Alors que le Liban se prépare à commémorer l’anniversaire du début de la guerre civile, il est important de garder la mémoire sur ce conflit fratricide qui a coûté la vie à des milliers de personnes (150 000 à 250 000), alors que 17 000 personnes sont toujours portées disparues et que plus d’un million de Libanais ont été poussés à l’exil, souvent bien malgré eux.

Les prémices d’une guerre

Le Liban, nouvel Etat créé en 1920 et indépendant depuis 1943, a toujours été un pays d’accueil pour les minorités persécutées en Orient. Ainsi, successivement il ouvrira ses portes aux Arméniens qui ont fuit le génocide commis par l’Empire Ottoman, aux Kurdes, mais également aux Palestiniens de 1948, qui souhaiteront poursuivre la lutte armée face à Israël à partir du Pays des Cèdres. Dès le 1er janvier 1965, sera organisée une première action du Fatah contre l’Etat hébreu depuis le Sud Liban.

D’autres opérations provoqueront une montée des tensions avec Israël d’un côté, et son opération contre l’aéroport international de Beyrouth, le 28 décembre 1968 (ils détruiront l’essentiel de la flotte civile aérienne libanaise), et de l’autre côté, avec les Palestiniens que l’Armée Libanaise tentera tout de même de contrôler.  Chassées suite au septembre noir de Jordanie mais également de Syrie, les forces palestiniennes se regrouperont au Sud Liban. Ces derniers transformeront petit à petit les différents camps palestiniens en forteresse dont l’accès sera rendu difficile aux forces de sécurité libanaises et deviendront de facto, des zones de non-droit qui échappent jusqu’à aujourd’hui à l’autorité de l’Etat.

Suite à la pression des Pays Arabes, les autorités libanaises abdiqueront et laisseront des milices palestiniennes opérer librement suite aux fameux accords du Caire du 3 novembre 1969. Un sursaut d’orgueil de l’Armée Libanaise, suite au kidnapping de 3 de ses militaires, se fera le 1er mai 1973, avec le bombardement par l’aviation des positions tenues par l’OLP dans les camps de Bourj Brajné. L’immobilisme des autorités politiques libanaises et notamment gouvernementales manquant à leur solidarité avec l’Institution Militaire, paralysera les Forces de Sécurités libanaises qui seront désormais maintenues à l’écart du conflit afin d’éviter toute dissension interne.

Face aux exactions commises par les Palestiniens et l’inertie de l’Etat Libanais dont l’autorité commence à s’effriter, des mouvements à prédominance chrétiennes se formeront, d’abord comme milices de quartiers et d’autodéfenses, pour ensuite s’organiser à plus large échelle.

Des problèmes sociaux apparaissent ainsi au-devant de la scène avec l’émergence notable de l’Imam Moussa Sadr, qui incitera la communauté chiite à manifester dès 1970 en réaction aux opérations palestiniennes au Sud Liban et aux représailles israéliennes dont les villages chiites sont les principales victimes collatérales. Le 20 janvier de la même année, la milice Amal sera créé pour défendre les intérêts chiites au Sud Liban.

Face à cette difficile situation régionale engendrée par le conflit israélo-arabe, des facteurs internes contribueront également à la mise en place de l’équation aboutissant au final à la guerre civile. Un des facteurs principaux : la demande de la communauté musulmane, soutenue par les Pays Arabes, à se voir accorder plus de responsabilités politiques face à une communauté chrétienne – plutôt pro-occidentale – ayant obtenu depuis le Pacte Nationale, la Présidence de la République. Une remise en cause des structures politiques et des équilibres hérités de l’Indépendance se met ainsi en place. Ces demandes sont fondées sur des changements démographiques intangibles ; 62% de la population libanaise étant chrétienne en 1943, cette majorité semblait à l’époque s’être effritée.

Le 26 février 1975, le député Maarouf Saad sera assassiné à Saïda lors d’une manifestation contre la constitution d’une société de pêche à grande échelle, dont le principal actionnaire était l’ancien président de la République Camille Chamoun. L’Armée Libanaise sera accusée de cet assassinat, sans aucune preuve retenue contre elle, provoquant de graves incidents à Tripoli et Beyrouth, ce qui contribuera à la montée des tensions jusqu’au jour fatidique du 13 avril 1975.

Une Journée du 13 avril 1975

Le fameux bus dans lequel se déplaçaient les Palestiniens traversant le quartier d'Ein Remmaneh
Le fameux bus dans lequel se déplaçaient les Palestiniens traversant le quartier d’Ein Remmaneh

Alors que Pierre Gemayel, fondateur du Parti Chrétien Kataëb et père de l’Indépendance de 1943, assiste à l’inauguration d’une église à Ein Remmaneh dans la banlieue de Beyrouth, un de ses gardes du corps est abattu par des éléments palestiniens membres de l’OLP circulant à proximité. Face à cet assassinat, les sympathisants des Phalanges Libanaises mitraillent en représailles un bus transportant des palestiniens – des fedayines selon eux – les tuant tous. Aussitôt, la situation s’aggrave ; Beyrouth est dévastée, des éléments armés prennent position dans les quartiers de la capitale. Les incidents s’étendent aux diverses localités libanaises, Tripoli, Saida, Zahlé et dans la Békaa. Les camps palestiniens entourant Beyrouth se révolteront, provoquant un véritable blocus des quartiers chrétiens de cette dernière. Les Francs-Tireurs se déchaîneront, abattant à distance indistinctement les passants, tandis que dans les rues, des combattants organiseront des contrôles d’identités et assassineront toute personne de la communauté religieuse adverse, considérée comme ennemie.

Dès le 14 avril, les Pays Arabes, par l’intermédiaire du Secrétaire Général de la Ligue Arabe, accuseront le Parti Kataëb d’être à l’origine des incidents et de la poursuite des combats. Ce jour-là, les miliciens des différents camps ne tarderont pas à utiliser des armes lourdes: mortiers et roquettes. Les ministres Kataëb du Gouvernement Rachid el Solh démissionnent, aggravant encore la crise devenue non seulement sécuritaire mais aussi politique et confessionnelle. Ce dernier finira par démissionner le 15 mai 1975, avec un discours accusant l’Armée et les Kataëb des incidents, et faisant part des exigences de la communauté musulmane. Beyrouth sera séparée par ce qui deviendra la « Ligne Verte », creusant le fossé entre les communautés religieuses libanaises.

Et c’est ainsi que débuta la Guerre Civile de 1975, qui marquera plusieurs générations de Libanais, jusqu’à peut-être se poursuivre aujourd’hui selon certains, avec la communautarisation des structures étatiques et la montée des tensions communautaires fragmentant un peu plus la société libanaise. Suivront les interventions syriennes et israéliennes, la guerre fratricide même entre anciens alliés et l’occupation du Liban. Partant de ce point de vue, la Guerre Civile Libanaise ne fait pas encore partie de l’Histoire parce que cette Histoire ne s’est pas encore achevée avec les cicatrices toujours béantes de 17 000 disparus et de blessures dont on paye encore le prix aujourd’hui : présence palestinienne, faiblesse de l’Etat, présence de milices, et ingérences étrangères.

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