Au moins 160 kilomètres carrés de terres ont brûlé dans le sud du Liban depuis octobre 2023 en raison des activités militaires israéliennes, selon les données du Conseil national de la recherche scientifique (CNRS) libanais. La moitié des surfaces touchées seraient agricoles. Après 85 km² incendiés pendant la guerre de 2023-2024, quelque 75 km² supplémentaires ont brûlé depuis la reprise du conflit en 2026, dont 3,5 km² après l’accord conclu en juin. Le gouvernement libanais accuse désormais Israël d’appliquer une « politique de la terre brûlée », tandis que la ministre de l’Environnement, Tamara Elzein, parle d’« écocide ». Incendies provoqués par les bombardements, végétation arrachée, oliveraies détruites et accès retardé pour les pompiers transforment les dégâts militaires en une crise environnementale dont les conséquences pourraient durer plusieurs décennies.
160 km² de terres brûlées dans le sud du Liban
Les chiffres donnent la mesure des destructions. Le CNRS libanais estime à environ 160 km², soit 16 000 hectares, les surfaces brûlées depuis le déclenchement des affrontements entre Israël et le Hezbollah en octobre 2023. Environ la moitié correspond à des terres agricoles, soit potentiellement près de 8 000 hectares de cultures, vergers et terrains exploités.
La destruction s’est déroulée en plusieurs phases. Selon Chadi Abdallah, directeur du CNRS, environ 8 500 hectares, soit 85 km², avaient brûlé pendant la guerre de 2023-2024. Depuis la reprise du conflit en 2026, quelque 7 500 hectares supplémentaires, soit 75 km², ont été incendiés. Parmi eux, environ 350 hectares ont brûlé après l’accord israélo-libanais de juin, malgré la baisse de l’intensité des hostilités.
Ces données ne recensent pas seulement les incendies naturels observés pendant un été marqué par des températures extrêmes. Les scientifiques libanais relient les surfaces concernées aux activités militaires israéliennes. L’imagerie satellitaire permet de comparer les zones végétalisées avant les opérations avec les terrains brûlés, déboisés ou bouleversés après les bombardements et les interventions terrestres.
Les principaux chiffres des destructions
| Indicateur | Donnée |
|---|---|
| Surface brûlée depuis octobre 2023 | 160 km² |
| Équivalent en hectares | 16 000 ha |
| Part estimée de terres agricoles | environ 50 % |
| Surface agricole potentiellement touchée | environ 8 000 ha |
| Surface brûlée pendant la guerre de 2023-2024 | 8 500 ha |
| Surface brûlée depuis la reprise du conflit en 2026 | 7 500 ha |
| Surface brûlée après l’accord de juin 2026 | 350 ha |
| Olivier arrachés dans un seul village en août | 600 |
Ces chiffres ne couvrent pas nécessairement l’ensemble des dommages environnementaux. Les destructions provoquées par les bulldozers, l’arrachage des arbres, la dégradation des sols et les dommages infligés aux écosystèmes ne correspondent pas tous à des surfaces incendiées. Le bilan écologique réel peut donc dépasser celui des seuls feux détectés.
Des incendies désormais plus profondément ancrés dans le territoire
La géographie des incendies a également changé. Pendant les affrontements de 2023 et 2024, les feux liés aux opérations militaires restaient principalement concentrés dans la bande frontalière. Selon le CNRS, ils se sont étendus depuis la reprise des hostilités en 2026.
Chadi Abdallah accuse l’armée israélienne de brûler les terres « systématiquement ». Selon lui, les destructions tendent à créer une zone tampon débarrassée « des maisons, des habitants et de l’environnement naturel ». Cette interprétation rejoint les accusations politiques formulées par les autorités libanaises, mais Israël rejette l’idée d’une politique visant délibérément l’environnement.
