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Amnistie générale : la fracture chrétienne

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La séance parlementaire consacrée à quarante-quatre textes s’est interrompue au moment où les députés devaient examiner l’abolition de la peine de mort. Le bloc des Forces libanaises a quitté l’hémicycle après le refus de sa demande de faire passer auparavant la proposition d’amnistie générale. Son départ a entraîné la perte du quorum et suspendu les débats. L’incident a aussitôt ravivé le conflit avec les Kataëb, également favorables à une réforme pénale, mais hostiles au lien établi entre les deux textes. Derrière cette bataille de procédure se trouve une question ancienne et sensible : le sort de détenus islamistes, de personnes poursuivies pour des infractions liées à la drogue, de Libanais partis en Israël et de milliers de prévenus qui attendent parfois leur jugement depuis plusieurs années. Les partis chrétiens ne s’opposent donc pas seulement sur une méthode parlementaire. Ils divergent sur la définition même de l’amnistie, ses bénéficiaires, ses exclusions et les garanties dues aux victimes.

Une séance interrompue au quarantième point

La Chambre s’était réunie pour examiner un ordre du jour chargé. Les députés avaient déjà adopté ou discuté plusieurs propositions lorsque le président du Parlement, Nabih Berri, a ouvert le quarantième point, consacré à l’abolition de la peine de mort. La proposition d’amnistie générale figurait plus loin, au quarante-quatrième rang. Le chef du bloc de la République forte, Georges Adwan, a demandé de modifier cet ordre et de traiter d’abord l’amnistie.

Nabih Berri a refusé cette modification. Les députés des Forces libanaises ont alors quitté la salle. Leur départ a fait tomber le nombre de parlementaires présents sous le seuil requis. Le président de la Chambre a suspendu la séance avant tout vote sur la peine capitale et avant l’examen de l’amnistie. Aucun des deux textes n’a donc franchi l’étape de la séance plénière.

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Les Forces libanaises présentent ce retrait comme un moyen d’empêcher l’enterrement du dossier des détenus. Le parti affirme que l’amnistie risquait une nouvelle fois d’être repoussée si la Chambre adoptait d’abord la réforme de la peine de mort. Ses adversaires répondent que le départ de ses députés a précisément empêché le Parlement de statuer sur les deux propositions.

La séquence a transformé un désaccord procédural en affrontement politique. Elle a aussi révélé la fragilité des compromis construits avant la séance. Plusieurs blocs soutenaient le principe d’une mesure en faveur de certaines catégories de détenus. Ils ne s’étaient toutefois pas accordés sur la portée exacte du texte ni sur son articulation avec la réforme pénale.

Ghada Ayoub défend un texte autonome

La députée Ghada Ayoub a expliqué la position des Forces libanaises dans des déclarations rapportées par la presse du 20 juillet. Elle affirme que l’abolition de la peine de mort ne peut pas régler le cas des détenus islamistes. Le remplacement d’une condamnation capitale par une peine de prison maintiendrait les personnes concernées derrière les barreaux. Il ne répondrait pas davantage au cas des prévenus qui attendent encore un jugement.

Le parti estime donc qu’une amnistie générale doit être examinée dans un texte autonome. Ce texte doit définir les bénéficiaires, les infractions exclues et les conditions éventuelles de libération. Les Forces libanaises refusent que la réforme de la peine capitale soit présentée comme un substitut à cette loi. Elles disent soutenir les deux dossiers, mais demandent qu’ils soient séparés dans leur contenu et traités dans un ordre garantissant un vote sur l’amnistie.

Ghada Ayoub rejette aussi l’accusation selon laquelle son bloc chercherait à exclure les détenus islamistes. Elle insiste sur la nécessité de lever les injustices touchant les personnes maintenues longtemps en détention provisoire. Cette position vise notamment les familles du Nord et de la Békaa, qui réclament depuis des années un règlement de dossiers liés aux affrontements de Tripoli, de Nahr el-Bared, d’Ersal ou d’autres épisodes sécuritaires.

La députée souligne toutefois qu’une amnistie ne doit pas effacer indistinctement tous les crimes. Les auteurs d’homicides, les responsables d’attaques contre l’armée et les personnes reconnues coupables d’actes terroristes meurtriers constituent les cas les plus sensibles. La difficulté consiste à distinguer ces dossiers de ceux de personnes arrêtées pour soutien, hébergement, financement secondaire ou simple soupçon d’appartenance.

