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Nabih Berri, passage obligé de la stabilité libanaise

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Le Liban aborde l’après-accord régional avec une évidence que ses partenaires ne peuvent pas contourner : Nabih Berri reste un passage obligé de la stabilité libanaise. Président du Parlement depuis 1992, chef du mouvement Amal et interlocuteur central du camp chiite, il occupe une position institutionnelle et politique rare. Aïn el-Tiné, sa résidence politique, n’est pas seulement un lieu de consultations. C’est l’un des rares espaces où se croisent l’État, le Hezbollah, les médiateurs étrangers, les responsables arabes et les acteurs locaux du Sud. Dans une phase marquée par le cessez-le-feu attendu, la question du retrait israélien, les armes du Hezbollah et le retour arabe du Liban, son rôle redevient décisif.

Cette centralité ne vaut pas approbation générale. Berri concentre aussi des critiques fortes. Ses adversaires lui reprochent son alliance avec le Hezbollah, son contrôle durable du Parlement, son rôle dans les blocages institutionnels passés et sa proximité avec un système politique accusé d’avoir couvert l’effondrement de l’État. Mais la stabilité libanaise ne se construit pas seulement avec les responsables jugés les plus consensuels. Elle se construit aussi avec ceux qui disposent de relais réels dans les communautés, les institutions et les zones de tension. C’est ce paradoxe qui explique pourquoi, malgré les critiques, aucun scénario sérieux de sortie de crise ne peut ignorer Aïn el-Tiné.

Un président du Parlement au rôle stratégique

Le rôle constitutionnel de Nabih Berri donne d’abord un poids institutionnel à son influence. Le président du Parlement n’est pas un simple arbitre des séances. Dans le système libanais, il contrôle une partie du rythme législatif, convoque les sessions, organise l’ordre parlementaire et participe, par sa position, à l’équilibre entre la présidence de la République et le gouvernement. Cette fonction prend une importance accrue dans une période où chaque décision sur le cessez-le-feu, la reconstruction, les aides internationales ou la réforme bancaire devra passer par des lois, des budgets, des crédits, des commissions et des votes. La diplomatie peut produire un accord. Le Parlement devra ensuite transformer une partie de cet accord en instruments juridiques.

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Cette réalité oblige Joseph Aoun et Nawaf Salam à composer avec lui cela d’autant plus que le Liban s’est privé d’un interlocuteur officiel avec l’Iran suite à la décision et l’erreur politique du ministre des affaires étrangères Youssef Rajji d’expulser l’ambassadeur iranien. Le président de la République porte la légitimité de l’État et de l’armée. Le premier ministre défend la ligne gouvernementale, les réformes et la relation avec les bailleurs. Berri, lui, détient la clé parlementaire et le canal chiite. Sans lui, la promesse de souveraineté peut rester enfermée dans le discours. Avec lui, elle peut trouver un passage dans les institutions, à condition qu’un compromis soit possible. Le triangle Aoun-Berri-Salam n’efface pas les divergences. Il fixe le cadre minimal d’une stabilité institutionnelle dans un pays où une rupture entre les trois pôles ouvrirait aussitôt une crise plus large.

Aïn el-Tiné, canal indispensable avec le Hezbollah

Aïn el-Tiné garde surtout une fonction de liaison avec le Hezbollah. Berri ne dirige pas le mouvement chiite armé. Il ne parle pas à sa place sur tous les dossiers. Mais il reste l’interlocuteur civil le plus crédible du tandem chiite. Depuis les dernières séquences de négociation, il a souvent été présenté comme celui qui pouvait transmettre, tester ou encadrer certaines positions du Hezbollah, notamment sur les cessez-le-feu, le retrait israélien et la sécurité du Sud. Cette capacité ne signifie pas qu’il peut imposer seul une décision. Elle signifie qu’aucun dispositif durable ne peut contourner entièrement le canal qu’il représente.

Ce rôle explique pourquoi les médiateurs reviennent vers lui. Les Américains, les Français, les Qataris, les Égyptiens et d’autres acteurs savent que le Liban officiel ne peut pas appliquer une trêve au Sud si le tandem chiite la rejette. Ils savent aussi que le Hezbollah ne voudra pas apparaître comme recevant directement des instructions américaines. Berri offre alors une zone de traduction politique. Il peut formuler des exigences libanaises, reprendre des garanties demandées par le Hezbollah, transmettre des messages aux chancelleries et préserver l’apparence d’une décision nationale. Cette fonction de filtre est essentielle dans un pays où les mots engagent autant que les armes.

