Je me tiens devant la glace à l’aube de ma cinquantaine. Je me regarde comme on scrute la lune un soir ou elle est pleine. Je me regarde et il me semble que je me vois pour la première fois. Voici  plis d’amertume et vallées de larmes. Ou sont donc les pattes d’oie ? Mes moments de joie ont-ils été si légers et brefs qu’ils n’ont guère laisse d’empreinte ? Se pourrait- il que toute cette vie partagée ne se soit écoulée que dans la peine ?

Je te regarde. Le temps a passé aussi sur toi. Tes flancs ont perdu leur  fermeté. Des verrues immondes te poussent  de partout, grises et mornes. Des ulcères rongent  tes chairs et mettent à nu tes entrailles. Tes veines sinueuses qui autrefois charriaient la vie en flots tempétueux, se tortillent sur ta peau desséchée. Ta  crinière autrefois beau panache blanc se fait clairsemée. Même vu de loin, de haut, j’ai du mal à croire qu’un jour je te trouvais beau.

Et pourtant nous avons partage tant de choses .Je t’ai accompagné dans tes quatre cent coups alors que je n’étais qu’une gamine .Tu étais mon idole, mon modèle, au grand désespoir de mes parents. J’ai partage tes nuits blanches et noires. La ville coupée en deux, les hommes en treillis, les armes affichées, la violence contenue qui peut exploser à tout moment, la peur sourde , le sommeil jamais tranquille, jamais profond, la mitraille en sourdine, la suspicion, les sens toujours en alerte , le cœur toujours en avance d’un battement parce que cale sur le bruit dehors , les bougies, les réchauds,  le pain plus ou moins rassis, le picon ,le ramek ou le zwan, les corridors ,les paliers, les cages d’escalier, les abris dont les murs tremblent au rythme de la canonnade, les vitres qui explosent et s’effritent en pluie tropicale ,les départs, les arrivées,  Wardeh qui annonce un cessez le feu qui dure le temps de la pause pipi,  Feyrouz qui aime ce qui disparait sous nos yeux, les avions qui déchirent le ciel, qui lacèrent le cœur et  retournent la terre, les quartiers et les rues qui ne ressemblent plus à rien, les cadavres de toutes nationalités, les herbes folles qui colonisent les ruines et le silence qui ne revient jamais. Et un jour, c’est fini. Comme ça .Aussi simplement qu’un trait de crayon sur un papier. Finies la peur, la haine, la vengeance et la méfiance.

Aujourd’hui quand j’y pense  je t’en veux. J’étais jeune,  très jeune et toi l’aine. Tu aurais dû me protéger, m’assurer abri et protection. Au lieu de cela, c’est moi, l’enfant, qui t’ai enveloppe, je t’ai donné ma foi, mon énergie et la force de continuer, de croire en un avenir qui, au vu de ce qui se  passait nous semblait impossible. J’ai soigne  le grand blesse que tu étais, j’ai mis des pansements d’amour sur tes blessures superficielles et j’ai  tente tant bien que mal d’aller jusqu’à tes  plaies profondes de haine, de méfiance et d’intolérance. Ensemble nous avons boite un bout de chemin, nous avons vu se lever des villes nouvelles, grandir les enfants de l’après. On les a vus se croiser puis se découvrir. On les a vus même se marier au grand dam de leurs parents.

Nous avons survécu à tellement de choses toi et moi qu’on aurait pu penser qu’une fois les choses tassées, calmées, la vie allait être plus belle. Quelle illusion ! Moi qui rêvais d’une oasis de paix et de dialogue, moi qui pensais que la vie nous aurait appris au moins la vanité de la haine et des conflits, qu’ensemble nous allions lever l’étendard de la fraternité dans cette plaie ouverte qu’est cette partie du monde. Dans mon délire je pensais même que le mot Yahvé retentirait à nouveau dans la vielle synagogue abandonnée et reconstruite. Car à quoi sert un lieu de culte si Dieu n’y est pas nommé ?  Mais je fais face à ton hypocrisie. Tu te réclames de  Jean Paul II, tu jettes de la poudre aux yeux des étrangers, mais tu dresses tes enfants les uns contre les autres pour mieux les dominer. Les  vieux démons t’ont repris et je ne peux rien faire pour t’y arracher.