Elias Khoury conteste l’accusation d’obstruction

Le député Elias Khoury a également défendu la position du bloc. Dans les propos rapportés par la presse du 20 juillet, il considère que les Forces libanaises n’ont pas bloqué l’amnistie, mais ont tenté d’empêcher son report. Selon cette lecture, le placement du texte au dernier rang de l’ordre du jour réduisait ses chances d’être examiné, surtout après une longue séance et plusieurs débats conflictuels.

Le parlementaire rappelle que les familles de détenus ont reçu de nombreux engagements sans obtenir de loi. Les projets précédents ont échoué à cause des désaccords sur les catégories concernées. Chaque nouvelle séance a nourri l’espoir d’un règlement, puis laissé les dossiers en suspens. Pour les Forces libanaises, accepter une nouvelle remise à plus tard aurait prolongé cette série.

Elias Khoury distingue l’amnistie de l’abolition de la peine de mort. La seconde réforme modifie durablement l’échelle des sanctions. La première répond à une situation exceptionnelle, délimitée par une période et par des infractions précises. Un condamné à mort pourrait bénéficier du remplacement de sa peine sans retrouver la liberté. Un détenu sans jugement ne serait pas concerné par la suppression de la sanction capitale.

Les adversaires des Forces libanaises soulignent néanmoins que le retrait a produit le résultat que le parti disait vouloir éviter. La Chambre n’a pas examiné l’amnistie. Elle n’a pas non plus adopté la réforme de la peine de mort. Ce constat nourrit les accusations d’obstruction et affaiblit l’argument selon lequel la perte du quorum devait accélérer le traitement du dossier.

Les Kataëb dénoncent un mélange des textes

Les Kataëb ont exprimé une critique directe après la séance. Le parti affirme que l’abolition de la peine de mort constitue une nécessité juridique et une réforme liée aux droits humains. Son groupe parlementaire avait soutenu la proposition et participé aux démarches destinées à réunir une majorité. Il regrette que le texte soit devenu l’otage d’un conflit sur l’amnistie générale.

Pour les Kataëb, les deux dossiers obéissent à des logiques différentes. L’abolition de la peine capitale concerne l’ensemble du droit pénal et les futures condamnations. L’amnistie vise des faits commis avant une date donnée et des catégories déterminées. Conditionner la première à la seconde reviendrait à transformer une réforme permanente en outil de négociation entre blocs.

Le parti accuse donc les Forces libanaises d’avoir interrompu un processus législatif avancé. Il rappelle que le Liban n’a plus exécuté de condamnation à mort depuis 2004, même si la peine demeure inscrite dans les textes. L’abolition aurait aligné le droit sur cette pratique et remplacé la sanction capitale par des peines de détention renforcées.

Les Kataëb ne rejettent pas nécessairement toute amnistie. Ils demandent toutefois un examen précis et refusent une loi négociée comme un échange de faveurs entre communautés. Leur principale crainte concerne les crimes graves, les attaques contre l’armée et les violences ayant causé la mort. Une amnistie trop large pourrait priver les victimes d’un procès ou effacer des condamnations prononcées après de longues procédures.

Une fracture au sein du camp chrétien

L’affrontement oppose deux partis qui partagent pourtant plusieurs positions sur l’autorité de l’État et la justice. Les Forces libanaises et les Kataëb défendent tous deux le contrôle exclusif des armes par les institutions. Ils réclament une justice indépendante et critiquent les arrangements confessionnels. Le dossier de l’amnistie les place néanmoins dans des stratégies différentes.

Les Forces libanaises veulent montrer qu’elles peuvent soutenir une demande portée principalement par des élus sunnites et par les familles de détenus islamistes. Cette position leur permet de présenter l’amnistie comme un dossier national et non comme une concession réservée à une communauté. Elle peut aussi ouvrir un espace de coopération avec des députés du Nord et de la Békaa.

Les Kataëb privilégient une approche centrée sur les garanties juridiques. Ils redoutent qu’un accord politique ne conduise à inclure des catégories sans examen suffisant. Leur critique vise aussi la méthode des Forces, accusées d’avoir utilisé le quorum pour imposer une priorité à la Chambre. Le différend prend ainsi une dimension de concurrence au sein de l’électorat chrétien.