La séquence ouverte par l’accord entre Washington et Téhéran renforce encore ce rôle. L’Iran affirme que le Liban est inclus dans la désescalade régionale. Israël refuse de perdre sa liberté d’action contre le Hezbollah. Les États-Unis veulent protéger un compromis qui rouvre Ormuz et repousse la négociation nucléaire à une phase ultérieure. Dans ce contexte, Berri peut devenir l’un des interprètes libanais de la trêve. Il peut soutenir que le cessez-le-feu n’a de sens que s’il inclut le Sud, le retrait israélien et le retour des habitants. Il peut aussi éviter que cette lecture ne se transforme en affrontement frontal entre le gouvernement et le Hezbollah.

Mais son utilité tient aussi à ses limites. Berri ne peut pas désarmer le Hezbollah. Il ne peut pas garantir, seul, l’arrêt de toutes les opérations. Il ne peut pas forcer Israël à se retirer. Il ne peut pas remplacer l’armée libanaise, la Finul ou les mécanismes internationaux. Son rôle est politique, pas opérationnel. Il peut faciliter une formule, pas la rendre automatiquement applicable. La confusion entre médiation et contrôle serait dangereuse. Elle donnerait à Aïn el-Tiné une responsabilité qu’il ne peut pas assumer, puis servirait de prétexte à accuser Berri d’échec si la trêve se fissure sur le terrain.

Le triangle Aoun-Berri-Salam vu par Riyad

La dimension saoudienne ajoute une autre couche. La reprise annoncée des exportations libanaises vers l’Arabie saoudite dépasse le commerce. Elle indique que Riyad veut tester le nouveau pouvoir libanais, soutenir un retour de l’État et mesurer la capacité de Beyrouth à contrôler ses frontières, à lutter contre le Captagon et à réduire l’emprise des acteurs non étatiques. Joseph Aoun et Nawaf Salam incarnent cette attente institutionnelle. Mais Riyad sait aussi qu’aucune stabilisation durable ne peut ignorer la principale représentation politique chiite. Un triangle Aoun-Berri-Salam stable peut donc servir de garantie minimale : l’État parle, le gouvernement agit, le Parlement accompagne, et le canal chiite ne se transforme pas en opposition de rupture.

Cette lecture ne signifie pas que l’Arabie saoudite réhabilite sans réserve Berri ou le tandem chiite. Les réserves saoudiennes sur le Hezbollah restent profondes. Riyad veut un État capable de contrôler les ports, les frontières, les cargaisons et les circuits financiers. Il attend des preuves, pas seulement des engagements. Mais la diplomatie saoudienne sait distinguer entre hostilité au poids militaire du Hezbollah et nécessité de parler avec les forces qui structurent encore le Liban. Berri occupe précisément cet espace. Il n’est pas l’homme du retour arabe à lui seul. Il est l’un des passages qui peuvent empêcher ce retour de buter sur une rupture confessionnelle interne.

Pour Joseph Aoun, l’équation est sensible. Le président veut restaurer le rôle de l’armée et replacer la décision militaire sous l’autorité de l’État. Il ne peut pas apparaître dépendant d’Aïn el-Tiné. Il ne peut pas non plus traiter Berri comme un obstacle absolu. Une confrontation ouverte entre Baabda et le président du Parlement affaiblirait la position libanaise au moment où le pays demande un retrait israélien, des garanties américaines et des aides arabes. Aoun doit donc obtenir de Berri une contribution à la stabilité sans renoncer au principe d’exclusivité de l’État. Cette ligne demande du temps, des gestes réciproques et une discipline publique.

Pour Nawaf Salam, le défi est différent. Le premier ministre incarne une attente de réforme, de transparence et de normalisation institutionnelle. Il parle aux bailleurs, aux institutions financières et aux capitales occidentales. Il sait que la reconstruction, la sortie de la liste grise financière, la réforme bancaire et la reprise des exportations exigent des décisions législatives. Il a donc besoin du Parlement. Mais il doit éviter que les réformes soient absorbées par les compromis traditionnels. La relation avec Berri sera jugée sur ce point : peut-elle produire des textes utiles sans reproduire les mécanismes qui ont paralysé l’État ?

Les armes du Hezbollah, limite centrale

Le dossier des armes du Hezbollah reste la limite la plus lourde. Berri peut soutenir un dialogue national, défendre une approche graduelle et refuser une confrontation interne. Cette position peut aider à éviter une crise civile. Elle peut aussi être dénoncée comme un moyen de gagner du temps. Les forces souverainistes demandent que l’exclusivité des armes soit appliquée clairement. Le Hezbollah répond que tout débat sérieux suppose d’abord un retrait israélien, l’arrêt des frappes et des garanties de sécurité. Entre ces deux lignes, Berri cherche traditionnellement une formule qui reporte l’explosion. Dans la période actuelle, ce report peut être utile. Mais il ne peut pas devenir une stratégie permanente.

