Le conseiller économique de la Présidence de la République s’en prend aux dernières circulaires de la Banque du Liban

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Le conseiller auprès du Président de la République en charge des affaires économiques Charbel Cordahi s’est vivement pris aux dernières circulaires publiées par la Banque du Liban concernant la restructuration du secteur bancaire local, impacté par d’importantes pertes financières.

Ainsi dans une série de Tweets, il a estimé que la Banque du Liban restructure le secteur bancaire en dehors de l’accord avec le Fonds monétaire international, sans coordination avec le gouvernement, sans adopter de normes internationales et de plan de relance financière, et sans l’implication de la Commission de contrôle bancaire.

Pour rappel, la Banque du Liban a publié cette semaine, une série de circulaires instaurant un nouveau délai pour l’augmentation du capital des établissements bancaires. Désormais également, les actionnaires pourront transférer des biens immobiliers pour y procéder, en lieu et place de fonds.

Selon le conseiller économique de la Présidence de la République, “une restructuration du secteur bancaire en dehors d’un accord avec le Fonds monétaire international, sans coordination avec le gouvernement, sans adopter de normes internationales et de plan de relance financière, et sans l’implication de la Commission de contrôle bancaire serait en cours, cela en faveur d’un nombre très limité de banques.”

Elles pourront ainsi acquérir les autres banques “sans tenir compte des principes de concurrence, de l’open market et des possibilités d’augmentation du capital, et bien sûr de manière déloyale entre banques.”

Ainsi, explique Charbel Cordahi: “Les banques qui ont davantage bénéficié de l’ingénierie et d’un rendement élevé (via des certificats de dépôt par exemple) enregistrent moins de pertes, comparées à celles qui ont reçu un rendement inférieur (comme celles qui ont souscrit à la dette publique en dollars). Il y a là un renversement des standards, où plus le rendement est élevé, plus le risque est grand, tandis que dans les circulaires de la Banque centrale du Liban, celui qui gagne plus perd moins.”

Il faisait allusion à la création d’un fonds par la Banque du Liban visant à pérenniser les investissements par certaines banques des fonds qu’elles ont versé auprès de la banque centrale lors des opérations très critiquées d’ingénierie financière.

Le processus de restructuration bancaire se déroule sans synchronisation avec le plan financier du gouvernement qui s’attaque au déficit financier et aux problèmes structurels chroniques, souligne-t-il.

Les circulaires comportent de nombreux détails positifs, qui redonnent une certaine considération au rôle des autorités monétaires de régulation, rôle que la BDL avait depuis longtemps abandonné au profit d’un rôle commercial dont elle n’a pas réussi.

Cependant, Charbel Cordahi note que l’adoption de ces circulaires intervient alors que le plan de sauvetage présenté par le gouvernement fait toujours l’objet d’une vive opposition de la part de la Banque du Liban et les banques. Il s’agit pour eux de déjouer les négociations avec le Fonds monétaire international, puisqu’il prévoit l’approvisionnement à la totalité du capital des actionnaires existants face aux pertes de ce importantes de ce secteur

Cependant, les grandes difficultés de l’économie ne permettent pas à ces deux parties de sortir ensemble indemnes du tunnel de la crise. L’un d’eux doit en supporter le coût, note Charbel Cordahi, avant de poursuivre, notant que le plan du gouvernement répartissait le coût entre les deux parties de manière équilibrée, la Banque du Liban a porté le premier coup et a surpris les banques avec son plan correctif, qui s’est fait aux dépens d’une grande partie des banques.

Il appelle par conséquent à l’adoption du plan gouvernemental du gouvernement pourtant démissionnaire Hassan Diab, “qui permet aux banques de continuer à servir l’économie après avoir été capitalisées par leurs propriétaires et par les grands déposants. Cela se serait produit si la négociation avec le Fonds monétaire international avait réussi“.

