L’incident survenu à bord du vol Flydubai entre Dubaï et Tel-Aviv pourrait n’être qu’un fait divers aérien assez spectaculaire. Un problème éclate à bord, le code 7500 signalant une possible intervention illicite est émis, Israël fait immédiatement décoller des chasseurs et l’appareil finit par se poser à Tabouk, en Arabie saoudite, avec à son bord une très large majorité de passagers israéliens. Mais c’est justement la banalité avec laquelle la situation a finalement été gérée qui mérite que l’on s’y arrête. Car pendant quelques heures, un pays qui ne reconnaît officiellement pas Israël a accueilli un avion qui se rendait à Tel-Aviv, pris en charge ses passagers israéliens et participé de fait à la résolution d’une crise suivie directement par les autorités israéliennes.
Pris séparément, chacun de ces éléments peut parfaitement s’expliquer. Un avion en difficulté doit pouvoir atterrir. Des passagers doivent être protégés quelle que soit leur nationalité. Israël devait réagir lorsqu’un appareil transportant ses ressortissants a émis un signal pouvant correspondre à un détournement. L’Arabie saoudite devait de son côté gérer ce qui arrivait dans son espace aérien. Rien de tout cela ne prouve l’existence d’un accord secret entre Riyad et Israël. Mais l’accumulation de ces éléments pose une question beaucoup plus intéressante : et si la normalisation dont on parle depuis des années avait déjà commencé dans les faits, tandis que seule son officialisation restait bloquée ?
La question mérite d’autant plus d’être posée que l’épisode ne commence pas à Tabouk. Dès l’émission du code 7500, Israël a fait décoller des avions de combat pour aller à la rencontre du Boeing de Flydubai. À ce moment-là, les pilotes israéliens ne pouvaient évidemment pas savoir comment l’incident allait se terminer. L’appareil allait finalement se diriger vers l’Arabie saoudite. Les chasseurs israéliens n’ont pas, à notre connaissance, pénétré dans l’espace aérien saoudien, et il serait faux d’affirmer le contraire. Mais que se serait-il passé si la situation à bord était restée incontrôlée au moment où le Boeing franchissait la frontière ?
C’est probablement l’une des questions les plus intéressantes de toute cette affaire. Les chasseurs israéliens auraient-ils interrompu leur mission à la frontière saoudienne alors qu’un appareil susceptible d’avoir été détourné et transportant plus d’une centaine d’Israéliens poursuivait sa route ? Les Saoudiens auraient-ils pris immédiatement le relais ? Une autorisation exceptionnelle aurait-elle été transmise ? Les Américains auraient-ils assuré la coordination ? Il est parfaitement possible que des procédures existent précisément pour ce genre de situation sans que le public en connaisse les détails. Et si elles existent, elles en disent peut-être davantage sur les relations réelles entre les États de la région que les communiqués diplomatiques.
Car ce n’est pas la première fois que la question se pose. Lors des confrontations avec l’Iran, les mêmes interrogations étaient déjà apparues sur les trajectoires des avions israéliens, les informations fournies par les radars américains et arabes, les systèmes de défense aérienne et les mécanismes permettant d’éviter qu’un appareil israélien ne soit pris pour cible par un pays qui, officiellement, n’est pas son allié. Une partie de ces informations reste évidemment secrète et beaucoup d’affirmations qui circulent sur les corridors aériens utilisés par Israël n’ont jamais été démontrées. Mais il existe depuis longtemps dans la région un certain nombre de secrets de Polichinelle : des États qui ne se reconnaissent pas officiellement peuvent parfaitement partager certains intérêts et surtout avoir besoin de savoir ce que fait l’autre lorsque missiles, drones ou avions de combat traversent la région.
L’Iran a probablement été le principal accélérateur de ce rapprochement discret. Pendant des années, Israël et plusieurs monarchies du Golfe ont regardé avec inquiétude le développement des capacités balistiques iraniennes, son programme nucléaire et l’extension de son influence régionale. Leurs intérêts n’étaient pas identiques et ils ne le sont toujours pas. L’Arabie saoudite a d’ailleurs rétabli ses relations diplomatiques avec Téhéran et cherche aujourd’hui à éviter une confrontation qui pourrait menacer directement ses infrastructures et son développement économique. Mais l’existence de divergences n’efface pas les années durant lesquelles Israéliens et Saoudiens ont considéré une partie des mêmes menaces avec les mêmes inquiétudes.
