Je suis retournée au café  Sursock. La sculpture ancienne, Les pleureuses, est toujours là, une chrétienne et une musulmane qui pleurent leurs enfants exécutés par les Ottomans. L’execution continue, les meres s’inquietent, autrement.  J’y allais souvent avant la révolution, avant le confinement  au Café Sursock, pour le calme, le vert, le beau et le créatif. Je m’y instllais pour ecrire; j’y donnais rendez-vous à des gens que j’aimais bien ; j’y croisais parfois par hasard des personnes avec qui j’avais correspondues ou échangé par téléphone sans les connaitre et qui étaient de passage au pays.

Le vert, le beau sont encore là… plus figés. Les fleurs et les arrangements de Joanna ne sont plus ; Rima et son accueil toujours chaleureux et bienveillant, n’est plus. Il n’y a plus une jeune femme qui chante et des musiciens qui s’entrainent discrètement –  ils jouent le soir –   il n’y a plus un homme qui soudain prend les doigts d’une femme et les entrecroise dans les siens ; Isabelle Adjani qui lit Anne Dufourmantelle, Maria Casarès et Nadia Tuéni… Il n’y a plus personne. Il y a juste un garde de sécurité qui prend la température du visiteur à l’entrée et le marteau piqueur, le « khirr birr » assourdissant des travaux à  côté, qui vient transpercer le silence d’un matin de juin ; d’un temps de suspension… Seuls les développeurs immobiliers n’ont pas suspendu leur activité et leur raffut. Pour loger qui ? va savoir.

Seuls eux, les érecteurs de béton, de tours qui fendent le ciel n’ont pas rabattu leur caquet en ces temps de pandémie et de vulnérabilité –  économique et sociale.  

Il y a un monde, une schizophrénie, entre la mer étale et silencieuse le matin , les hommes et les femmes qui joggent légèrement sur la corniche,  une connaissance croisée là qui veut m’ offrir un galon d’huile d’olive de sa montagne… ce bonheur doux du matin ; et  les marteaux piqueurs, les tronçonneuses et les employés du café  où l’on a été se réfugier, qui parlent du dollar et de nos déboires dès le matin,  un jour où l’on avait envie de renouveler l’engagement, l’espérance ; un matin où l’on avait  envie de recommencer comme tous les matins car « jamais les crépuscules ne vaincront les aurores » comme l’écrivait le poète.

Interruption de la poésie. Des gens hurlent dans la rue ; ce doit être un voleur ou un mendiant qui s’est disputé avec les policiers. C’est bien cela, les forces de sécurité d’en face, d’un archevêché ultra-protégé – pourquoi ? –  s’est frité avec un mendiant ou un démuni. Pourquoi crient-ils toujours tous ?     Pas tous ; sur l’autoroute de Jounieh, le mendiant version créative – il vend des  roses rouges devant le café –  semble accepté. Il se tient ou plutôt se tenait devant Chez Paul, été comme hiver avec ses roses écarlates. Et il était souriant. Il n’y est plus non plus. S’est-il fait virer de la rue lui aussi ? Je ne pense pas.  Peut-être que les gens n’achètent plus de roses ; ils n’ont pas le cœur à ça ? Ou bien, est-il mieux nanti maintenant? Est-ce pour cela qu’il ne vient plus ? Ou est-ce que les roses ont trop renchéri ; et qu’il ne veut pas mendier sec sans offrir quelque chose en contrepartie ? Ou alors, n’a-t-il pas assez pour avancer le prix des roses rouges – si tant est qu’il l’avançait auparavant. Le marchand de roses rouges qui me saluait systématiquement, me souriait et prenait de mes nouvelles, me manque ; Abou Ali qui vendait le jus de pamplemousse sur la corniche, porteur d’histoires  – lui a été écarté depuis longtemps pour sa part –  aussi et cet air de début d’été sur l’escalier de Gemmayze et le cinéma en plein air qui s’y tenait, les salles de cinéma obscure me manquent… et tout notre cinéma pré-faillite, pré-révolution, pré-COVID 19. Quelque chose qui s’en va.

Je croise Chez Paul des personnes qui vont aux Cèdres; elles achètent le café. elles ont plus de soixante- dix ans et elles vont à  l’hôtel, se balader, se retrouver dans notre montagne. Quel bonheur. Ils n’ont pas peur d’être ensemble à l’hôtel, ni de corona, ni de la dévaluation de la livre libanaise. Où logent-ils ? Mon  hôtel favori  là-haut, parce qu’il s’inscrivait dans la nature, se fondait dans la terre,  l’Auberge des Cèdres n’est plus.  Il était fermé l’année dernière et celle d’avant pour travaux. Je vérifie tout de même s’ils n’auraient pas rouvert à tout hasard. Je veux encore rêver, espérer. Internet me signifie « permanently closed ». Adios, Cèdres de Dieu, lieu d’ancrage. Mes amis ont cédé le bail de leur chalet là haut  également. En quelques mois, tout a basculé. C’est le propre des révolutions et de la vie, on l’oublie parfois… Puis un jour tout rebasculera  autrement, mais serons-nous encore là ?

Il reste les buffles et la terre, la plaine, Bekaa étale comme la mer. Les mouettes qui planent ; les buffles qui s’enfoncent dans l’eau pour se fondre dans la terre jusqu’à avoir l’air doux et paisibles.  La terre,  le vent qui souffle pendant que l’on s’enfonce dans les champs, happés par lui et par les ondulations de l’anti-Liban, en face, là-bas au loin, pas si lointain. Magique anti-Liban. Pourquoi anti-Liban ? Parce que de l’autre côté c’est cette terre dite « sœur »  qui n’a plus rien à voir avec l’imaginaire orientaliste, terre « soeur » qui aspire toutes nos ressources y compris la chaleur, le courant   nous laissant exsangues, froids ? 

Seuls les buffles, seule la faune, seule la flore et les doigts qui s’entrelacent…

Article paru dans l‘Agenda Culturel avec l’aimable autorisation de son auteur.

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