À Nabatiyeh, les destructions ne se mesurent pas uniquement au nombre de logements devenus inhabitables. Elles touchent aussi des maisons anciennes, des demeures familiales, des espaces de réception et des bâtiments qui racontaient près de deux siècles d’histoire locale. Dans son édition du 29 septembre 2026, Asharq Al-Awsat consacre une enquête à cette dimension moins visible de la guerre. Le journal recense, dans la seule ville de Nabatiyeh, 147 maisons anciennes entièrement détruites par les bombardements israéliens au cours des deux dernières guerres. Plusieurs avaient entre 80 et 150 ans. Certaines maisons et salles de réception familiales avaient été construites il y a près de deux siècles.
L’enjeu dépasse donc la reconstruction immobilière. Une maison récente peut, au moins matériellement, être reconstruite selon des plans proches de l’original. La disparition d’une demeure historique emporte autre chose. Elle efface une architecture, des archives, un rapport ancien à la ville et parfois la trace physique de familles qui ont participé à son histoire politique et sociale. L’enquête de Asharq Al-Awsat pose ainsi une question qui risque de devenir centrale lors de la reconstruction du Sud : comment restituer un patrimoine lorsque la valeur de ce qui a disparu ne peut pas être calculée uniquement en mètres carrés ?
Un patrimoine vieux de près de deux siècles
Le chiffre de 147 maisons donne une première mesure de la destruction. Il ne suffit pourtant pas à rendre compte de la nature des bâtiments concernés. Asharq Al-Awsat précise le 29 septembre 2026 que leur âge variait généralement entre 80 et 150 ans. Certaines maisons et « diwaniyat », ces espaces familiaux de réception et de sociabilité, remontaient à environ 200 ans.
Ces constructions documentaient différentes périodes de l’histoire de Nabatiyeh et, plus largement, de Jabal Amel. Leur intérêt venait de leur architecture, mais aussi de leur fonction. Elles appartenaient à des familles anciennes et, pour certaines, à des personnalités ayant occupé une place dans la vie politique ou sociale du Sud.
La maison traditionnelle n’était pas seulement un logement. Elle pouvait servir de lieu de rencontre, de réception et de transmission familiale. Son architecture témoignait également des techniques, des matériaux et des formes d’organisation de la société à l’époque de sa construction.
La disparition de ces bâtiments rompt donc plusieurs continuités à la fois. Elle modifie le paysage urbain. Elle fait disparaître des témoins matériels du passé. Elle prive aussi les générations suivantes d’espaces dans lesquels une partie de l’histoire locale demeurait physiquement perceptible.
Asharq Al-Awsat ne présente pas ces pertes comme une simple conséquence statistique des bombardements. Le journal construit son enquête autour de l’idée d’un effacement du patrimoine architectural du Sud.
Cette qualification demande toutefois de distinguer ce que le reportage établit de l’interprétation qui en est faite. Le nombre de maisons détruites et leur ancienneté sont présentés comme des éléments recueillis par le journal. L’idée d’une destruction intentionnelle de la mémoire constitue une lecture plus large, soutenue notamment par les acteurs culturels et sociaux interrogés.
Le vieux marché de Nabatiyeh également touché
La destruction ne concerne pas seulement des propriétés privées. Asharq Al-Awsat évoque aussi le vieux marché de Nabatiyeh, dont certaines parties remontent, selon le journal, à la période mamelouke.
Le marché appartient à une autre catégorie de patrimoine. Une demeure familiale conserve la mémoire d’une lignée et de son environnement. Un marché ancien raconte l’histoire collective d’une ville. Il conserve les traces du commerce, des métiers, des déplacements et de la vie quotidienne.
Sa destruction touche donc directement la continuité urbaine.
Dans une ville transformée par les guerres, les bâtiments anciens servent aussi de repères. Ils permettent de reconnaître un quartier et de maintenir un lien avec les générations précédentes. Lorsque ces repères disparaissent simultanément, la reconstruction peut produire une ville matériellement neuve mais historiquement appauvrie.