À cela s’ajoute le rôle des États-Unis. Washington est à la fois le principal allié militaire d’Israël et un partenaire sécuritaire essentiel de l’Arabie saoudite. Les Américains disposent dans la région de moyens de surveillance, de bases, de radars et de capacités de commandement qui rendent de plus en plus théorique l’idée selon laquelle chacun fonctionnerait dans un système totalement séparé. Il n’est même pas nécessaire qu’un officier israélien téléphone directement à un officier saoudien pour qu’une forme de coordination existe. Si les informations remontent vers un système américain avant d’être redistribuées aux différents partenaires, le résultat opérationnel peut être sensiblement le même sans qu’aucun des deux gouvernements ait besoin de parler publiquement de coopération.
C’est là que l’incident de Flydubai devient révélateur. Un avion parti des Émirats vers Israël rencontre un problème grave. Israël fait décoller ses chasseurs. L’appareil se dirige vers l’Arabie saoudite. Les Saoudiens l’accueillent avec ses passagers israéliens et la crise est finalement gérée sans incident entre des pays qui, sur le papier, ne disposent même pas de relations diplomatiques. Cela ne ressemble évidemment pas à une alliance. Mais cela ne ressemble plus vraiment non plus à deux États totalement étrangers l’un à l’autre.
La suite est encore plus intéressante parce qu’elle montre précisément où se situe la limite. Une fois l’urgence terminée, Israël aurait souhaité envoyer des appareils militaires pour récupérer ses ressortissants à Tabouk. Riyad a refusé. Les passagers devaient donc repartir par d’autres moyens, notamment avec Flydubai. La décision saoudienne n’est pas contradictoire avec ce qui précède. Elle permet au contraire de comprendre la logique de Riyad. Accueillir un avion civil en difficulté et assurer la sécurité de ses passagers peut être présenté comme une obligation normale. Voir des appareils militaires israéliens se poser sur le sol saoudien aurait produit une image politiquement beaucoup plus difficile à assumer.
On touche peut-être ici à la véritable frontière de la relation israélo-saoudienne actuelle. Tout ce qui est nécessaire, discret, technique ou justifiable par une urgence peut devenir possible. Ce qui transformerait cette coopération en symbole public reste interdit. Les Saoudiens peuvent accueillir plus d’une centaine d’Israéliens à Tabouk, mais ils ne veulent pas d’une photographie montrant un avion militaire israélien sur un tarmac saoudien. La différence paraît mince opérationnellement. Politiquement, elle est immense.
Cela conduit à se demander ce que signifie encore exactement le mot « normalisation ». Si l’on parle d’ambassades, d’ambassadeurs, de visites officielles et de reconnaissance diplomatique, elle n’a évidemment pas eu lieu. L’Arabie saoudite continue de conditionner officiellement l’établissement de relations avec Israël à une avancée sur la question palestinienne. Mais si la normalisation signifie qu’un pays accepte progressivement l’existence de l’autre dans son environnement stratégique, peut communiquer avec lui directement ou indirectement lorsqu’une crise l’impose et peut gérer des situations communes sans que cela provoque immédiatement un incident, alors le processus semble beaucoup plus avancé.
C’est peut-être d’ailleurs ainsi que se produisent réellement les normalisations. On imagine souvent un avant et un après : deux pays seraient ennemis jusqu’au jour où leurs dirigeants signent un accord devant les caméras. Dans la réalité, les choses peuvent être beaucoup plus progressives. Des contacts secrets apparaissent d’abord, puis des intérêts convergent, des intermédiaires transmettent des messages, les militaires apprennent à ne pas se gêner, certaines informations circulent et des situations autrefois impossibles deviennent progressivement banales. Lorsque l’accord officiel arrive, il ne crée parfois qu’une partie de la relation. Il rend surtout publique une évolution commencée plusieurs années auparavant.
