Au Liban, la crise économique et les conséquences du conflit atteignent désormais directement les besoins les plus élémentaires des enfants. Dans 22 % des ménages interrogés, au moins un enfant s’est couché le ventre vide au cours des deux semaines précédant l’enquête, selon une nouvelle évaluation publiée par le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF). Plus largement, quatre familles sur cinq peinent désormais à couvrir leurs besoins essentiels, tandis que l’accès aux soins, à l’éducation et à une alimentation suffisante se dégrade.
Publié fin septembre 2026 et intitulé « Un cauchemar sans fin », le rapport de l’UNICEF décrit une accumulation de difficultés pour les familles vivant au Liban. La pauvreté conduit certaines d’entre elles à réduire les dépenses consacrées à leurs enfants, à renoncer à des soins médicaux ou à les retirer de l’école. Le travail des mineurs progresse parallèlement, alors que les conséquences physiques et psychologiques de la guerre continuent de s’alourdir.
Les indicateurs décrivent ainsi une crise qui ne touche plus seulement les revenus. Elle affecte directement la nourriture disponible dans les foyers, la santé des enfants et leur capacité à poursuivre une scolarité normale. Pour les familles les plus vulnérables, les arbitrages concernent désormais des dépenses essentielles qui ne devraient pas être mises en concurrence.
Au Liban, 22 % des foyers signalent qu’un enfant a eu faim
Le chiffre résume l’ampleur de la détérioration sociale : 22 % des ménages interrogés par l’UNICEF déclarent qu’au moins un de leurs enfants s’est couché le ventre vide au cours des deux semaines précédant l’enquête. Cette proportion signifie que la privation alimentaire touche désormais plus d’un foyer interrogé sur cinq.
L’alimentation ne constitue qu’une partie du problème. Selon la même évaluation, quatre familles sur cinq rencontrent des difficultés pour couvrir leurs besoins essentiels. La persistance de la crise économique, combinée aux conséquences du conflit, réduit la marge de manœuvre de ménages dont les ressources étaient déjà fragilisées par plusieurs années d’instabilité.
Lorsque les revenus disponibles ne permettent plus de répondre simultanément à tous les besoins, les familles doivent choisir entre nourriture, soins médicaux, éducation et autres dépenses indispensables. Le rapport montre que ces arbitrages affectent directement les enfants.
Le phénomène ne peut donc pas être réduit à une seule mesure de pauvreté monétaire. La faim signalée dans les foyers constitue l’une des manifestations les plus immédiates d’une crise qui touche plusieurs dimensions de la vie quotidienne.
Près d’un tiers des familles renoncent à des soins
La situation sanitaire constitue un deuxième indicateur majeur. Selon l’UNICEF, 31 % des ménages interrogés déclarent qu’au moins un de leurs enfants n’a pas reçu les soins médicaux dont il avait besoin. Le manque d’argent constitue la principale raison avancée par les familles.
Cela signifie que près d’un foyer interrogé sur trois a dû renoncer à des soins nécessaires pour un enfant. Dans un système où une partie importante des dépenses médicales reste supportée par les ménages, la contraction des revenus transforme rapidement un problème économique en problème sanitaire.
Les conséquences peuvent être immédiates lorsqu’un traitement est retardé. Elles peuvent également apparaître plus tard si des maladies, blessures ou troubles qui auraient nécessité une prise en charge précoce ne sont pas correctement suivis.
Pour Marcoluigi Corsi, représentant de l’UNICEF au Liban, les différents indicateurs doivent être considérés ensemble. « Les enfants et les jeunes du Liban sont contraints de supporter un fardeau qu’aucun enfant ne devrait avoir à porter », a-t-il déclaré à l’occasion de la publication du rapport.
Il ajoute : « Les familles sont poussées au bord du gouffre, tandis que les enfants sont privés de soins de santé et d’éducation, contraints de travailler et subissent une profonde détresse psychologique ».
Le travail des enfants a plus que doublé depuis janvier 2025
L’une des évolutions les plus préoccupantes concerne le travail des mineurs. Dans 14 % des foyers interrogés, au moins un enfant travaille désormais, selon l’UNICEF. Cette proportion a plus que doublé depuis janvier 2025.
Cette progression constitue un indicateur direct des stratégies de survie adoptées par certaines familles. Lorsqu’un enfant commence à travailler pour compléter les revenus du foyer, les conséquences peuvent toucher simultanément son éducation, sa santé et son développement.
Le travail précoce augmente aussi le risque de décrochage scolaire. Les difficultés financières qui poussent un enfant vers une activité rémunérée sont souvent les mêmes que celles qui conduisent les familles à réduire leurs dépenses d’éducation.
La hausse enregistrée depuis janvier 2025 montre surtout la rapidité de la dégradation. En moins de deux ans, la part des ménages signalant le travail d’au moins un enfant a plus que doublé, alors que le système éducatif doit parallèlement absorber les conséquences du conflit.
Depuis le 2 mars, 261 enfants tués et 1 056 blessés
À la crise économique s’ajoute en effet le bilan humain de la guerre. Depuis le 2 mars 2026, au moins 261 enfants ont été tués et 1 056 autres blessés, selon les données de l’ONU reprises par l’UNICEF.
Cela représente en moyenne sept enfants tués ou blessés chaque jour sur la période considérée.
Les conséquences ne s’arrêtent pas au nombre de victimes immédiates. Parmi les enfants blessés qui ont survécu, 12 % vivent désormais avec un handicap. Pour ces enfants et leurs familles, les effets du conflit vont donc se prolonger au-delà des blessures initiales et nécessiter des soins, une réadaptation et un accompagnement à long terme.
