Si les autorités bahreïnies entament un rapprochement avec Israël, l’opinion publique arabe reste farouchement opposée à ce changement de doctrine.

Que se passe-t-il dans les pays du Golfe ? Après le revirement surprise de l’Arabie saoudite, c’est au tour du Bahreïn — l’un des pays membres, avec l’Égypte et les Émirats arabes unis (EAU), du « quartet » à l’origine du blocus frappant, depuis le 15 juin dernier, le Qatar — d’opérer un rapprochement imprévu, inédit et très contesté, avec Israël.

Les autorités bahreïnies multiplient, en effet, les signes d’apaisement à l’égard de l’État hébreu. Sur ordre du roi de Bahreïn, Hamed ben Issa Al Khalifa, une délégation de personnalités religieuses s’est ainsi rendue en Israël à la fin de l’année 2017. Dénommée « This is Bahrain », la délégation comprenait vingt-cinq membres issus des principales communautés religieuses du royaume : musulmans, chrétiens, hindous et même sikhs.

La visite interconfessionnelle a été présentée par ses promoteurs comme un geste de tolérance. Les membres de la délégation auraient rencontré des responsables israéliens à Tel-Aviv, a rapporté la seconde chaîne de télévision israélienne. Les religieux bahreïnis, accompagnés d’officiels du Ministère israélien des Affaires étrangères, auraient également visité la vieille ville de Jérusalem, où est érigée la mosquée Al-Aqsa, troisième lieu saint de l’islam.

Pour symbolique qu’elle soit, cette visite s’inscrit dans un processus de normalisation des relations entre Manama et Tel-Aviv. Le ministre des Affaires étrangères de Bahreïn a ainsi tenu à minimiser la reconnaissance de Jérusalem comme capitale « éternelle » de l’État d’Israël par le président américain, Donald Trump : « Cela ne sert à rien de se disputer avec les États-Unis sur des détails secondaires (sic), a ainsi écrit le cheikh Khalid Bin Ahmed Al-Khalifa sur Twitter, quand, ensemble, nous luttons contre le danger clair et présent que représente la république théofasciste islamique » qu’est, selon lui, l’Iran.

Si le ministre n’a pas explicitement mentionné le nom de Jérusalem, le sens de son tweet ne laisse que peu de place au doute. Pour les autorités de Bahreïn, la question palestinienne a désormais moins d’importance que l’influence grandissante de l’Iran. Si cette reconnaissance implicite était avérée, il s’agirait d’un revirement exceptionnel de la part d’un pays arabe.

À l’image de nombreux pays du Golfe, le Bahreïn n’entretient pas de relations diplomatiques avec Israël. Sur le papier, tout du moins. Mais le roi Al-Khalifa aurait condamné l’hostilité des Arabes envers Israël, et souhaiterait même mettre fin au boycott pratiqué par son pays et que les citoyens israéliens puissent se rendre sur son territoire. D’autres pays arabes lui emboitent le pas. Au risque de mécontenter, c’est un euphémisme, leurs opinions publiques respectives.

Des opinions publiques remontées

 C’est le cas, éloquent, de l’Arabie saoudite. Comme Manama, Riyad entretient désormais des relations informelles avec Tel-Aviv. Ce qu’a confirmé, pour la première fois dans l’histoire tourmentée de la région, le ministre israélien de l’Énergie, Yuval Steinitz : « Nous entretenons des relations, en partie secrètes, avec les pays islamiques et arabes. (…) Ce n’est pas quelque chose qui nous gêne. (…) Certaines de ses relations sont très avancées ».

Cette normalisation des relations entre pays arabes et Israël rencontre une farouche opposition de la part de la population des premiers. L’influent journaliste saoudien Jamel Khashoggi, en exil, n’hésite pas à parler « d’erreur stratégique » et condamne « cette précipitation sur une question à laquelle (l’Arabie) n’a rien à gagner ».

« Les pays du Golfe et l’Arabie saoudite en particulier sont en train de préparer les esprits à une normalisation avec Israël et font appel pour cela à certains écrivains et analystes » chargés de colporter la nouvelle doctrine, analyse encore le journaliste, qui prévient, dans une allusion claire à la Palestine : « nous ne sommes pas disposés à reconnaître au voleur le droit de s’emparer de la maison de nos frères ».

Un message reçu cinq sur cinq dans la bande de Gaza, où les Palestiniens ont tout simplement refusé l’entrée de la délégation « This is Bahrain » sur le territoire de l’enclave. Dans un communiqué publié en décembre 2017, les Forces nationales et islamiques de Palestine ont déclaré qu’il n’y avait pas de place à Gaza — ni sur aucun territoire occupé — pour ceux qui normalisaient leurs relations avec Israël. Le ministre palestinien de l’Éducation a également refusé de rencontrer la délégation bahreïnie, et un hashtag #Bahrain_resists_normalisation a rencontré un certain succès sur Twitter.

Ce rapprochement contesté avec Israël se double d’une offensive généralisée du monde arabe contre l’Iran chiite. À l’exception notable du Qatar, qui entretient les meilleures relations avec son puissant voisin, la plupart des pays du Golfe sont entrés en conflit ouvert avec Téhéran. Un « péril iranien » ou « péril perse » entretenu par les autorités bahreïnies, notamment le ministre des Affaires étrangères, qui a posté sur Twitter le 6 novembre dernier : « Nous avons parfaitement conscience que le véritable danger pour la région tout entière, c’est la République d’Iran ».

Pas sûr que l’opinion publique bahreïnie l’entende de cette oreille. Ainsi, pour Mourad Al-Haïki, membre d’un collectif représentant la jeunesse des pays du Golfe, « Nous soutenons la cause palestinienne en mettant en garde contre le danger de la normalisation avec l’oppresseur sioniste, dont l’existence est une menace (…) pour la stabilité de la région ».