La pression de la rue chiite joue également. Les destructions au Sud, les déplacés, les pertes agricoles et les familles endeuillées créent une demande de protection et de réparation. Amal et le Hezbollah seront jugés par leur capacité à obtenir le retour des habitants, des indemnisations et une reconstruction visible. Berri ne peut pas accepter un accord perçu comme une capitulation du Sud. Il doit donc défendre un retrait israélien complet et une aide rapide, tout en évitant une reprise de guerre qui aggraverait les pertes civiles. Cette tension explique son langage prudent. Il doit parler à l’État, aux médiateurs et à une base sociale éprouvée.

La pression vient aussi de la rue non chiite. Une partie importante de l’opinion libanaise refuse que le pays soit entraîné dans des guerres décidées par d’autres. Elle réclame un État capable de protéger sans dépendre d’une organisation armée. Elle observe Berri avec méfiance, car elle le voit comme le garant politique du Hezbollah. Pour cette opinion, la stabilité ne peut pas se limiter à l’absence de combats. Elle doit inclure le monopole des armes, le contrôle des frontières, la transparence financière et la fin des blocages. Si Berri veut rester un passage obligé acceptable, il devra montrer qu’il facilite l’État au lieu de le neutraliser.

Un acteur utile, mais contesté

Les attentes internationales vont dans le même sens. Les bailleurs et les pays arabes peuvent accepter une transition graduelle. Ils ne veulent pas financer une reconstruction qui préparerait une nouvelle guerre. Ils demanderont des garanties sur l’armée, les frontières, les circuits de financement et la distribution des aides. Le Parlement aura un rôle majeur dans ces dossiers. Berri pourra accélérer ou ralentir les textes. Il pourra favoriser des compromis ou laisser les projets s’enliser. Son pouvoir de calendrier devient ainsi un pouvoir économique. Dans un Liban ruiné, la stabilité se mesure aussi à la capacité de voter les lois nécessaires au financement de l’après-guerre.

Ce pouvoir suscite une critique ancienne : celle d’un système où les mêmes responsables restent indispensables parce qu’ils ont contribué à verrouiller les institutions. Berri incarne cette ambivalence. Il est à la fois un facteur de continuité et un symbole du blocage. Il connaît les dossiers, les acteurs, les lignes rouges et les rapports de force. Mais son long maintien au sommet du Parlement alimente l’idée d’une politique fermée, peu renouvelée et peu responsable devant les citoyens. Cette critique ne disparaîtra pas dans l’après-accord. Elle pèsera sur chaque compromis négocié à Aïn el-Tiné.

La stabilité libanaise dépendra donc de la manière dont ce rôle sera utilisé. Si Berri sert à couvrir une ambiguïté permanente sur les armes, les frontières et les réformes, il deviendra un obstacle. S’il sert à amener le tandem chiite vers un accord vérifiable, à accompagner le déploiement de l’armée, à voter les textes de reconstruction et à préserver une entente minimale entre Baabda, le Grand Sérail et le Parlement, il restera un pilier. La différence se jouera moins dans les déclarations que dans les décisions : convocation des séances, adoption des lois, soutien au retour des déplacés, coordination sur le Sud, engagement dans un dialogue national réel.

Un autre enjeu concerne la succession politique au sein de la communauté chiite. Berri reste l’un des derniers grands acteurs de la génération sortie de la guerre civile. Son autorité personnelle a longtemps permis de gérer des équilibres que les institutions seules ne réglaient pas. Mais cette autorité soulève aussi la question de l’après-Berri. Plus le système dépend d’un seul médiateur, plus il devient fragile lorsque ce médiateur s’affaiblit ou se retire. Pour cette raison, la stabilité ne peut pas reposer uniquement sur son expérience. Elle doit transformer ses canaux en procédures, ses compromis en textes et ses arrangements en institutions capables de survivre aux personnes.

Les prochains jours donneront une première indication. Après la signature attendue en Suisse, le Liban devra clarifier ses demandes : arrêt des frappes, retrait israélien, retour des habitants, reconstruction, prisonniers, rôle de l’armée et garanties internationales. Berri pourra contribuer à transformer cette liste en position nationale, ou laisser chaque camp la reformuler selon ses intérêts. Aïn el-Tiné restera alors ce qu’elle est depuis des années : un lieu où l’on vient chercher une sortie, mais aussi un endroit où l’on mesure la difficulté libanaise à produire une décision pleinement étatique.

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