Ô temps ! ne suspends pas ton vol !

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Avec le printemps, le renouvellement. Avec les beaux jours, la renaissance. Avec la belle saison, l’ensoleillement. Et avec la beauté et l’émerveillement de la nature devant sa saison préférée, le confinement. Une double peine ! Cette minime particule infectieuse ose s’attaquer à cette infinité de grains de poussière que nous sommes. Ce Covid-19 nous déclare la guerre et nous rappelle encore une fois nos limites et la réalité de notre petitesse. Une éprouvante leçon !

Et avec les jours qui s’allongent, les nuits raccourcissent. Elles raccourcissent tellement ces nuits qu’elles deviennent blanches. Elles sont très agitées par le manque de sommeil et par l’appréhension, en ces moments de gravité et d’austérité. L’angoisse nous envahit et phagocyte notre mélatonine, cette précieuse hormone du sommeil, vitale pour la régulation de nos cycles chronobiologiques et pour notre bien-être ; vitale, pour renforcer l’immunité dont on a besoin pour combattre cette maladie sous-évaluée et sous-estimée, vue de loin, quand elle sévissait dans des contrées lointaines. Vitale, cette hormone  s’accable quotidiennement d’une forte dose d’intoxication à l’heure du bilan catastrophique, lors du point d’info sur l’épidémie qu’engendre cette « nouvelle peste. »

Ce point apocalyptique, qui nous informe en Italie comme en Australie, en Allemagne comme en Espagne, au Liban comme en Iran, en France et au-delà, en toute transparence, sur cet assassin minuscule, qui cause un drame humain, qui évolue et qui tue, qui nous emprisonne et nous empoisonne. Ce point, à la pesanteur d’un fardeau, est si lourd qu‘il tombe et emporte avec lui notre futilité et notre naïveté face à ce millième de millimètre de cet agent gravement pathogène. Il emporte notre légèreté dans sa lourdeur à la manière de la chute des corps de Galilée.

Il tombe, ce point, comme une sentence, un jugement  pour nous rappeler la banalité et la fragilité de la vie. Il tombe comme un tampon sur notre existence pour authentifier, avec beaucoup d’autorité et de solennité, notre vulnérabilité. Il nous frappe et donne un coup dur à notre nombrilisme. Ce point insiste pour nous avertir de notre vanité et nous certifier, comme le font les artistes éclairés qui ne cessent de perpétuer la reproduction de la tête de mort sous différentes formes et à toutes les déclinaisons possibles et imaginables, notre finitude.

Et nos nuits ne passent plus, et le temps dans toute sa grandiloquence, ralentit son avancée, et nos pensées prolifèrent, et nos cauchemars s’accélèrent et nos soucis se régénèrent.  

Et les jours, encore pire, ils rallongent et on n’en profite plus. On se sent frustrés, et c’est la brutalité de cette frustration et son surgissement avec les plus beaux jours de l’année, qui nous assujettissent. Nos sorties et nos balades deviennent impossibles ; nos déjeuners et nos dîners,  tous annulés. Ces acquis de la vie, dans une société de plaisir et d’insouciance, ne sont plus considérés comme tels. Notre vie est chamboulée du tout au tout ! Et coincé, avec nous dans notre confinement, le temps se réjouit et se ralentit. Pourquoi donc prend-il tant de plaisir à ralentir ?

Soudain, il n’est plus pressé. Pourtant, il fuyait hâtivement et nous échappait à chaque fois qu’on courait après lui. Plus vite on courrait et plus vite il nous échappait. Et, en ces moments pénibles, il prend du recul, il ralentit son rythme. Il se repose. Il semble s’arrêter.

Cette infinité de grains de poussière qui ne cessait de solliciter le temps, de profiter de lui et de chaque instant, ne lui a pas laissé un seul moment de répit. En toute liberté, elle s’amusait de sa générosité, et lui, il ne suspendait pas son envol ; et elle, elle était exaltée et emportée dans ses rêves les plus utopistes et les plus fantastiques. Elle savourait chaque moment, et lui dans son envol, rendait la vie plus légère. Plus il s’envolait vite et plus le bonheur de cette infinité de grains de poussière dans sa désinvolture  et son inconscience, était immense.

Un paradoxe. Une antinomie. Témoin de nos moments d’allégresse, le temps se précipitait. Alors, on le quémandait de rester, on le priait de suspendre son envol par des chansons et par des poèmes, par les souhaits de nos amoureux, les implorations de nos vieux et les sollicitations de nos joyeux. Et lui, il accélérait, il passait si vite et si discrètement qu’on ne le sentait pas. Et ainsi va la vie ; les moments de pur bonheur passent à la hâte, et ceux de dur malheur ne passent plus.

Et le temps se ralentit en ces moments un peu archaïques et tragiques, et dans son ralentissement, il nous rappelle la lourdeur de la vie dans les moments difficiles. Qu’elle est pesante dans sa décélération ! Que la détresse est envahissante dans son relâchement !

Ô temps ! Surtout ne suspends pas ton vol ! 

Et vous, les heures ! Ne suspendez pas votre cours, coulez plus vite ! Passez-y à la vitesse supérieure. Coulez, passez promptement avant que nos malades, pauvres innocents contaminés par la férocité d’un virus qui les ébranle dans leur fragilité, ne passent dans le monde de l’au-delà. Avant qu’ils ne passent, seuls, dans leur infinie solitude. Hâtez-vous et devancez cette mort atroce sans foi ni loi, où les adieux sont interdits, et les étreintes et les accolades sont bannies. Grouillez-vous !

Et vous les minutes ! Animez-vous et amplifiez votre mouvement, accélérez votre tournée avant que le nombre de contaminés en réanimation ne s’amplifie. Faites de telle façon que ces deux mois de gel de la vie passent à la hâte avec le moins de dommages et de morts possibles. Epargnez-nous les déceptions et les douleurs, les malheurs et les horreurs.

L’espoir d’en finir vite avec cette histoire de petit truc qui nous coupe la vie, qui nous contrarie et nous confine, commence à germer ! Il me paraît très approprié dans ce contexte solennel et grave, de reprendre cette phrase de Roberto Benigni à propos de son film La Vita ė Bella : « le germe de l’espoir se niche jusque dans l’horreur ; il y a quelque chose qui résiste à tout, à quelque destruction que ce soit. » L’histoire de l’humanité nous le confirme, les périodes de pandémie, de privation et de guerre cachent très souvent des issues fort heureuses ! Gardons espoir !

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