Les observations effectuées sur le terrain montrent cependant une concentration importante des incendies dans les secteurs où opèrent les forces israéliennes. Au cours du mois d’août, plusieurs feux ont été observés à l’intérieur ou à proximité de la zone qu’Israël présente comme une « zone de sécurité », profonde d’environ dix kilomètres à l’intérieur du territoire libanais le long de la frontière.
Cette présence militaire complique également la lutte contre les flammes. Les pompiers libanais ne peuvent pas systématiquement intervenir immédiatement dans les secteurs proches des positions israéliennes. Ils doivent parfois attendre une coordination sécuritaire avant d’approcher les incendies.
À Houla, « ils ont tout brûlé »
Les statistiques satellitaires prennent une dimension concrète dans les villages frontaliers. Haidar Qoteish, 36 ans et père de quatre enfants, observe depuis Shaqra les terres de son village de Houla, situé à environ cinq kilomètres et actuellement sous contrôle militaire israélien.
« Ils ont tout brûlé. On voit que les champs sont entièrement noirs », témoigne-t-il. Selon lui, les parcelles qui n’ont pas brûlé ont parfois été bouleversées par des bulldozers.
Pour les propriétaires, la perte ne se limite pas à une récolte annuelle. Les vergers et oliveraies constituent un capital agricole accumulé pendant plusieurs décennies. Un arbre adulte détruit ne peut pas être remplacé économiquement par la simple plantation d’un jeune arbre.
Cette différence distingue les dégâts environnementaux de certaines destructions immobilières. Une maison peut théoriquement être reconstruite lorsque les conditions sécuritaires et financières le permettent. Une oliveraie ancienne, un espace forestier ou un écosystème méditerranéen nécessitent des années, voire plusieurs décennies, pour retrouver un état comparable.
« Les maisons détruites peuvent peut-être être reconstruites en un an, mais les arbres ne repoussent pas » aussi rapidement, résume Haidar Qoteish.
Bombes, drones et munitions accusés de déclencher les feux
La Défense civile libanaise affirme observer directement le lien entre certaines opérations militaires et le déclenchement des incendies. Hussein Fakih, responsable de la Défense civile pour la région de Nabatiyé, indique que ses équipes ont constaté depuis juillet des feux à l’intérieur et à proximité des secteurs où se trouvent des forces israéliennes.
Il attribue certains départs de feu aux bombardements et aux drones israéliens. Il évoque également l’emploi de munitions incendiaires au phosphore et de sous-munitions dans certains secteurs.
Le phosphore blanc avait déjà suscité une importante controverse environnementale et humanitaire pendant les affrontements précédents. Cette substance s’enflamme au contact de l’oxygène et peut provoquer des incendies lorsqu’elle tombe sur des terrains végétalisés. Son utilisation n’est pas interdite dans toutes les circonstances par le droit international, mais son emploi dans ou à proximité de zones civiles est soumis aux règles protégeant les populations contre les effets des armes incendiaires.
La présence éventuelle de restes explosifs ajoute un autre risque. Les terrains touchés peuvent rester dangereux après l’extinction des incendies, ce qui complique l’accès des agriculteurs, des équipes environnementales et des services chargés d’évaluer les dégâts.
Kfar Chouba, un incendie combattu avec retard
Kfar Chouba illustre les conséquences de cette combinaison entre incendies et restrictions militaires. La localité se trouve au contact de la zone contrôlée par Israël. Selon son maire, Qassem al-Qadri, une attaque israélienne au mois d’août a déclenché un incendie qui s’est propagé sur une vaste superficie, essentiellement forestière.
Les habitants ont tenté de combattre eux-mêmes les flammes. Les équipes spécialisées ne pouvaient toutefois pas accéder immédiatement au secteur en raison des procédures de coordination imposées dans les zones proches des positions israéliennes. Elles devaient obtenir un feu vert dans le cadre du mécanisme chargé de surveiller l’accord de cessation des hostilités.
Selon Hussein Fakih, cette autorisation n’est arrivée que le lendemain. À ce moment-là, affirme-t-il, le feu avait déjà « tout brûlé ».