L’Arabie saoudite reste cependant dans une position particulière. Elle n’est ni les Émirats arabes unis ni Bahreïn. Le royaume abrite La Mecque et Médine et conserve un poids considérable dans le monde musulman. Une normalisation avec Israël aurait donc une portée politique et symbolique bien supérieure à celles déjà réalisées dans le cadre des accords d’Abraham. La question palestinienne reste en outre un obstacle que Riyad ne peut simplement écarter, particulièrement après les guerres qui ont bouleversé la région.
C’est peut-être précisément pour cela qu’une relation non officielle peut convenir, au moins temporairement, à tout le monde. Israël bénéficie d’un environnement régional dans lequel l’Arabie saoudite n’est plus nécessairement hostile à chacune de ses actions et où des intérêts peuvent converger. Riyad conserve sa liberté politique, maintient sa position sur la Palestine et évite le coût symbolique d’une reconnaissance officielle. Washington peut, de son côté, continuer à construire une architecture régionale de sécurité sans attendre que tous les différends diplomatiques soient réglés.
L’incident de Tabouk introduit toutefois un élément supplémentaire dans cette relation : l’Arabie saoudite vient, objectivement, de rendre service à Israël. Il ne faut pas exagérer la portée du geste. Riyad a fait ce qu’un État responsable devait faire face à un avion en difficulté et rien ne permet d’affirmer qu’une quelconque contrepartie ait été demandée. Mais les relations entre États se construisent aussi sur une mémoire des crises et des comportements adoptés lorsque la situation devient difficile.
Plus d’une centaine d’Israéliens se sont retrouvés en Arabie saoudite dans des circonstances potentiellement dangereuses. Ils ont été accueillis et protégés. Israël le sait. Les responsables saoudiens savent qu’Israël le sait. Ce genre de précédent ne crée aucune obligation juridique, mais il peut un jour entrer dans une discussion beaucoup plus large, notamment lorsque Riyad cherchera à obtenir quelque chose sur Gaza, la question palestinienne, Jérusalem, les projets d’annexion ou un autre dossier régional.
La question n’est donc pas de savoir si Mohammed ben Salmane présentera demain une facture à Benjamin Netanyahu, par exemple avec des concessions à un futur état palestinien. Les relations internationales fonctionnent rarement de manière aussi simpliste. Elle est plutôt de savoir si l’Arabie saoudite vient d’ajouter un élément à ce capital politique informel qui permet ensuite à un État de rappeler à un autre qu’il a su agir de manière responsable lorsque ses intérêts ou ses ressortissants étaient directement concernés.
L’affaire pourrait également laisser une trace dans l’opinion israélienne. La normalisation avec l’Arabie saoudite est généralement présentée en Israël comme un grand projet géopolitique mêlant Washington, garanties américaines, sécurité régionale et question palestinienne. Cette fois, elle a pris une forme beaucoup plus concrète. Pour les familles des passagers, l’Arabie saoudite n’était plus un concept diplomatique : c’était le pays où leur avion avait trouvé refuge et où leurs proches avaient été pris en charge.
Il faut évidemment se garder d’en tirer des conclusions excessives. Un atterrissage d’urgence ne fait pas une alliance et quelques heures de coopération imposées par les circonstances ne suffisent pas à démontrer l’existence d’une normalisation secrète. Mais l’incident oblige au moins à regarder différemment la question.
Depuis des années, on demande quand l’Arabie saoudite normalisera ses relations avec Israël. Peut-être la question est-elle mal posée. Il faudrait aussi se demander quelle partie de cette normalisation a déjà eu lieu sans ambassade, sans traité et surtout sans photographie officielle.
Tabouk nous en a peut-être donné un aperçu. Non pas celui d’une alliance cachée qui serait déjà complètement constituée, mais celui d’un Moyen-Orient où les relations réelles ont commencé à dépasser les relations officielles. Tant que tout cela reste discret, technique ou imposé par les circonstances, chacun peut continuer à défendre publiquement sa position. Lorsque le symbole devient trop visible, comme aurait pu l’être l’atterrissage d’appareils militaires israéliens en Arabie saoudite, Riyad referme la porte.
C’est cette frontière qui est intéressante. Et l’incident Flydubai a eu le mérite, pendant quelques heures, de la rendre visible.



