Riad Salameh, governor of Lebanon's central bank, speaks to the Financial Times in his office in Beirut, Lebanon, on October 30, 2017. [Sam Tarling for the Financial Times]

Visé le 20 juillet 2020 par une saisie conservatoire de ses biens, le gouverneur de la Banque du Liban (BDL), Riad Salamé – qui a affirmé le 8 avril 2020 sur la chaine de télévision MTV qu’il détenait 23 millions de dollars d’actifs avant sa nomination à son poste en 1993 –, a récemment affirmé que la parité fixe entre le dollar américain et la livre libanaise (« peg ») fut une décision nationale et une « ancre de confiance et de stabilité ». Cette décision visait d’après lui à empêcher la volatilité de la livre que nous voyons aujourd’hui. Le peg aurait ainsi permis de pratiquer des taux d’intérêt beaucoup plus bas que tout autre pays noté « B ».

S’il admet que sa politique a réduit les réserves de la Banque Centrale en devises, il assure qu’elle a permis d’obtenir « de nombreux avantages pour l’économie libanaise qui a connu un bon rythme de croissance et un bon développement ». La crise financière est d’après lui uniquement due à la mauvaise gestion des gouvernements successifs qu’ « une fluctuation de la livre n’aurait pas corrigé ». Il mentionne également la contrebande vers la Syrie. Selon lui, si la livre avait été flottante, il n’aurait alors pas été possible de maintenir des prix acceptables économiquement et socialement. S’appuyant sur le fait qu’existent aujourd’hui trois taux de change (l’officiel, celui des bureaux de change et celui au marché noir), il dit qu’avec un système flottant, les réserves de la BDL en devises auraient davantage diminué. Pour limiter l’impact du cours au marché noir sur le pouvoir d’achat des consommateurs et ne pas être à sa merci, il mise sur le financement de 70% des produits de première nécessité. Il annonce qu’on arrivera à nouveau à un cours unique mais que toute fluctuation de la livre devra toujours être contrôlée par la BDL car elle n’est pas utilisée dans les échanges internationaux. 

Quelques commentaires… Étrangement (ou pas !), le gouverneur de la BDL ne parle pas des déposants et notamment du lien entre le peg ou sa politique monétaire et financière et les « lollars » (expression de l’ancien banquier Dan Azzi) ou « dollars libanais » sur les comptes des déposants, ces dollars américains apparaissant à l’écran des banques libanaises qui ont appliqué le plus de restrictions (« capital control ») car elles ne disposent plus assez de réserves en devises (ni la BDL) pour les honorer. La volatilité ne peut être empêchée ni par lui ni par quiconque, preuve en est la situation aujourd’hui. Il ne peut donc baser sa politique sur un objectif défiant l’impossible. Malgré la crise actuelle, il ne se remet jamais en question. 

Dans son article publié le 21 juillet 2020 dans le Financial Times (“Lebanon central bank chief in spotlight over $6bn boost to assets“), Chloé Cornish a accusé Riad Salamé d’avoir en 2018 « dopé les actifs de l’institution d’au moins 6 milliards de dollars en utilisant des méthodes comptables non orthodoxes ». Le seigneuriage est la différence entre les coûts de production et de distribution de la monnaie, et la valeur nominale de cette dernière. Dans de nombreux cas de défauts souverains, les banques centrales ont été autorisées à continuer de fonctionner avec une situation nette négative (qui redevient positive avec le temps grâce aux bénéfices du seigneuriage). La situation nette se calcule en déduisant les différentes dettes de la somme total des actifs. Toutefois, d’après la journaliste du FT, Riad Salamé aurait arbitrairement déterminé des « revenus de seigneuriage sur la stabilité financière ». Il pratiquerait cette méthode comptable non-conventionnelle depuis longtemps. Elle lui aurait ainsi servi à gonfler les actifs sur le bilan de la BDL et même à présenter des profits sur le compte de résultat de celle-ci. Ces profits auraient donc été générés par la planche à billet, c’est-à-dire l’impression de monnaie, pour cacher artificiellement la situation nette négative et les pertes de la BDL. Ernst & Young (E&Y) et Deloitte Touche Tohmatsu Limited (DTTL), deux des quatre plus grands cabinets d’audit comptable au monde (« Big 4 »), ont signé les rapports préparés par la Banque Centrale en émettant toutefois une « opinion avec réserves ». Ces réserves concernent plusieurs points dont celui de ne pas avoir pu conduire un inventaire physique des réserves d’or mais pas clairement les « revenus de seigneuriage sur la stabilité financière ». Cette situation nette négative de la BDL, reconnue par le gouvernement et confirmée par le Fonds monétaire international (FMI) mais niée par Riad Salamé, l’Association des Banques du Liban (ABL) et la Commission parlementaire des Finances et du Budget, est l’élément le plus critique de la crise financière que le Liban connait aujourd’hui.

Le 24 juillet 2020, Riad Salamé a réagi à l’article de Chloé Cornish. S’il a réfuté les accusations, il a toutefois reconnu et justifié les « revenus de seigneuriage sur la stabilité financière » et la pratique de cette méthode sur une période longue. Il impute l’alourdissement du bilan de la BDL aux interventions successives pour financer l’État dont les dépenses ont été alourdies par la hausse des rémunérations des fonctionnaires et à la pression financière liée à la présence de réfugiés syriens. 

Le financier Mike Azar a expliqué sur son compte Twitter que si la BDL avait publié ses documents comptables de manière transparente et utilisé les meilleures pratiques comptables, sa situation nette aurait été négative (à -24 milliards de dollars) plutôt que positive (4 milliards de dollars) à la mi-avril. Selon lui, avec le cours actuel de la livre, la situation nette de la BDL pourrait désormais être de -50 milliards de dollars. Ceci confirme le montant avancé plus tôt par l’économiste François el-Bacha pour recapitaliser la BDL. 

Si la BDL a considéré le 14 avril 2020 qu’elle pouvait compenser ses pertes par des gains futurs – point de vue partagé par l’ABL et la Commission parlementaire des Finances et du Budget –, à travers notamment les revenus de seigneuriage, le gouvernement juge de son côté que la Banque Centrale a fonctionné trop longtemps selon ce principe. Toutefois, le ministre des Finances, Ghazi Wazni, a assuré le 23 juillet 2020 dans l’émission Sar el-Wa2t animée par Marcel Ghanem sur MTV que sa relation avec Riad Salamé est bonne. L’ancien conseiller du Président du Parlement le chef du mouvement Amal Nabih Berri a même déclaré qu’une décision de renvoyer le gouverneur de la BDL serait politique. 

Le « parti des Banques », qui rassemble politiciens et banquiers de tous bords, continue donc de nier les pertes (pourtant confirmées par le FMI) et d’empêcher les réformes (condition d’une intervention du FMI dont l’aide est indispensable). Son objectif est de vendre les réserves d’or de la BDL, les biens immobiliers de l’État et la façade maritime du pays. C’est pourquoi le choix d’Alvarez & Marsal, un spécialiste de la restructuration et de la vente d’actifs d’entités en faillite, pour mener un audit juricomptable (« forensic audit ») de la BDL, a soulevé des craintes. Il est donc important que le scope de l’audit juricomptable soit rendu public et que les résultats de celui-ci le soient également. Au préalable, il faudrait aussi voter les lois sur la levée du secret bancaire et sur l’indépendance de la justice. 

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