Le problème commence parfois avant même le départ des flammes. À Kfar Chouba, les propriétaires de terrains proches des positions israéliennes hésitent à effectuer les travaux habituels de prévention, comme le débroussaillage et le nettoyage de la végétation sèche. Ils craignent de s’approcher de secteurs dont ils ne connaissent pas précisément les limites militaires.
Le maire souligne cette incertitude. Israël évoque une « zone de sécurité », mais les habitants disent ne pas savoir exactement où elle commence et où elle s’arrête. Cette absence de délimitation clairement identifiable réduit leur capacité à entretenir leurs terres et à prévenir les incendies.
Nawaf Salam accuse Israël de pratiquer la « terre brûlée »
Face à l’ampleur des dégâts, les autorités libanaises ont durci leur vocabulaire. Le premier ministre Nawaf Salam accuse Israël de mener une « politique de la terre brûlée » dans le sud du Liban.
L’expression ne renvoie pas seulement aux incendies. Elle englobe les démolitions de bâtiments, l’utilisation de bulldozers, l’arrachage d’arbres et les destructions affectant les conditions matérielles permettant aux populations de revenir dans les villages frontaliers. Plusieurs localités ont subi des opérations de dynamitage et de démolition parallèlement aux bombardements.
Pour Beyrouth, l’enjeu porte donc sur la possibilité même de restaurer une vie civile durable dans les zones concernées. Détruire une habitation provoque un déplacement immédiat. Dégrader simultanément les terres agricoles, les vergers et les forêts peut empêcher le retour économique d’une famille longtemps après la fin des opérations militaires.
Cette dimension est particulièrement importante dans le Sud, où l’agriculture familiale repose notamment sur les oliviers, les arbres fruitiers, le tabac et différentes cultures locales. Les terres constituent à la fois une source de revenus et une composante du patrimoine transmis entre générations.
Tamara Elzein dénonce un « écocide »
La ministre libanaise de l’Environnement, Tamara Elzein, va plus loin. Elle qualifie les destructions environnementales d’« écocide » et accuse l’armée israélienne de brûler délibérément des portions du territoire libanais.
Le terme possède une forte portée politique et juridique, même si sa qualification en droit international reste débattue et ne correspond pas automatiquement à une infraction reconnue dans toutes les juridictions. Son utilisation par la ministre vise à souligner le caractère massif et durable des dommages constatés.
Les autorités environnementales cherchent notamment à documenter ces destructions grâce aux images satellitaires et aux relevés de terrain. Cette documentation permet de mesurer les surfaces brûlées, mais aussi de suivre les modifications de la couverture végétale.
Les images étudiées par le CNRS montrent des secteurs autrefois verts désormais dépourvus de végétation. Certaines transformations résultent des incendies, tandis que d’autres correspondent à des opérations de bulldozage ou d’arrachage.
600 oliviers arrachés dans un seul village
Les incendies ne représentent ainsi qu’une partie du problème. Au mois d’août, des forces israéliennes ont arraché 600 oliviers dans un seul village du sud du Liban, selon des informations de l’Agence nationale d’information libanaise.
L’impact d’une telle opération dépasse le nombre d’arbres détruits. Un olivier peut produire pendant des décennies et survivre plusieurs siècles. Dans les zones rurales libanaises, les oliveraies représentent un patrimoine familial autant qu’une ressource agricole.
L’arrachage détruit immédiatement la capacité productive de la parcelle. Replanter ne permet pas de retrouver rapidement le rendement perdu, car plusieurs années sont nécessaires avant qu’un jeune arbre atteigne une production significative.
À l’échelle des villages, la combinaison entre incendies et arrachages peut donc modifier durablement le paysage agricole. Les conséquences financières dépendront de la superficie réellement exploitée avant la guerre, du nombre d’arbres perdus, de leur âge et des possibilités de retour des propriétaires.
