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À grand renfort de partages sur les réseaux sociaux, les libanaises et les libanais se sentaient dans l’obligation de voir hier soir le reportage diffusé par la chaine franco-allemande ARTE portant sur leur pays, avec la promesse de voir, de comprendre même, ce qui s’est passé, d’un Liban opulent à la crise et l’effondrement actuel.

On nous avait promis une grande soirée pour comprendre le Liban, il n’en fut rien avec des oublis parfois involontaires et parfois probablement volontaires en vue de ne pas froisser d’autres intérêts.

Dès le départ, la promesse s’est vite évanouie, avec un rappel de la période d’or du Liban en connaissance d’une chute aussi rapide, comme s’il fallait encore plus mettre bas notre moral, rappelant les heures de gloire que nos parents ont connu.

Cependant, cette mise en bouche, c’était un peu faire l’impasse sur de nombreux facteurs qui ont abouti à la déstabilisation du Pays des Cèdres comme la présence dès 1948 d’une importante communauté de réfugiés palestiniens suite à la première guerre israélo-arabe ou encore ne pas évoquer les tentatives israéliennes de déstabilisation dès lors ou encore arabes et les différentes tentatives même d’annexions syriennes du Pays des Cèdres.

Le 16 mai 1954, comme le note le Monde Diplomatique, l’ancien ministre des affaires étrangères Sharett avait indiqué dans ses mémoire que Moshe Dayan avait noté dans les termes suivants, l’action israélienne:

« Selon lui, il serait seulement nécessaire de trouver un officier, fût-ce un simple major. Nous pourrions gagner sa sympathie ou l’acheter pour l’inciter à se proclamer sauveur des maronites. Alors, l’armée israélienne entrerait au Liban, occuperait le territoire nécessaire et installerait un régime chrétien qui s’allierait à Israël. Les territoires au sud du Litani seraient totalement annexés par Israël et tout irait pour le mieux. »

Déjà en 1968, l’armée israélienne a mené un raid au coeur même du Liban à l’aéroport international de Beyrouth. Le Liban n’était pas celui qui menaçait mais plutôt celui qui était menacé. Evidemment, aucune mention de cela.

Côté syrien, cela n’était pas meilleur avec les menaces quasi-permanentes de fermetures des frontières entre les 2 pays, le chantage permanent, le soutien de Damas aux partis réclamant l’union avec la Syrie et même un conflit, celui de 1958 qui préfigurait déjà la guerre civile de 1975.

Ces différents facteurs qui ont établi un contexte particulier d’un Liban à la fois instable même s’il jouissait d’une prospérité apparente n’ont pas été établis par les auteurs du reportage.

C’est tout juste si on n’accusait pas les libanais eux-même d’être à l’origine du conflit en signant les accords du Caire du 3 novembre 1969, pourtant sous la pression des pays arabes et qui ont abouti à la mise en place de zones de non-droit où l’état libanais n’exerçait pas ses prérogatives dans les différents camps palestiniens présents sur son territoire.

Pour plus de précision

La guerre du Liban mal expliquée

Les auteurs du documentaire ont poursuivi, amenant toujours leurs auditeurs qui ne maitrisent peut-être le sujet vers des erreurs de plus en plus flagrantes faisant l’impasse sur de nombreux épisodes de la guerre civile pourtant fondamentaux pour non seulement comprendre le Liban mais également la région et notamment la dimension particulière du conflit israélo-arabe portant sur le risque pour le Liban de la naturalisation des réfugiés palestiniens et la déstabilisation en résultat.

Henry Kissinger
Henry Kissinger

Le Plan Kissinger, par exemple, est tombé dans les oubliettes alors qu’il consistait à proposer de remplacer la population chrétienne par les réfugiés palestiniens, selon une proposition de ce dernier au Président de la République d’alors, Sleiman Franjieh.

Ainsi sur l’épisode Sabra Chatila, le reportage était comme pour déresponsabiliser les autorités israéliennes, ne prenant même pas peine de prendre en compte l’enquête libanaise qui a conclu au passage de 3 vagues dont une nocturne – la première – qui était menée par des unités israéliennes elles-même, la 3ème vague elle, celle des hommes de Hobeika devant masquer le sale boulot effectué par les 2 premières vagues.

Toujours sur la guerre du Liban, quasi-absence des évènements entre 1984 et le retrait de la FM et 1990 avec la prise sous tutelle du Liban par la Syrie. On aurait dit que cela ne concernait plus les auteurs du documentaire. Exit par exemple même, la mise en question de la présence syrienne entre 1988 et 1990, l’invasion des zones libres, et la chute de la « Légalité », les affrontements intercommunautaires, entre chiites avec Amal et le Hezbollah de 1986, ou encore l’Armée Libanaise et la guerre de libération puis entre chrétiens qui pourtant explique aujourd’hui beaucoup de choses comme la crainte des 2 mouvements chiites à ne pas coordonner leurs actions sur le plan politique mais aussi le fossé toujours important entre Courant Patriotique Libre du Général Aoun et les Forces Libanaises reprises après la moitié des années 80 par Samir Geagea. Ces rivalités sont nécessaires pour comprendre les crises actuelles et manquent à avoir été abordées.

De même, il n’y a pas que « l’Islamisme chiite » qui ait été importé au Liban avec la révolution iranienne mais aussi le Pays des Cèdres a été impacté par l’Islamiste sunnite. Faut-il rappeler qu’un des premiers épisodes où des islamistes ont tenté d’instaurer un émirat a eu lieu dans les années 1980 à Tripoli, provoquant l’intervention sur place de l’Armée Syrienne qui avait été déjà été confrontée à la révolte de Hama en 1982.