Cela sera triste pour moi de marcher dans les rues de Beyrouth dans un proche avenir.
De nombreuses banques auront disparu au profit de seulement 4 à 5 établissements.
Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que le grand nombre de banques est un problème, au contraire, je pense que davantage de banques accroissent la concurrence et permettent de financer l’économie et le développement des entreprises.
Bien sûr, si la politique budgétaire était correcte, et si la politique monétaire était saine.

Le Liban cumule les crises

Pour rappel, le Liban est confronté à plusieurs crises, crise économique, crise liée au coronavirus, et désormais crise liée à l’explosion du port de Beyrouth, à laquelle s’ajoute désormais une crise politique en raison de la démission du gouvernement Hassan Diab.

Pour l’heure, le déblocage de l’aide internationale est conditionné au résultat des négociations entreprises avec le FMI qui exige que se soient mises en place des réformes nécessaires, les réformes économiques et monétaires notamment. En effet, de nombreuses sources ou encore personnalités impliquées dans le dossier multiplient les déclarations indiquant que la communauté internationale n’accordera “pas de chèque en blanc au Liban”, suite au non-respect par Beyrouth de ses promesses et de son engagement à effectuer les réformes nécessaires à la relance économique déjà lors des conférences Paris I, II et III dans les années 2000.

La crise du secteur bancaire, bien que maquillée par les opérations d’ingénieries financières menées par la Banque du Liban, avait débuté bien plus tôt, en dépit des profits colossaux annoncés par les banques libanaises jusqu’à l’année dernière. En réalité, la Banque du Liban a ainsi reversé près de 16 milliards de dollars entre 2016 et 2018, vidant ainsi une grande partie de ses réserve monétaires en faveur des établissements bancaires.

Sur le plan économique, la crise qui a débuté en 2018 s’est révélée au grand jour durant l’été 2019 avec une pénurie en devises étrangères pourtant nécessaires à l’achat de produits de première nécessité notamment. Cependant, un inversement des flux financiers avait été constaté dès janvier 2019. Cette crise s’est ensuite accentuée suite à l’imposition de manière unilatérale par les banques libanaises d’un contrôle des capitaux, bloquant ainsi l’accès aux comptes.

Par ailleurs, la dégradation des conditions socio-économiques a abouti à de nombreuses manifestations dès octobre 2019, les manifestants dénonçant une classe politique considérée comme corrompue et en exigeant le départ.

Après la démission de l’ancien premier ministre Saad Hariri, le 29 octobre 2019, un nouveau gouvernement présidé par son successeur Hassan Diab a été constitué le 17 janvier 2020. Dès mars, les autorités libanaises ont annoncé un état de défaut de paiement sur les eurobonds arrivant à maturité. Par ailleurs, le Liban a ouvert les négociations avec le FMI en vue d’obtenir une aide économique d’un montant espéré de 10 milliards de dollars.

Cependant, les négociations, aujourd’hui suspendues, ont rapidement achoppé sur la capacité des autorités libanaises à mener les réformes nécessaires pour le déblocage de l’aide internationale ainsi que sur le dossier du chiffrage des pertes du secteur financier. Les autorités libanaises estiment ainsi que ses pertes atteindraient 241 000 milliards de livres libanaises sur la base d’un taux de change de 3600 LL/USD, soit 80 milliards de dollars environ, ce que refusent les banques locales via l’association des banques du Liban ou encore la Banque du Liban elle-même.

L’association des banques du Liban a ainsi activé ses relais présents au sein du parlement via la commission parlementaire des finances et du budget. Cette dernière, où sont présents certains actionnaires et représentants de banques locales, n’ont chiffré les pertes financières qu’à 81 000 milliards de livres libanaises sur la base d’un taux de change de 1507 LL/USD.

Désormais, ce chiffrage des comptes de la Banque du Liban devrait être mené par les cabinets Alvarez & Marsal pour l’audit juricomptable et par KPMG et Oliver Wyman pour l’audit normal. Pressenti dans un premier temps pour mener l’audit juricomptable, le cabinet Kroll, spécialisé dans la matière a été écarté suite aux pressions du président de la chambre Nabih Berri, estimant l’entreprise liée à l’état hébreu.

