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Chaque année on t’attend et tu nous prescris l’Espérance qu’on ingurgite avec les coups encaissés, nos âmes et nos corps terrassés et en réalité tu ne viens plus. Tu ne viens plus depuis 45 ans. Ta lumière se lève sur d’autres pays, sur ceux qui ont privilegié les droits humains, en reléguant au second plan la religion.

Pendant qu’on installe les crèches et les sapins, que certains mobilisent leurs ressources financières autant que spirituelles, tu nous administres l’abandon. Si les histoires d’abandon constituent des leçons de vie, que veux- tu nous apprendre qu’on n’a pas encore appris? Notre longue agonie au Liban se joue sur une alternative: enterrer nos enfants et parents sous- terre ou se contenter de les imaginer dans les airs, arraché.e.s à notre giron, extirpé.e.s à leurs racines. Pendant ce temps que nous proposes- tu? De reconstruire éternellement nos villes et nos vies démolies, comme si nous possédions un robot à la place de l’esprit et des trésors enfouis protégés de la voracité des banques- vampires. Comme si nous venons au monde pour braver les cataclysmes, sacrifier nos vies et ne produire que des victimes. Car être libanais.e, n’est ce pas se créer continuellement une carapace contre le désespoir et l’aposthasie, et accepter stoïquement que le malheur devienne notre plus ancien et fidèle ami?   

Qui peut décorer?  Pourquoi décorer?

Pour oublier que le pays n’est plus qu’une grande tombe érigée sur un sol volcanique?Ô Jésus Christ, toutes ces guerres en ton nom et aux noms des religions monothéistes…  pourquoi n’as tu pas sauvé ceux qui s’en remettaient toujours à toi?  Pourquoi ceux qui ne sont pas morts ont eu à choisir entre la perte d’un organe, un corps presque démembré ou sont complètement invalides?Que nous demandes- tu pour être un pays- message? Nous ne récoltons que des milliers de croix sans Résurrection!Par contre, on dirait que tu veilles sur ceux  qui nous ont vendus, ont brûlé notre terre et s’acharnent à nous affider à l’Iran !   Pendant que nous prions à genoux, des jeunes choisissent le suicide et les vieux au pouvoir nous propulsent dans l’exode et le génocide. Il est dit Jésus ne se mêle pas de votre liberté, mais nous, nous l’avons imploré. Nous avons passé nos nuits à invoquer un semblant de vie or nous n’avons obtenu qu’une longue agonie. Oui, on a frappé à sa porte mais c’est celle des malheurs qui s’est ouverte pour ne plus se refermer.   

Je ne fais pas une liste exhaustive de nos doléances, nous stagnons désormais dans les condoléances et rien ne semble changer avec ta naissance. Un demi- siècle après la guerre, elle s’annonce toujours au coeur de nos tragédies. Est- ce possible? La foi qui déplace les montagnes, n’a fait que déplacer nos enfants et nos maisons. Aujourd’hui à la place du sapin de Noël, nous voulons des fenêtres, des portes, des murs, un toit, LA LOI, UN ÉTAT DE DROIT. Au lieu de coller des étiquettes cadeaux, nous voulons recoller les lambeaux de nos coeurs brisés, de nos corps démembrés. Nous voulons pour tout cadeau la sécurité et la paix dans nos foyers transformés en chaumières,  sans courant électrique ni soupçon de lumière.Et sur le plan de la charité, comment remplir notre devoir? Nous nous sommes retrouvé.e.s  démuni.e.s et dépiauté.e.s, alors que nous avons tant oeuvré pour notre dignité: la classe moyenne est déplumée, la mafia au pouvoir en excellente santé, les pauvres toutes classes confondues forment la majorité.   

À la mi-novembre, j’installais la crèche de l’amour, je dressais le sapin de l’espoir. Aujourd’hui, ma maison et mon coeur sont deux grandes blessures qui ont fait leurs adieux aux fêtes et à leurs parures.Et les rues sinistrées de Beyrouth comment les faire sourire ? Avec quoi les décorer? Par où faire entrer la joie dans les foyers éteints? Les plaies et les fissures sont extrêmement  béantes. Dans les façades éventrées c’est la pluie qui entre, la tempête rugissante et l’automne roussi mélangé à notre sang. 

Pendant qu’on lutte pour un Etat laïque et moderne, voici ma prière sans paraphraser Prévert: Notre Père qui êtes aux Cieux, descendez sur terre. Que votre paix soit instaurée sur la terre des guerres. Redonnez- nous aujourd’hui notre pain et nos biens pillés, ne pardonnez plus à nos assassins mais délivrez- nous des armes illégitimes.

AMEN

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Carol Al Ajami
Carol Ziadé Ajami, est l’auteure du Best-seller Beyrouth ne pardonne pas, Editions Erick Bonnier. Conférencière en français et en arabe, elle est intervenue dans des colloques internationaux et ses livres ont été enseignés dans des établissements prestigieux au Liban. (Notre-Dame de Jamhour, Les Saints-Cœurs Sioufi, La Sagesse, l’UL, l’USEK etc ..…) Ses deux romans Beyrouth ne pardonne pas et Père pourquoi m’as-tu abandonnée ont fait l’objet de dizaines d’articles dans la presse francophone et arabophone libanaises. Le 7 octobre 2019 elle fut l’invitée d’honneur de la 34èmeédition de la cérémonie de remise des prix Méditerranée et Spiritualité à Perpignan. En France, elle a déjà été l’invitée de l’ambassade du Liban à Paris en octobre dernier, de France 24 le 4 octobre 2019 et de Radio Orient. Pour la sortie de son manifeste Beyrouth Connection, Les Fossoyeurs du Liban éditions Erick Bonnier, elle sera en direct sur les antennes de TV5 Monde le 9 octobre prochain.