Je ne sais pas pourquoi je m’arrête. Je m’arrête. Au milieu d’un ciel bleu. La mer toujours horizontale. L’été qui s’achève. Je m’arrête et j’ai envie de remonter le temps. Rebrousser les aiguilles de toutes les montres de la planète. Effacer ce qui fut pour qu’il ne se reproduise pas. Je m’arrête. Et je crie. Plus rien ne peut être contenu entre les pages d’un journal. Les lettres. Les mots. Je m’arrête. Je n’ai plus envie de dire « au revoir », de m’égosiller, et d’attendre que tout s’arrange. Je m’arrête.

Il était une fois une terre. Un pays. La mer qui s’éclabousse sur le cordon des montagnes. La nage et le ski. Le même livre de géographie qui date du mandat français. L’indépendance de 1943. Béchara El Khoury. Rouge, blanc, rouge et le cèdre au milieu. Grand. La Bekaa, Jupiter et Baalbek, le Chouf, et la vallée de Qadisha. Un pays au goût d’arak, avec la voix de Fairouz entre deux « Kessak ». La man’ousheh. La glace au meskeh. Sabah et le mejwez de Abboud. La grotte aux pigeons. Et Beyrouth. Beyrouth que nous transportons partout dans nos bagages. Tel un point de repère. Telle une brise pour éveiller la chaire de poule et réveiller les histoires d’hier. La Kahwa bue dans une chaffé. Il était une fois une capitale superpuissance. L’automatique et le Horse Shoe. Les bikinis et le voile. Maroun Baghdadi et Ziad. Beyrouth Ya Beyrouth.

Entre mes doigts tachés d’encre se cachent des histoires, des adieux avortés, des amours inachevés. J’étais partie pour revenir, en me répétant tout bas que rien n’est pour de bon ici, mais ce qui est surtout bon, c’est d’être ici. Entre temps, les amis sont partis les uns après les autres. Les cousins. Les frères. Les amants. J’ai versé une larme. Eclaté en sanglots. Avalé un hoquet.

Depuis l’aube de cette nation, une poignée d’oppresseurs a décidé de nos vies au lieu qu’on le fasse par nous-mêmes. C’est ainsi qu’ils se sont emparés du pouvoir, ainsi qu’ils ont pu nous aliéner. Une délectation qui aujourd’hui leur revient d’un droit. Héréditaire. En ne réagissant pas, nous avons abdiqué.  Renoncé. Jusqu’à devenir complètement blasés. Et nous assistons tous les jours à la déchéance, aux guerres, aux conflits, à l’exil, aux départs.

Au lieu de se révolter on s’accommode. Le pays se vide de ses cerveaux, mais les poubelles s’entassent. Le pays se dessèche pendant que les politiciens vampires sucent la dernière goutte d’espoir qui nous reste. Les mascarades se jouent et nous déjouent avec une arrière sapidité de vaudeville. La politique devient un vrai sport de combat. À nos dépends.

Pare-balles. Les idées le sont. Les idéologies le sont. Les hommes ne le sont pas. Pare-balles.

Il nous reste les mots. Les mots séquestrent toujours leurs pouvoirs. Les mots exposent le sens et l’énonciation de la vérité.  Et la vérité est,  qu’il y a quelque chose qui va terriblement mal dans ce pays. N’est-ce pas ? L’intolérance, l’injustice, la censure, la cruauté, la corruption, les guerres, le passé. Comment tout cela a eu lieu ? Quand tout cela a eu lieu ? Il y a ceux qui sont responsables, mais il y a aussi nous…. Tous ! Et si nous cherchons à trouver un coupable, nous le sommes tout autant. Coupables. Il y a une myriade de problèmes qui nous privent de notre bon sens. On continue comme ça! À respirer comme ça!  À  marcher comme ça…. À s’en aller, comme ça !

Et chacun prend une part de ce pays. Pour le raconter ailleurs. Comme pour se prouver qu’on existe encore. Comme pour déclarer haut et fort que nous sommes toujours là, et que nous le resterons. Comme pour réfuter le doute. Douter nous enfoncera un peu plus dans le chaos. Mais nous allons là où sont allés nos pères. Il y a vingt ans. Trente ans. Quand il était une fois un pays… Qui n’a jamais été !

Et  je m’arrête. Comme ça…

Hala Moubarak

Photo : Installation de l’artiste Ayman Baalbaki- Destination X- 2013