D’autres blocs chrétiens observent le débat avec prudence. Certains soutiennent une amnistie limitée, notamment pour les personnes parties en Israël après 2000 ou pour des infractions ne comportant pas de crimes de sang. D’autres refusent de voter un texte qui pourrait couvrir des attaques contre l’armée. Cette diversité empêche la formation d’une position chrétienne commune.

Les détenus islamistes au centre du conflit

L’expression « détenus islamistes » regroupe des situations très différentes. Elle désigne des personnes condamnées pour appartenance à une organisation armée, des prévenus accusés d’avoir participé à des combats, des individus poursuivis pour soutien logistique et d’autres détenus dont le procès n’est pas achevé. L’absence de distinction alimente les peurs et les malentendus.

Les familles affirment que certains prévenus ont passé de longues années en prison sans jugement définitif. Elles demandent que la durée de la détention provisoire soit prise en compte et que les personnes contre lesquelles les preuves sont insuffisantes soient libérées. Elles réclament aussi une accélération des procès pour les dossiers qui ne peuvent pas être couverts par l’amnistie.

Les opposants à une mesure large rappellent que plusieurs procédures concernent des attaques meurtrières. Des soldats ont été tués lors des combats de Nahr el-Bared, d’Ersal et d’autres opérations. Des civils ont également perdu la vie. Les familles des victimes refusent qu’un vote parlementaire efface la responsabilité des auteurs directs ou des organisateurs.

La future loi devrait donc définir plusieurs niveaux de responsabilité. Elle pourrait exclure les auteurs d’homicides volontaires et les personnes ayant directement attaqué l’armée. Elle pourrait traiter différemment les complices, les soutiens secondaires et les prévenus restés sans jugement. Sans ces distinctions, le terme d’amnistie générale risque de masquer des décisions très inégales.

Les autres catégories susceptibles d’être concernées

Le texte ne se limite pas aux détenus islamistes. Les négociations portent aussi sur des milliers de personnes poursuivies pour des infractions liées à la drogue dans la Békaa. Certaines sont accusées de culture ou de consommation. D’autres font l’objet de poursuites pour trafic, constitution de réseaux armés ou violences. Une même mesure ne peut pas traiter ces dossiers de manière identique.

Des élus demandent une solution pour les petits cultivateurs, les personnes recherchées pour des faits anciens et les auteurs d’infractions sans violence. Ils estiment que l’accumulation des mandats d’arrêt empêche des familles entières de régulariser leur situation. Les services de sécurité mettent en garde contre une loi qui bénéficierait aux grands trafiquants ou aux chefs de réseaux.

Le cas des Libanais partis en Israël lors du retrait de mai 2000 figure aussi dans les discussions. Plusieurs partis chrétiens souhaitent faciliter le retour des personnes qui n’ont pas commis de crimes et de leurs descendants. Ils demandent une distinction entre les civils ayant fui par peur de représailles et les personnes accusées de collaboration ou de tortures.

D’autres propositions peuvent viser certains délits liés aux armes, aux tirs en l’air, aux chèques sans provision ou à des infractions mineures. Chaque catégorie ajoutée complique le compromis. Elle suscite une demande équivalente de la part d’un autre bloc et transforme progressivement la loi en échange politique entre régions et communautés.

Les crimes qui devraient rester exclus

Un accord ne pourra être trouvé sans une liste claire d’exclusions. Les homicides volontaires, les viols, les enlèvements, les actes terroristes ayant causé la mort et les attaques directes contre l’armée sont généralement cités parmi les crimes qui ne devraient pas être couverts. Les grands trafics de drogue et les faits de torture soulèvent les mêmes réserves.

La qualification juridique peut toutefois créer des difficultés. Une personne poursuivie pour terrorisme n’a pas nécessairement participé à un attentat. L’accusation peut reposer sur une aide financière, un transport ou un hébergement. À l’inverse, une infraction qualifiée de soutien peut avoir joué un rôle essentiel dans une attaque. La loi devra éviter des catégories trop générales.

Le Parlement doit également choisir entre plusieurs effets juridiques. L’amnistie peut effacer l’action publique, supprimer une condamnation, réduire une peine ou permettre une libération conditionnelle. Ces options produisent des conséquences différentes pour les détenus et les victimes. Une réduction exceptionnelle des peines pourrait offrir une solution intermédiaire pour certains crimes exclus d’une amnistie complète.