Parallèlement, l’association des banques du Liban a présenté un plan de sauvetage rejeté par le FMI et les autorités libanaises, prévoyant la vente d’une partie de l’or du Liban et la session pour une durée déterminée de biens publics. Ce plan est également rejeté par les spécialistes qui estiment que la vente de biens publics ne pourrait se faire qu’en les bradant en raison des circonstances actuelles.

Certaines sources évoquent désormais des pertes pour le secteur financier qui dépassent les 100 milliards de dollars, estimant que le Liban nécessiterait désormais un plan de relance de 63 milliards de dollars mais que seulement 26 milliards au maximum sont disponibles. Selon ces mêmes sources, toutes les banques libanaises sont aujourd’hui insolvables.

La situation économique s’est, par ailleurs, encore dégradée avec la détérioration de la valeur de la livre libanaise et la mise en place de différents taux de change : taux de change officiel à 1507 LL/USD, taux de change dit du-marché pour les agents de change ou encore certaines entreprises fixées par la banque du Liban, aujourd’hui à 3900 LL/USD et taux de change au marché noir, qui a fluctué jusqu’à atteindre les 9000 LL/USD, au mois de juin.

Enfin, l’explosion du port de Beyrouth, qui a ravagé également une grande partie de la capitale libanaise, a encore aggravé la situation, avec des dégâts estimés entre 10 à 15 milliards de dollars.

Ainsi, si le taux de croissance du produit intérieur brut est estimé à -14 % avant cette explosion, de nouvelles estimations font état d’une récession économique de – 24 % en 2020.

Parallèlement, le Liban est également touché par le coronavirus. Les mesures prises par les autorités se sont révélées être aujourd’hui insuffisantes et le pays des cèdres risque de perdre le contrôle de l’épidémie, avec une augmentation quasi incontrôlée du nombre de cas, notamment après l’explosion du port de Beyrouth. Désormais, les capacités hospitalières actuelles sont saturées depuis 2 semaines, amenant également à l’augmentation du nombre de décès depuis la fin du mois d’août.

Pour l’heure, certains experts proches du dossier notent avec inquiétude que les intérêts politico-économiques sont plus importants pour certains partis que l’intérêt général à bénéficier d’une aide économique face à la crise, jusqu’à estimer que les divisions traditionnelles des partis politiques se sont effacées au sein du parlement en faveur du parti des banques et des autres.

Aussi, certains de ces intérêts seraient allés même jusqu’à menacer d’une guerre civile si les réformes demandées par la communauté internationale étaient menées. Cependant, celle-ci demeure ferme sur ce dossier.

Lors de son déplacement au Liban à l’occasion du centenaire de la proclamation de l’état du Grand Liban, le 1er septembre 2020, au lendemain de la nomination de Mustafa Adib comme premier ministre, le président de la république française aurait ainsi remis aux dirigeants libanais, une feuille de route pour la mise en place des réformes économiques jugées nécessaires et en premier lieu, un diagnostic des pertes de la Banque du Liban. Cette feuille de route prévoyait également la mise en place d’ici 2 semaines, d’un gouvernement capable de mener ces réformes. Cependant, 15 jours après, suite à l’expiration du délai imparti, les autorités libanaises semblent avoir échoué à la mise en place d’un nouveau cabinet, suite notamment à l’annonce par Washington de sanctions économiques visant Ali Hassan Khalil, bras-droit de Nabih Berri et ancien ministre des finances, les autres partis politiques ayant accepté le principe de rotation des portefeuilles ministériels régaliens, à savoir la défense, l’intérieur, les affaires étrangères et les finances.

Le 21 septembre 2020, le président de la République estime que le Liban se dirige actuellement “en enfer” en raison de la dégradation des conditions sociales et économiques, reconnaissant par ailleurs que les réserves de la Banque du Liban – subventionnant actuellement l’achat de produits de première nécessité – seront épuisées d’ici peu.

Le 26 septembre, prenant donc acte de son échec, le premier ministre désigné annonce sa démission depuis le perron du Palais de Baabda, plongeant un peu plus le Liban dans la crise.

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