Forêts et réserves naturelles également touchées
Les espaces agricoles ne sont pas les seuls concernés. L’organisation environnementale libanaise Green Southerners affirme avoir documenté depuis 2023 des dommages étendus dans les forêts, zones boisées et terres agricoles du Sud.
L’association a également alerté en août sur les dégâts subis par d’importantes réserves naturelles. Selon elle, plusieurs espaces protégés ont fait l’objet de destructions « étendues et répétées ».
Les incendies peuvent profondément modifier les écosystèmes méditerranéens. La disparition du couvert végétal expose davantage les sols à l’érosion, particulièrement lors des pluies intenses. Elle affecte aussi les habitats utilisés par les oiseaux, mammifères, reptiles et insectes.
La répétition des feux constitue un facteur aggravant. Certaines espèces végétales méditerranéennes peuvent se régénérer après un incendie isolé. Des incendies rapprochés, associés au bulldozage et à la circulation d’engins lourds, peuvent toutefois compromettre cette capacité naturelle de récupération.
Israël affirme prendre des précautions
L’armée israélienne rejette implicitement l’accusation selon laquelle elle chercherait à provoquer une destruction environnementale systématique. Interrogée sur ces incendies, elle affirme être consciente de « l’impact environnemental potentiel » de ses opérations.
Elle soutient que celles-ci sont conduites avec des « mesures de précaution » destinées à limiter les dommages aux civils et à l’environnement. Cette position s’oppose directement aux accusations formulées par les responsables libanais et les autorités scientifiques du pays.
Israël présente par ailleurs ses opérations au Liban dans le cadre de ses objectifs sécuritaires contre le Hezbollah. La question déterminante est donc celle de la nature des destructions : conséquences des opérations militaires selon la position israélienne, ou stratégie systématique de transformation de la bande frontalière selon les accusations libanaises.
Les données satellitaires permettent d’établir l’étendue des zones brûlées et les modifications du territoire. Elles ne suffisent toutefois pas, à elles seules, à établir juridiquement l’intention derrière chaque incendie. Cette distinction reste importante lorsqu’il s’agit de qualifier les faits.
Une destruction qui se poursuit malgré l’accord de juin
Le calendrier constitue l’un des éléments les plus sensibles du dossier. Les destructions n’ont pas cessé avec la diminution des hostilités et l’accord conclu entre Israël et le Liban en juin. Le CNRS estime qu’environ 350 hectares, soit 3,5 km², ont encore brûlé depuis cet accord.
Israël continue parallèlement de mener des frappes et des opérations de démolition dans le sud du Liban. Des dynamitages ont encore été signalés le 25 août dans plusieurs secteurs, notamment autour de Haris, Ainata, Zawtar al-Sharqiya et Mais al-Jabal. Des incendies ont également été rapportés dans des champs et des oliveraies.
Cette continuité nourrit les accusations libanaises de « terre brûlée ». Pour les responsables concernés, les dommages environnementaux ne peuvent plus être analysés uniquement comme une conséquence de la phase la plus intense de la guerre de 2023-2024.
Les 7 500 hectares brûlés en 2026 représentent en effet une superficie proche des 8 500 hectares attribués à toute la précédente phase du conflit. Le rythme des destructions environnementales constitue donc l’un des principaux éléments mis en avant par le CNRS.
Un coût économique qui dépassera la fin des combats
Évaluer les pertes financières reste difficile. Les 8 000 hectares de terres agricoles potentiellement brûlées ne présentent ni les mêmes cultures ni les mêmes rendements. Une oliveraie ancienne, un champ annuel et une parcelle non exploitée ne peuvent pas recevoir la même valeur économique.
Le coût ne peut donc pas être obtenu en multipliant simplement une superficie par un prix moyen. Il faudra recenser les exploitations, identifier les cultures, déterminer l’âge des arbres, mesurer les pertes de récoltes et intégrer les années nécessaires au rétablissement de la production.