Comment en sommes-nous arrives la toi et moi ? J’ai gardé mes rêves et mes utopies et j’ai fait ma vie avec. J’ai élevé les enfants avec des idéaux d’un autre temps. Je les ai rives et visses a une terre généreuse qui se vidait  progressivement de ses couleurs. J’ai rempli leurs yeux du bleu d’une mer qui se remplissait de tes déchets  et du vert de forets que rongeaient tes carrières. Je leur ai parlé d’ancêtres, phéniciens et autres, de héros qui n’adoraient pas le même Dieu mais idolâtraient  la même  Terre, de martyrs a qui nous devions tous notre présence et qui attendaient une reconnaissance nationale, de disparus qui attendaient qui  sépulture qui retour à la maison. Là où je me suis acharnée à élever tu t’es entêté a abaisser. Tes enfants, tu voulais les garder enferres aux zaims  et  aux clergés. Tes filles tu les as longtemps utilisées comme ventres  pour porter tes combattants et tu les as jetées en temps de paix, tu continues a les vendre aux plus offrant des que Dame Nature les marque de son sceau, tu leur refuses protection quand elles se font violenter, tu renies leurs enfants des lors que leurs pères ne te plaisent pas, tu les leur arraches des lors qu’elles veulent leur liberté, tu ignores leurs diplômes et leurs qualifications, tu  leur voles leurs sièges parlementaires  pour plaire aux males qui flattent ton ego .Tes fils tu les as  utilisés comme bras armes et chairs a canons et tu les as réduits au silence en temps de paix, tu les as prives d’avenir en les privant d’abord d’éducation ensuite de ressources ,tu les as forces à l’exil ou a une vie de sacrifices et de privations ou tu pourrais continuer à les manipuler, tu leur as dénié leurs droits à la différence et a l’expression libre, et des qu’ils ont tenté de changer la donne, tu les as réduits au silence et tu as escamote leurs voix. 

Je te regarde aujourd’hui  après toutes ces années et je n’aime pas ce que je vois. Je n’aime pas la façon dont tu t’accommodes de peu, tes compromis, ton laisser aller. La médiocrité te ronge de l’intérieur. Tu vis petit, tu rêves petit. Tu respires un air vicie et tu t’en fous, tu nages dans tes ordures et tu t’en  fous, tu manges de la viande avariée, des légumes de contrebande et tu t’en fous, tu  te meurs dans les hôpitaux de cancers rares et fulminants et tu t’en fous, tu es envahi de pauvres hères encore plus en détresse que toi et tu t’en fous, tes vieux meurent de solitude dans leurs maisons ou sur tes trottoirs et tu t’en fous, les pères s’immolent devant  des écoles qu’ils ne peuvent plus payer et tu t’en fous, les jeunes s’en vont -souvent parce que partir est moins cher que rester-et tu t’en fous. Tu te fais voler, arnaquer, tu n’es  plus qu’une carcasse décharnée que  des vautours de plus en plus avides sucent jusqu’à la moelle et tu t’en fous. A la violence armée a succédé une autre plus sournoise, verbale,  économique et culturelle.

 Et moi je suis fatiguée. Je n’ai plus envie de lutter, de nager à contre-courant, de tenter de te sauver alors que tu te vautres dans cette boue que je ne peux plus sentir. Je n’en peux plus d’être transparente à tes yeux, d’être quantité négligeable dans tes calculs. Je ne dors plus, je ne vis plus je ne suis plus que l’ombre de moi-même, j’erre dans tes rues que je ne reconnais plus, j’écoute tes fils qui ne sont plus que plaintes et lamentations, les plumes se sont asséchées, les voix se sont tues, la vulgarité a envahi scènes et écrans .Un par un les fusibles sautent, l’obscurité envahit peu à peu l’espace et la nuit n’est plus loin désormais.

Tu veux que je te le dise, c’était mieux avant. Oui avant, au temps des horreurs, des conflits et des privations. C’était mieux parce qu’il y avait de la place pour l’espoir, qu’il restait de la fraternité et que demain était une possibilité. Tu veux que je te le dise plus haut, tes changements et tes reformes tu es seul à y croire et tu ne les vends plus à personne. Hypocrite et pharisien tu ne recherches que les ors et les apparats pour toi et tu jettes les miettes à tes enfants en leur faisant croire que tu vas leur ouvrir les portes du paradis. Et moi, moi je suis peut être une femme de peu de foi mais c’est avec le cœur lourd que je te le dis, je ne te crois plus et pire que cela je ne crois plus en rien, tu m’as privée même de l’Esperance. Pire que tout cela, ce qui m’empêche de dormir, ce qui me torture jour et nuit, c’est la possibilité que je me sois trompée  sur toute la ligne, c’est que je sois obligée de reconnaitre et d’écrire noir sur blanc ces quelques mots qui anéantiront tout avenir ….je ne t’aime plus….tel que tu es devenu, je ne t’aime tout simplement plus.

Carine Chamoun Chammas