De l’aveu même d’Oussama Ben Laden – alors qu’un des idéologues qui l’ont influencé était aussi de Tripoli – dans un enregistrement audio, l’idée de l’attaque contre les tours du World Trade Center lui a germé dans la tête quand il a vu Beyrouth assiégé par l’Armée Israélienne et en flamme. Le conflit libanais n’est pas qu’un conflit local mais aussi déborde sur l’ensemble du Monde et bien au-delà de l’époque de la guerre du Liban.

Cette monté de l’islamiste radical sunnite, financé principalement par l’Arabie Saoudite à l’époque va permettre de créer des organisations comme le Hamas en Palestine ou encore Al Qaida ou Daesh qui impacteront durablement, jusqu’à aujourd’hui même, le Proche et le Moyen-Orient, résultat indirect du conflit israélo-arabe et des défaites des régimes laïcs de la région où tout est interconnecté au final.

Et la situation actuelle, abordée d’un angle totalement erroné

Tout comme le passage à vide concernant les évènements de 1984 à 1990 qui expliquent beaucoup de choses concernant la rivalité entre certains partis et certains hommes politiques, le documentaire a manqué d’expliquer la suite des évènements et beaucoup de téléspectateurs locaux ont très vite déconnecté à croire les réseaux sociaux. La promesse était avant tout de comprendre pourquoi et comment l’effondrement actuelle de l’économie mais aussi du système politique avait lieu.

Evoquer par exemple de manière très superficielle la mise en place de la double tutelle syrienne et saoudienne sur le Liban avec les accords de Taëf et la fin de la guerre civile, ne permet pas de comprendre la crise actuelle.

Lors de l’occupation syrienne, le système politique local a été réformé de manière importante avec une dissolution des prérogatives présidentielles vers le conseil des ministres, diluant ainsi la responsabilité vers tous. Le Parlement aussi a pris une envergure qu’il ne possédait précédemment pas amenant à des négociations sans fin entre personnalités politiques jusqu’à ce qu’une solution puisse être imposée par le parrain syrien.

Parallèlement à ces réformes politiques censées rééquilibrer le système en défaveur de la communauté chrétienne, a été mise en place une mafia oeuvrant en fait pour les intérêts syriens. C’est à cette même époque qu’ont été mis en place Caisse du Sud au bénéfice du mouvement Amal, Caisse des Déplacés au bénéfice de Walid Joumblatt, le CDR étant lui placé sous le contrôle direct de Rafic Hariri mais a été créé dès 1983, sans évoquer les différents détournements de fonds dans l’électricité publique ou déjà pour le fioul et l’essence et le scandale concernant les produits hydrocarbures dérivés dans lesquels plongeront un certain nombre de personnalités libanaises des années 1990.

Oubliés les liens quasi-incestueux entre certains hommes politiques Rafic Hariri et le vice-président Syrien Khaddam dans le centre-ville de Beyrouth, ceux qui unissaient certains hommes d’affaires syriens et certains responsables libanais comme Walid Joumblatt, etc… comme s’il ne fallait pas rappeler que ceux qui critiquent aujourd’hui la Syrie en étaient précédemment les meilleurs alliés et amis tant que l’argent coulait à flot.

Et puis, il y a eu l’essoufflement économique de la fin des années 1990 et début des années 2000, avec une tentative déjà ratée de relances économiques faute de ne pas avoir su mener la mise en place des réformes économiques promises lors des conférences Paris II et Paris III, les mêmes réformes réclamées aujourd’hui par la communauté internationale.

Libnanews Rafic Hariri
Le mémorial de Rafic Hariri, situé à proximité des lieux de l’attentat à Beyrouth. Crédit Photo: François el Bacha pour Libnanews.com

La mort de Rafic Hariri le 14 février 2005, puis les manifestations du 14 mars de cette même année et le retrait syrien le 26 avril a permis le remplacement des bénéficiaires syriens en faveur de bénéficiaires libanais. Ainsi, au lieu que les fonds détournés par diverses opérations aillent pour une partie en Syrie, tout le gâteau bénéficiait à quelques uns au Liban même.

On pourrait certainement développer plus encore ce sujet.

Cependant, le reportage a manqué de décrire ou du moins encore, de comprendre que la crise libanaise est liée à un problème de crise de gouvernance qu’elle soit politique avec l’absence de cohérence en terme décisionnel amenant à des négociations interminables entre partis politiques devenus d’intérêts personnels qui finissent pour pouvoir s’entendre à se partager des parts et crise économique induite par cette mauvaise gérance. On est très loin de calculs politiques en fin de compte et plus de proches de calculs personnels de chacun.

Cela semblait pourtant être l’intérêt principal de la thématique de la chaine et de l’intérêt suscité auprès des téléspectateurs libanais et face à ce manquement, pour être honnête, j’ai fini par décrocher comme beaucoup d’autres.

Au final, on se demande qui était plus tourmenté, les spectateurs ou plutôt les auteurs du documentaire parce que cela est totalement bâclé et raté…

En fin de compte, peut-on en vouloir aux auteurs de ce reportage qui malgré avoir interrogé de nombreuses personnes, n’ont pas saisie justement la seule vérité par laquelle ils avaient pourtant commencé: si on arrive réellement à comprendre la complexité du Liban, on arrivera à comprendre le Moyen-Orient.

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