À cela s’ajoutent les pertes indirectes. Certains agriculteurs ne peuvent plus atteindre leurs terres. D’autres ne peuvent pas débroussailler leurs parcelles par crainte de s’approcher des positions israéliennes. Les incendies et la présence de munitions non explosées peuvent aussi retarder durablement la reprise.
La reconstruction agricole pourrait ainsi être plus lente que la reconstruction immobilière. Rebâtir un mur ou une maison dépend essentiellement des financements, des matériaux et de l’accès au terrain. Reconstituer une forêt ou une oliveraie adulte dépend aussi du temps biologique.
16 000 hectares qui redessinent le Sud
Rapportés à l’échelle du territoire, les 16 000 hectares brûlés depuis octobre 2023 représentent une transformation considérable du paysage frontalier. La moitié serait constituée de terres agricoles, tandis que les forêts, espaces naturels et autres surfaces végétalisées composent une partie importante du reste.
À cette superficie s’ajoutent les zones bulldozées qui n’ont pas nécessairement brûlé, les arbres déracinés et les terrains devenus temporairement inaccessibles. La mesure des surfaces incendiées constitue donc un indicateur majeur, mais pas un bilan exhaustif.
Le CNRS poursuit son suivi par satellite tandis que les organismes environnementaux tentent de documenter les dommages au sol. Ces données pourraient devenir essentielles pour les futurs programmes de reconstruction et d’indemnisation, mais aussi dans l’éventualité de démarches juridiques internationales.
Pour les habitants, le calcul est plus immédiat. À Houla et dans les villages voisins, les champs noircis sont déjà visibles. Une maison détruite pourra éventuellement être rebâtie lorsque les habitants reviendront. Les oliviers, vergers et forêts disparus, eux, imposeront un calendrier beaucoup plus long : celui des années de croissance nécessaires pour remplacer ce qui a été détruit en quelques heures.
Des conséquences environnementales qui se mesureront sur plusieurs années
Le bilan définitif ne pourra être établi qu’avec un accès complet aux secteurs aujourd’hui occupés ou difficiles d’accès. Les images satellitaires fournissent une première cartographie des surfaces brûlées, mais l’évaluation de la qualité des sols, de la mortalité réelle des arbres et de la capacité de régénération des forêts nécessite des observations sur place.
Les équipes scientifiques devront notamment déterminer dans quelle mesure les incendies répétés ont affecté les couches superficielles du sol. La disparition de la végétation augmente le risque d’érosion lorsque les pluies reprennent. Sur les terrains en pente, fréquents dans le sud du Liban, le ruissellement peut emporter une partie des sols fertiles et ralentir davantage le retour de la végétation.
La question des munitions constitue un obstacle supplémentaire. Avant de permettre aux agriculteurs de reprendre leurs activités, les terrains concernés devront être considérés comme suffisamment sûrs. Les zones ayant subi des bombardements ou où des sous-munitions sont soupçonnées peuvent nécessiter des opérations de déminage et de dépollution avant toute remise en culture.
Les conséquences se cumulent ainsi : destruction immédiate de la végétation, perte de récoltes, impossibilité d’accéder aux parcelles, risques liés aux explosifs et délais nécessaires à la reconstitution des vergers. Pour certaines familles, le retour physique dans le village ne signifiera donc pas automatiquement le retour à leur activité économique.
Les chiffres au cœur d’un futur dossier de reconstruction
Les données recueillies depuis octobre 2023 devraient également peser sur le futur dossier de reconstruction du sud du Liban. Les dégâts ne pourront pas être calculés uniquement à partir du nombre de maisons, routes ou infrastructures détruites. Les pertes agricoles et environnementales devront être intégrées à l’évaluation globale.
Le chiffre de 16 000 hectares brûlés, dont environ la moitié de terres agricoles, fournit déjà un ordre de grandeur. Mais une estimation financière sérieuse nécessitera un inventaire beaucoup plus détaillé. Chaque parcelle devra être évaluée selon son usage, ses cultures, son rendement antérieur et la durée nécessaire à sa remise en production.