Les droits civils devront rester protégés. Même lorsqu’une peine est effacée ou réduite, les victimes doivent pouvoir demander une indemnisation. Elles doivent aussi conserver l’accès aux décisions et aux éléments établissant les faits. Une loi qui supprimerait toute trace judiciaire alimenterait le sentiment d’impunité.

Le risque d’une amnistie trop large

Le Liban connaît déjà les conséquences d’une amnistie adoptée pour régler une crise politique. La loi de 1991 a couvert la plupart des crimes commis pendant la guerre civile. Elle a permis le retour au fonctionnement institutionnel, mais elle a aussi empêché de nombreuses poursuites et laissé les familles sans réponse sur les disparitions et les massacres.

Les opposants au nouveau texte craignent une répétition de ce précédent. Une loi préparée comme un compromis entre dirigeants pourrait libérer des personnes responsables de violences graves. Elle pourrait aussi interrompre des enquêtes en cours et renforcer l’idée que l’appui d’un parti permet d’échapper à la justice.

Une amnistie trop large présenterait également un risque sécuritaire. Les autorités devraient vérifier que les bénéficiaires ne restent pas liés à des groupes armés ou à des réseaux criminels. Une libération sans suivi pourrait faciliter la reconstitution de cellules ou de trafics. Des conditions peuvent être imposées, notamment l’absence de récidive, la remise des armes et une surveillance judiciaire.

Le texte devra enfin éviter les discriminations. Deux personnes poursuivies pour des faits comparables ne devraient pas recevoir un traitement différent en raison de leur région ou de leur appartenance communautaire. Des critères objectifs sont nécessaires pour empêcher que l’amnistie ne devienne un partage de quotas entre blocs parlementaires.

La détention sans jugement ne peut plus durer

Le maintien prolongé en détention provisoire constitue l’autre face du dossier. Le système judiciaire souffre d’un manque de magistrats, de greffiers, de moyens techniques et de ressources financières. Les crises successives ont ralenti les audiences et l’acheminement des détenus. Certains dossiers complexes restent bloqués pendant des années.

Une personne qui n’a pas été condamnée conserve la présomption d’innocence. La détention provisoire doit rester une mesure exceptionnelle, justifiée par le risque de fuite, de récidive ou de pression sur les témoins. Lorsqu’elle dépasse une durée raisonnable, elle devient une peine de fait sans jugement.

Une amnistie pourrait libérer certains prévenus, mais elle ne réglerait pas les causes du problème. Les mêmes retards réapparaîtraient ensuite. Le Parlement peut donc accompagner la loi de mesures sur les délais de détention, le contrôle judiciaire, les audiences à distance et le réexamen périodique des mandats.

Les familles réclament toutefois une réponse immédiate. Elles estiment que les réformes ordinaires arrivent trop tard pour les personnes déjà détenues depuis plusieurs années. Le futur compromis devra donc combiner une mesure exceptionnelle pour les dossiers anciens et une réforme durable de la procédure pénale.

Nabih Berri détient la prochaine initiative

Le président du Parlement peut convoquer une nouvelle séance avec le même ordre du jour. Il peut aussi réserver une réunion à l’amnistie générale. Cette seconde option réduirait les conflits de procédure et obligerait les blocs à débattre du texte article par article. Elle ne garantirait toutefois pas la présence d’une majorité.

Nabih Berri devra d’abord favoriser un accord en commission ou lors de consultations politiques. Les Forces libanaises demanderont que l’amnistie soit effectivement soumise au vote. Les Kataëb exigeront des exclusions strictes et refuseront que la peine de mort serve de monnaie d’échange. Les élus sunnites voudront un traitement réel du dossier des détenus islamistes. Les députés de la Békaa défendront les personnes poursuivies pour certaines infractions liées à la drogue.

Une séance consacrée à un texte unique pourrait clarifier les responsabilités. Les partis ne pourraient plus attribuer l’échec à la place du projet dans un long ordre du jour. Ils devraient se prononcer sur la date des faits couverts, les bénéficiaires, les exclusions, les réductions de peine et les droits des victimes.

Avant toute convocation, plusieurs points restent à trancher : le sort des personnes accusées d’avoir attaqué l’armée, la définition des crimes de sang, le traitement des prévenus sans jugement, les conditions du retour des Libanais partis en Israël et les garanties contre la récidive. La prochaine décision de Nabih Berri indiquera si la Chambre se dirige vers un texte resserré ou vers un nouveau report.

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