24 août à couper l’électricité aux administrations, établissements publics et municipalités qui n’avaient pas régularisé leurs factures. Les hôpitaux publics ont été exemptés de cette mesure.
Cette décision montre que la crise est entrée dans une phase plus dure. EDL ne se contente plus de réclamer le paiement des arriérés. Elle utilise l’interruption de fourniture comme instrument de recouvrement, y compris envers des organismes appartenant au secteur public.
L’établissement justifie cette politique par une situation qu’il qualifie de force majeure. Il invoque simultanément la hausse des produits pétroliers, les conséquences de la guerre, les pertes non techniques, la faiblesse du recouvrement et l’accumulation des créances publiques. L’enjeu affiché est la continuité même du service.
Dans les régions où les pertes sont particulièrement élevées, une réduction de l’alimentation peut également servir à limiter l’énergie fournie sans contrepartie financière. Cette logique est cependant socialement délicate : une coupure appliquée à un réseau présentant beaucoup de fraude touche aussi les abonnés qui paient normalement leurs factures.
Le tarif, solution économique mais problème social
Face à un combustible beaucoup plus cher, l’une des réponses théoriques consiste à relever le prix de l’électricité. Joe Saddi a indiqué avoir proposé au Conseil des ministres un mécanisme tarifaire mobile lié aux cours internationaux du pétrole.
Sur le plan économique, le principe est simple. Si le coût variable de production augmente, le tarif payé par l’usager évolue dans le même sens. Une baisse ultérieure du pétrole pourrait produire le mouvement inverse. Ce type de mécanisme réduit le risque qu’un décalage durable entre les coûts et les recettes ne vide la trésorerie du producteur.
Le gouvernement n’a cependant pas retenu cette option à ce stade. Il a considéré qu’une hausse de tarif serait difficilement supportable dans la situation économique et sociale actuelle. Le choix protège temporairement les abonnés d’EDL, mais il ne fait pas disparaître le coût du pétrole. Il déplace simplement la question de son financement.
Le ministre a alors proposé une deuxième solution : que l’État rembourse à EDL 50 millions de dollars par mois pendant quatre ou cinq mois au titre de ses propres dettes et de celles de ses institutions. Cette somme ne constituerait donc pas, selon sa présentation, une nouvelle subvention comparable aux anciens transferts massifs au secteur électrique, mais le paiement de factures et compensations déjà dues.
Le problème est que Joe Saddi déclarait le 23 juillet que cette proposition, formulée environ un mois auparavant, n’avait toujours pas été exécutée. Il demandait alors qu’elle commence dès la semaine suivante. La crise actuelle montre combien ce retard est devenu sensible.
Les promesses de Joe Saddi confrontées à la réalité du réseau
La situation actuelle oblige aussi à distinguer les réformes structurelles engagées par Joe Saddi de leur traduction dans les prises électriques des ménages. Depuis son arrivée au ministère en 2025, il a insisté sur la remise en ordre institutionnelle du secteur, la lutte contre les vols, la réforme de la gouvernance et la fin des solutions temporaires.
Une étape importante a effectivement été franchie avec la nomination de l’Autorité de régulation du secteur électrique, attendue depuis plus de vingt ans. Le Conseil des ministres a également approuvé le 23 juillet 2026 une nouvelle politique sectorielle définissant une période de transition et un modèle à plus long terme. Le ministère travaille en parallèle sur le conseil d’administration d’EDL, la production, les infrastructures gazières et l’ouverture du secteur dans le cadre de la loi.
Ces avancées institutionnelles n’ont pourtant pas encore produit l’amélioration durable de l’alimentation attendue par la population. Le passage de sept à neuf heures en février à une situation où certaines zones ne reçoivent qu’environ deux heures illustre cette différence entre réforme du cadre et disponibilité réelle de l’énergie.
Il faut également être précis sur les « promesses » politiques. La promesse très médiatisée d’une électricité 24 heures sur 24 après un an de gestion du ministère par les Forces libanaises avait été formulée en janvier 2025 par Charles Jabbour, alors responsable de la communication du parti, avant la nomination de Joe Saddi. Il serait donc inexact de l’attribuer personnellement au ministre. Ses adversaires politiques la lui opposent néanmoins aujourd’hui parce qu’il a été choisi par les Forces libanaises pour diriger le ministère.
Joe Saddi avait, lui, promis de remettre le secteur sur une trajectoire viable, de constituer l’autorité de régulation, de combattre les branchements illégaux et de sortir de la logique des « solutions de rafistolage ». Une partie institutionnelle de ce programme a avancé. La promesse d’une amélioration tangible et durable de la fourniture reste, en revanche, confrontée à la pénurie de combustible et aux finances d’EDL.
Quatre options, aucune sans coût
À court terme, les choix possibles sont relativement faciles à identifier, mais aucun n’est indolore. EDL peut absorber une partie du surcoût en utilisant sa trésorerie, ce qui réduit sa marge de sécurité. Elle peut diminuer ses achats ou certaines dépenses, avec un risque direct pour la production. L’État peut lui apporter des ressources supplémentaires ou régler ses dettes. Enfin, une partie du choc peut être répercutée sur les consommateurs par les tarifs.
Aucune décision documentée ne permet aujourd’hui d’affirmer qu’une seule de ces solutions sera appliquée. Le gouvernement a jusqu’ici écarté la hausse tarifaire immédiate. EDL accélère la collecte et les coupures contre les débiteurs. Le ministère réclame parallèlement le paiement des créances publiques.
Pour les ménages, la question ne se limite d’ailleurs pas au montant de la facture EDL. Lorsque le courant public diminue, la consommation ne disparaît pas. Elle se déplace vers les générateurs privés, les batteries, les installations solaires ou d’autres systèmes d’appoint. Le consommateur peut donc payer un tarif public inchangé tout en voyant sa dépense énergétique totale augmenter.
Les entreprises subissent le même mécanisme. Une usine, un commerce, un restaurant ou un hôtel doit assurer une continuité électrique que le réseau public ne garantit pas. Plus les coupures augmentent, plus le coût de l’autoproduction entre dans le prix de revient. Le choc pétrolier finit ainsi par se transmettre aux biens et services, même si le gouvernement maintient temporairement le tarif officiel.
Une réforme techniquement cohérente reste exposée au pétrole
C’est précisément ce que révèle la crise actuelle. Le Liban peut améliorer la gouvernance d’EDL, installer un régulateur, renforcer la collecte, lutter contre les branchements illégaux et concevoir un modèle plus cohérent. Ces réformes traitent des causes internes du déficit électrique. Elles ne protègent cependant pas automatiquement le pays contre un choc externe sur le combustible.
Tant que l’essentiel de la production disponible dépend de carburants importés et que les finances d’EDL disposent de peu de marge, une hausse brutale du pétrole peut annuler en quelques semaines une amélioration obtenue pendant plusieurs mois. L’écart entre 680 et près de 1 500 dollars en fournit aujourd’hui la démonstration la plus directe.
L’urgence se situe donc désormais à deux niveaux. Le gouvernement doit décider qui absorbera le surcoût immédiat du combustible, tandis que la réforme doit réduire à terme cette vulnérabilité. Entre les deux, EDL continue de fonctionner avec une variable très concrète : chaque dollar supplémentaire consacré à une tonne de combustible réduit les ressources disponibles ailleurs, et chaque cargaison devenue trop chère peut se traduire par davantage d’heures sans courant.