Les oliviers illustrent cette difficulté. La perte d’un arbre ne correspond pas seulement à sa valeur matérielle au moment où il est arraché ou brûlé. Elle comprend les récoltes futures qui ne pourront pas être produites pendant les années nécessaires à son remplacement, ainsi que les revenus associés à la transformation et à la commercialisation des olives et de l’huile.
Le même raisonnement s’applique aux espaces forestiers, même si leur valeur ne se mesure pas uniquement en revenus agricoles. Ils jouent un rôle dans la protection des sols, la biodiversité et l’équilibre hydrologique local. Leur disparition entraîne donc des coûts environnementaux qui ne figurent pas immédiatement dans les bilans économiques.
Une bataille autour de la qualification des destructions
La question est désormais également politique et juridique. Les autorités libanaises utilisent des termes particulièrement graves. Nawaf Salam parle de « politique de la terre brûlée », tandis que Tamara Elzein dénonce un « écocide ». Chadi Abdallah, à la tête du CNRS, accuse pour sa part Israël de chercher à créer une zone tampon débarrassée des habitations, des populations et de la végétation.
Ces accusations reposent notamment sur la répétition des incendies, leur concentration géographique et leur association avec les opérations militaires. Les destructions par bulldozage et l’arrachage d’arbres renforcent, du point de vue libanais, l’idée que les dommages dépassent les conséquences accidentelles des combats.
Israël présente une lecture différente. Son armée affirme tenir compte de l’impact potentiel de ses opérations sur l’environnement et prendre des précautions pour réduire les dommages. Elle rattache ses interventions militaires au Liban à ses impératifs sécuritaires et ne reconnaît pas l’existence d’une politique destinée à détruire systématiquement l’environnement du Sud.
Établir une éventuelle responsabilité juridique nécessiterait davantage qu’un constat des dommages. Il faudrait documenter précisément les opérations, identifier les armes employées, déterminer les circonstances de chaque incendie et, lorsqu’une destruction délibérée est alléguée, apporter des éléments permettant d’en établir l’intention. Les données scientifiques libanaises constituent dans ce cadre une base documentaire, mais pas à elles seules une qualification judiciaire.
Le retour des habitants dépend aussi du retour des terres
Derrière cette bataille de chiffres et de qualifications se trouve enfin la question du retour des populations. Dans une grande partie du sud du Liban, la terre représente directement un moyen de subsistance. Une famille peut retrouver une maison encore debout tout en découvrant que son exploitation agricole n’existe plus ou qu’elle demeure inaccessible.
Cette situation risque d’accentuer les conséquences démographiques de la guerre. Si les habitants ne peuvent plus cultiver leurs terres, reconstruire leurs exploitations ou circuler librement jusqu’à leurs parcelles, certains retours pourraient être retardés même après une amélioration sécuritaire. Les destructions environnementales deviennent alors un facteur supplémentaire de déplacement.
C’est précisément ce que redoutent les responsables libanais lorsqu’ils parlent de création d’une zone tampon. Leur accusation est que la destruction combinée des maisons, de la végétation et des moyens de subsistance rendrait certaines parties de la bande frontalière durablement difficiles à habiter.
Cette hypothèse devra être confrontée à l’évolution du terrain et aux modalités du retrait israélien. Mais les conséquences matérielles sont déjà mesurables : 85 km² brûlés pendant la guerre de 2023-2024, 75 km² supplémentaires en 2026 et 160 km² au total depuis octobre 2023, selon le CNRS.
À Houla, Kfar Chouba et dans les autres secteurs touchés, l’enjeu n’est donc plus seulement d’éteindre les incendies de l’été. Il faudra déterminer combien d’oliviers, de vergers, de forêts et de terres cultivables ont définitivement disparu, combien peuvent encore être sauvés et combien d’années seront nécessaires pour rendre aux villages un environnement permettant à leurs habitants d’y vivre de nouveau.