Ces besoins apparaissent précisément au moment où près d’un tiers des ménages interrogés signalent déjà des difficultés pour assurer les soins médicaux nécessaires à leurs enfants. Le conflit augmente donc les besoins sanitaires tandis que la crise économique réduit la capacité des familles à y répondre.
436 écoles endommagées ou détruites
L’éducation constitue l’autre grand front de la crise. Selon l’UNICEF, 436 écoles ont été endommagées ou détruites par le conflit. Cette situation menace de priver près de 100 000 enfants d’une salle de classe.
Le personnel éducatif a également payé un lourd tribut. Au moins 86 enseignants ont été tués ou blessés. Ces pertes affectent un système scolaire déjà fragilisé par plusieurs années de crise économique, d’interruptions et de difficultés de financement.
La destruction des infrastructures n’explique cependant qu’une partie des difficultés scolaires. Près de la moitié des familles interrogées déclarent avoir réduit leurs dépenses consacrées à l’éducation. Dans 17 % des ménages, les enfants ont dû cesser d’aller à l’école.
La pression s’exerce donc des deux côtés. Certaines écoles ne peuvent plus fonctionner normalement en raison des dégâts liés au conflit, tandis que certaines familles ne disposent plus des ressources nécessaires pour maintenir leurs enfants dans le système éducatif.
Même parmi ceux qui continuent de fréquenter l’école, l’apprentissage est perturbé. Près d’un tiers des enfants n’ont pas pu apprendre normalement, notamment en raison de difficultés de concentration et de troubles émotionnels.
770 000 enfants confrontés à la détresse psychologique
Les conséquences les moins visibles de la crise sont aussi parmi les plus étendues. L’UNICEF estime que 770 000 enfants ont souffert de détresse psychologique au cours des six derniers mois.
Plus de la moitié des ménages interrogés ont observé une détérioration du bien-être émotionnel de leurs enfants. Près des deux tiers indiquent que leurs enfants présentent des signes d’anxiété ou de nervosité.
Ces données donnent une autre dimension aux difficultés rencontrées dans les écoles. Un enfant peut rester officiellement scolarisé tout en étant moins capable de suivre les cours, de se concentrer ou d’apprendre en raison de la peur, du déplacement, de la perte d’un proche ou de l’insécurité économique vécue par sa famille.
La santé mentale apparaît ainsi comme un lien entre les différentes dimensions de la crise. La guerre crée des traumatismes directs, tandis que la pauvreté ajoute une insécurité quotidienne concernant la nourriture, les soins, le logement et la poursuite des études.
Chez les 18-25 ans, 67 % étaient sans emploi
Les perspectives restent difficiles lorsque les enfants atteignent l’âge adulte. Une précédente évaluation réalisée en 2026 par l’UNICEF auprès des jeunes âgés de 18 à 25 ans montrait que seuls 22 % étaient encore scolarisés ou inscrits à l’université.
Les difficultés financières constituaient le principal obstacle à la poursuite des études. Au moment de cette enquête, 67 % des jeunes interrogés étaient sans emploi.
Ces chiffres illustrent le risque d’un enchaînement durable. La pauvreté peut provoquer le décrochage scolaire ou pousser les enfants vers le travail. Une formation interrompue réduit ensuite leurs perspectives professionnelles, alors même que le marché de l’emploi offre peu de possibilités aux jeunes qui arrivent à l’âge adulte.
Les conséquences de la crise actuelle pourraient donc se prolonger bien après une éventuelle amélioration de la situation sécuritaire. Restaurer les bâtiments détruits ne suffira pas si les familles n’ont plus les moyens d’envoyer leurs enfants à l’école, si les jeunes abandonnent leurs études ou si les traumatismes psychologiques ne sont pas pris en charge.
Quatre familles sur cinq en difficulté
Les différents indicateurs publiés par l’UNICEF décrivent finalement une même dynamique. Quatre familles sur cinq peinent à satisfaire leurs besoins essentiels ; 22 % signalent qu’au moins un enfant s’est couché le ventre vide ; 31 % ont dû renoncer à des soins nécessaires pour un enfant ; et 14 % comptent désormais au moins un mineur qui travaille.
À ces difficultés économiques s’ajoutent 261 enfants tués et 1 056 blessés depuis le 2 mars, dont 12 % des survivants blessés vivent avec un handicap. Dans le même temps, 436 écoles ont été endommagées ou détruites, près de 100 000 enfants risquent de perdre leur salle de classe et au moins 86 enseignants ont été tués ou blessés.
Le coût psychologique est tout aussi important : 770 000 enfants ont souffert de détresse psychologique au cours des six derniers mois. Plus de la moitié des familles constatent une détérioration de leur bien-être émotionnel et près des deux tiers observent chez eux de l’anxiété ou de la nervosité.
Pour l’UNICEF, répondre à l’urgence implique donc d’agir simultanément sur plusieurs besoins. « Le redressement du Liban passe par la protection immédiate des enfants et le respect de leur droit aux soins de santé, à l’éducation, à la protection et aux opportunités dont ils ont besoin pour construire leur avenir », insiste Marcoluigi Corsi.
L’urgence reste d’abord celle que révèle le chiffre le plus élémentaire du rapport : dans plus d’un foyer interrogé sur cinq au Liban, un enfant a connu la faim au point de se coucher le ventre vide au cours des deux semaines précédant l’enquête.



