La révolution a bel et bien débuté cet après-midi du 17 octobre 2019. Assis devant mon poste de télévision et envahi par les différents messages échangés sur mon portable des différents groupes d’activistes, je n’en croyais pas mes yeux.

Je ne savais pas que, quelques minutes plus tard, je ferais parti de celles et ceux qui depuis plus de 20 jours, envahissent les places publiques, scandant des slogans patriotiques, me mélangeant à cette multitude de « révolutionnaires », qui (ré) écrivent l’histoire de notre pays.

Avec ce mouvement spontané et désorganisé, il semble que cette « goutte d’eau qui a fait débordé le vase », aie redonné un espoir à ces citoyens toutes générations confondues. 

Il faut vivre, écouter et participer à cette révolte pour comprendre et sentir que pleins de tabous ont été dépassés. Cette révolte a permis à tous ses jeunes de pouvoir s’exprimer et aux anciennes générations « issus de la guerre », d’être fiers de leurs progénitures.

Comme dans tout pays dits « civilisés » ou autres, avec une révolte, surtout spontanée et désorganisée, les dérapages, les faux pas et bousculades existent. Que serait-ce dans un pays qui « ne tient qu’à un fil » ? Les critiques et les encouragements aussi ne désemplissent pas et c’est une réaction normale dans un pays ou la confession, le féodalisme, les tabous et le « moi », règnent.

Un recul au 17 octobre 2019, l’évolution de la grogne et la colère montantes au fil des jours, confirment que cette « révolution d’octobre », est bel et bien spontanée mais quand même organisée tant qu’à la façon de manifester, qu’aux messages et réactions sur le terrain.

Le soir du 17 octobre, quelques citoyens et citoyennes en colère, révoltés, au sang chaud appellent à une contestation d’une taxe – qui n’a toujours pas été confirmée – sur les appels WhatsApp. Qui aurait dit que nous serions arrivés plus de 28 jours plus tard à toujours exister dans les rues, cassant les tabous et haussant le ton et augmentant en nombre et en revendications ?

Les dérapages « voulus » ou « spontanés », des deux premières soirées ont, qu’on le veuille ou non, consolidé cette colère et cette union entre les « révoltés », qui ne se connaissant de nulle part, s’encourageaient mutuellement et tous avec le même ton, scandaient les mêmes slogans (à quelques différences près).

Puis vint les discours répétitifs de ceux qui n’avaient toujours pas compris le message de la rue et les revendications du peuple mobilisé dans plus d’une région, discours qui, au lieu de calmer les esprits, soudaient encore plus les citoyens et citoyennes révoltés, qui avaient surpassé leur peur, la crainte du zaiim et de ses représailles, la crainte de l’autre.

Suivi par la démission surprenante et attendue de ce gouvernement impuissant, qui, qu’on le veuille ou non, commençait à fragiliser l’entente dite « nationale », entre les dirigeants au pouvoir. Premier succès de la rue, et le chemin continue.

Toutes les manipulations et grabuges ont suivi afin de démanteler l’union de ce peuple, mais, comme par instinct révolutionnaire tout à fait normal, les manifestations et les revendications s’organisaient de plus belle.

Sit-in sur les places publiques dans presque toutes les grandes villes et régions du pays, blocage des routes (avec dérapages parfois), désobéissance civile, libération des tabous, des voiles hypocrites, la révolte continue, le message est arrivé, les discours des dirigeants reprennent, sans toutefois (vouloir) comprendre ou admettre une réalité qui écroulait leurs magouilles, corruptions et manigances depuis plus de 40 ans.

Il n’est évident pas facile à cette classe politique et à tous les partis au pouvoir d’admettre ce premier échec sachant que maintes tentatives de révoltes par le passé avaient échoué. Ces mêmes partis ne comprenant pas l’ampleur de ce soulèvement, continuaient à essayer d’arrondir les bouts, soit en prêchant pour une table ronde avec les révoltés, soit en mentionnant la formation d’un futur gouvernement mélangés politico-technocrates, soit en essayant de fomenter des grabuges sans succès. 

La grogne reprenait de plus belle, le lendemain est inconnu, mais plus rien à perdre. Certains avaient déjà tout perdu, d’autres étaient sur le rebord de la faillite. Plus de banques disponibles, plus de liquidités, les denrées alimentaires et l’approvisionnent en carburant commencent à s’épuiser, plus d’écoles, plus d’universités, plus de commerces ouverts. Malgré toutes ces contraintes, l’esprit de collectivisme et communautaire surpassait l’individualisme. Le second message est arrivé. La seconde condition pour quitter les places n’était pas encore réalisé.

La révolte prend encore de l’ampleur en s’organisant d’une façon désordonnée et toujours avec cette spontanéité inouïe. Les débats socio-politiques, s’entremêlent aux festivités, aux concerts, à la chaine humaine réunissant quelques centaines de citoyens et citoyennes, main dans la main, soudées du Nord au Sud. Certaines villes et régions, qui n’ont jamais connu de révolte, de manifestations de ce genre se font la concurrence quant à l’organisation. De l’extrême Nord à l’extrême Sud, en passant par la capitale et toutes les régions de l’arrière-pays, des groupuscules se forment. Les places sont envahies de professeurs, d’étudiants, de médecins, d’ingénieurs, de patrons et employés, de chômeurs, de personnes à mobilité réduite, de vendeurs ambulants, de festoyeurs tous autour du même slogan « al thaoura – la révolte ».

