Dans sa chanson “Pourvu”, Gauvain Sers liste ce qu’il attend de la femme aimée. Il dit cette phrase : 
Pourvu qu’elle sache qui est Leprest.
Qu’en est-il de vous ?

Allain Leprest est né dans le Cotentin, en 1954, au bord de la Manche. Il grandira en Normandie, près de Rouen, dans un milieu ouvrier éprouvé par la guerre et acquis aux idées communistes. Son père était charpentier et sa mère bordelaise avait quitté pour lui « le pays des sarments ». Son enfance fut heureuse aux côtés de son frère et sa sœur, même si la misère faisait d’eux les « bourreaux de leurs parents ». De sa mère, il disait qu’elle était une « chantante » quand de son père, ce « Viking», il avait sans doute hérité « le front triste d’un professeur de solfège ». Un père altruiste mais rebelle et qui avait pour « or » sa fierté et « froissait un billet » quand il raccompagnait un pote. 

On « regardait la radio » dans cette famille qui n’avait pas encore la télé et où la musique avait son importance. 

Pour rassurer ses parents, Allain obtint un CAP de peintre en bâtiment mais porté sur l’écriture, il composait des chansons dans le secret de sa chambre. S’accompagnant d’une guitare qu’un oncle lui avait offerte. Ce jour-là, après le repas, ils étaient encore tous à table. Il y avait même l’oncle, la tante et la cousine. Et l’oncle a demandé si Allain pouvait interpréter une chanson de sa composition. Ce dernier avait 18 ans et n’avait encore jamais comparu devant le jury familial. L’avis de ses parents importait pour lui et allait décider de la suite. Surmontant son trac, il chanta et ils furent si émus qu’il fut gagné par leur émotion. 

Il commença alors à se produire avec ses amis dans des petits lieux en Normandie et notamment à Rouen, au Bateau-Ivre. A l’âge de 27 ans, il monta sur Paris où il projetait de devenir parolier mais, faute d’interprètes, chantera lui-même ses chansons, dans des conditions souvent difficiles. Il vivra à Ivry-sur-Seine, avec Sally, une jeune sénégalaise rencontrée à la fête de l’Huma qui lui fera deux enfants. 

Désormais, il agence ses mots comme son père assemble une chaise, à tenon et mortaise, avant de la lisser à la varlope. Sa plume était «  son ciseau à bois » qu’il trempait plus que de raison à l’encre noire de ses bitures. Il chantera comme la mer hurle, avec son front rectiligne, ses yeux bleus délavés où se mirent les nuées de la Manche, hachées par des éclairs de malice. Il chantera de sa voix usée par le whisky et les clopes. 

Deux ans plus tard, encore inconnu de tous, il triomphe à Bourges où il fut sacré Révélation de l’année. 

Interprète à fleur de peau, poète magistral, il avait les accents de Brel et de Ferré mais tenait de Rimbaud ses fulgurances. 

Quoique méconnu du grand public, il sera révéré par ses pairs. Parmi eux, Jean Ferrat, Henri Salvador, Juliette Gréco et Claude Nougaro.

Il aimait les chansons tristes et qui finissent mal. Un peu comme ses propres histoires d’amour. Lui, ce « Naufragé de naissance

Sur l’île de Malenfance 

Dont personne n’est revenu ».

Magicien des mots, il dira à sa mère : 

« Sous tes yeux clos brûle un diamant 

Je suis sûre que le firmament

T’a couchée sur son testament ».

Assoiffé d’affection, au public, il fera cet aveu : 

« C’est pour l’amour, pas pour la gloire

Je viens vous voir ». 

Drôle, lucide, d’une humanité désarmante, mais imprévisible et gagné par le vide. 

« Clandestin d’une histoire

Qui n’a plus d’avenue ».

Des fois, il se parlait à lui-même : « la vie
N’est jamais autant là que quand tu fais le mort
Avec juste la voix de ta main qui écrit 
». Ou bien :

 « Je lâche mes corbeaux noirs sur les blés de ta tête ».

Il aimait les histoires qui finissent mal. A Rimbaud, il reprochait pourtant

« D’ partir en laissant la moitié d’un verre

D’absinthe

Et pis d’enfanter une génération

En laissant la mère sans rien, sans pognon

Enceinte ».

Cabossé dans l’âme et voué à l’autodestruction, il évoquait souvent le baisser de rideau. En août 2011, atteint d’un cancer des poumons, il tint promesse et mit fin à ses jours à 57 ans, après avoir transmis à Francesca Solleville son dernier texte. Dans la même veine que la Ballade des pendus de François Villon et qu’elle chantera pour lui : 

« La langue bleuie, les bras ballants

Pesant d’oubli, le cœur moins lourd

Trois p’tits tours autour d’un nœud coulant

Fiers cap’tains au long cours

Voyageant en cerf-volant

Priez pour les morts d’amour ».

Il y écorne en passant ceux « dont restera que dalle ». 

Savez-vous qui est Leprest ?

Claude Nougaro dira de lui qu’il est « l’un des plus foudroyants auteurs de chansons au ciel de la langue française ».

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Née au Liban, Nada Bejjani Raad est architecte et pratique son métier en France depuis 1989. Contributrice régulière dans la presse francophone, bloggeuse à l’Agenda Culturel, elle est l’auteur du roman Le jour où l’agave crie.