Ces débats socio-politiques qui se forment enchantent celles et ceux, qui, assoiffés de connaissances écoutent attentivement et participent aux conversations jusqu’à tard dans la nuit. Des politiciens, des membres issus de la société civile, des activistes motivés se fondent à la foule, expliquant en détail le but et le déroulement de ce soulèvement unique en son genre depuis l’institution du Grand Liban, et ce toujours sur un fond de liesse incomparable des festoyeurs enfin libérés eux aussi de leurs tabous.

Les messages se succèdent aux dirigeants qui font toujours la sourde oreille. La révolte change de cap. Elle se déplace devant les édifices publics, municipalités, organismes étatiques et autres. Les revendications s’amplifient et font boule de neige. Les étudiants sont dans les rues, la grogne hausse d’un cran.  

Cette révolte est aussi une révolte féminine. La mère, la sœur, la fille et l’épouse se mêlent de la partie. Toutes les contraintes culturelles disparaissent. Elles s’expriment, s’éclatent, cassent tous les critères de cette femme « cachée » pour qui dans certaines régions et cultures, « ne doit pas apparaitre ». Quel beau tableau de voir toutes ces femmes, générations confondues, de tout âge, de différentes classes sociales, main dans la main, dans les places publiques, prenant enfin la parole dans les débats, encourageant les manifestants à aller encore plus en avant. Ces femmes qui réclament justice, ces mères à la recherche de l’identité libanaise de leurs enfants. 

Cette révolte est aussi un soulèvement estudiantin. De tout âge, élèves d’écoles privées ou publiques, universitaires scandent le même refrain, les mêmes slogans, à la recherche de leur avenir. Un cri de colère pour une éducation saine, citoyenne et accessible à tous. Quelle fierté de voir ces jeunes de toutes les régions, unis pour une même cause, celle de leur avenir, braver les obstacles culturels et sociaux, marchant dans les rues revendiquant le droit à l’éducation.

Cette révolte est celle des jeunes. Eux les bâtisseurs de ce pays, les Hommes de demain. Ces jeunes qui ont donné l’exemple de courage, qui ont su et pu (intentionnellement ou non), rendre la génération de la guerre et d’avant-guerre fiers de leur progéniture. Ces jeunes qui, assoiffés de connaissances, de culture, éveillés grâce aux réseaux sociaux et à la mondialisation de l’information, essayent tant bien que mal (évidement les dérapages existent), de braver les obstacles féodaux, régionaux, partisans et socio-culturels. Ces jeunes qui seront « fiers » d’avoir fait la révolution et qui auront de quoi raconter à leurs enfants et petits-enfants. Ces jeunes qui nous ont appris que le Citoyen est source de décision et de pouvoir. Ces jeunes qui, n’ayant plus rien à perdre, se donnent corps et âmes à participer à la « révolution d’octobre ». Ces jeunes qui seront peut-être un jour, les futurs dirigeants et dirigeantes de ce pays et qui ont donné l’exemple à un monde ignorant.

Cette révolte est celle de la génération de la guerre et de l’avant-guerre. Ceux qui ont vécu l’âge d’or et ceux qui ont vécus les années de guerre « civile ». Ceux qui ont vu disparaitre le Liban de nos ancêtres et ceux qui ont détruits ce pays. Cette révolte c’est la colère de celles et ceux, qui, pour des raisons injustifiées de survie, pour des raisons d’aveuglement obscur, pour des causes tantôt patriotiques ou tantôt religieuses, n’ont pas hésité à jouer le jeu des grandes puissances et de prendre les armes et s’entretuer. Ces personnes « issues » de la guerre dont certains y sont toujours coincés. 

C’est le soulagement de cette génération qui n’a pas eu le courage d’affronter ses dirigeants, qui n’a pas su enlever les tabous, et qui est restée plongée dans ses préjugés. C’est la révolte des gens d’un certain âge dont certains sont mis à la marge de la société, fardeau pour leurs proches auprès desquels ils ne trouvent plus de réconfort, et que l’Etat n’a pas réussi à intégrer. C’est la lutte des handicapés ou personnes à mobilité réduite qui eux, ont toujours été pointés du doigt et que la société refusait. C’est le réveil de toute une société qui a déchiré le voile de l’injustice sociale. 

Cette révolte est celle des expatriés dont certains n’ont pas hésités à prendre le premier avion pour retourner au Liban, laissant derrière eux le monde civilisé dans lequel ils vivaient et les pays qui les ont reçus et choyés parfois. Ces expatriés, qui, aux premiers slogans, se sont sentis un peu responsables et « coupables », d’avoir quitté leur pays d’origine et de l’avoir laissé sous l’emprise de dirigeants corrompus et incapables. Ces jeunes, qui, de loin œuvraient à une stabilité de ce pays et aidaient de par leur domaine et éducation respectives ce soulèvement, et qui ont voulu vivre ces journées et ces nuits sur les routes avec leurs familles, leurs amis, en ôtant pour certains leur cachet partisan. Ces jeunes qui ont repris confiance et qui se sont donnés cette dernière chance pour refaire renaitre ce pays de ces années de ténèbres.

Cette révolte est celle de tout citoyen et citoyenne libanais(e) en quête de son identité, à la recherche de nouvelles opportunités et de nouveaux horizons. C’est la révolte de ceux et celles qui croient en la citoyenneté, en la justice et en l’égalité sociale. 

Cette révolution est la nôtre et n’appartiens à personne d’autre! 

Construisons ensemble le monde de demain, construisons ensemble ce Liban « message », bâtissons ensemble un avenir solide, un avenir Citoyen.

Soyons réalistes, demandons l’impossible…….

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