C’est l’un des problèmes qui se poseront lorsque les chantiers commenceront. Faut-il reconstruire à l’identique ? Conserver les ruines ? Reconstituer certaines façades ? Documenter les bâtiments avant leur disparition définitive ? Ou privilégier la reconstruction rapide des logements ?
Les fichiers sources ne fournissent pas encore de réponse institutionnelle à ces questions. Ils montrent en revanche que l’ampleur des pertes oblige désormais à les poser.
Des familles qui ne se confondent pas avec le Hezbollah
L’un des éléments les plus sensibles de l’enquête de Asharq Al-Awsat concerne l’identité politique de certaines familles touchées.
Le journal souligne que plusieurs maisons anciennes détruites appartenaient à des familles ou à des figures historiquement situées à distance du Hezbollah, voire opposées politiquement au parti. Ce constat est utilisé pour contester une lecture selon laquelle les destructions ne concerneraient que des bâtiments ou des infrastructures liés au Hezbollah.
Cet élément mérite une formulation prudente. Le fait qu’une maison appartienne à une famille opposée au Hezbollah ne permet pas, à lui seul, d’établir pourquoi elle a été frappée. De même, les fichiers fournis ne permettent pas de déterminer individuellement le motif militaire invoqué pour chacune des 147 destructions.
L’information est néanmoins importante.
Elle montre que la carte des pertes patrimoniales dépasse celle des structures directement associées au Hezbollah. Des éléments de l’histoire du Sud qui appartiennent à des traditions politiques différentes ont également disparu.
La destruction du patrimoine devient ainsi une question commune à une société beaucoup plus large que la seule base du parti.
C’est aussi ce qui rend le dossier particulièrement important pour la reconstruction. Restaurer la mémoire architecturale du Sud ne peut pas être conçu comme un programme destiné à une seule formation politique ou à une seule catégorie de population. Les bâtiments concernés racontaient une histoire antérieure à la configuration politique actuelle.
Une mémoire architecturale propre à Jabal Amel
Le reportage de Asharq Al-Awsat inscrit ces destructions dans l’histoire de Jabal Amel. Cette dimension permet de comprendre pourquoi une maison vieille de 150 ans ne peut pas être traitée comme un simple bien immobilier.
Les demeures anciennes portent les traces d’un mode de vie. Leur organisation intérieure, leurs espaces de réception et leurs matériaux témoignent de relations sociales particulières. Certaines sont aussi liées à l’histoire des notables, des familles, des religieux ou des acteurs politiques qui ont marqué la région.
Le patrimoine n’est donc pas seulement monumental.
Une ville peut perdre son histoire sans qu’une grande forteresse ou un monument célèbre ne disparaisse. Il suffit que soient détruits, les uns après les autres, les bâtiments ordinaires qui formaient son tissu ancien.
C’est précisément ce qui rend le chiffre de 147 maisons préoccupant. Pris séparément, chacun de ces bâtiments pourrait sembler secondaire par rapport à une grande infrastructure. Pris ensemble, ils formaient une partie importante de l’identité visuelle et historique de Nabatiyeh.
Leur disparition collective change la nature même de la ville.
Cette perte devient encore plus difficile à mesurer lorsque les destructions concernent également des documents, des photographies, des bibliothèques ou des objets familiaux conservés à l’intérieur. Asharq Al-Awsat insiste sur la dimension mémorielle des demeures. Les fichiers disponibles ne permettent cependant pas de dresser un inventaire complet de ce qui se trouvait dans chacune d’elles.
Il faudra donc éviter de chiffrer ce qui n’est pas documenté.
Reconstruire une maison n’est pas restituer son histoire
La reconstruction pose ici un problème particulier. Pour les bâtiments récents, l’objectif principal consiste généralement à restituer un logement et les infrastructures nécessaires à la vie quotidienne. Pour un édifice patrimonial, la question est différente.
Un bâtiment ancien peut être reconstruit matériellement sans retrouver sa valeur historique.
Les pierres peuvent être remplacées. Une façade peut être reproduite. Les volumes peuvent être imités. Mais la continuité du bâtiment d’origine est perdue. Une demeure ayant traversé plusieurs générations ne devient pas identique simplement parce qu’une nouvelle construction reprend son apparence.
Cette distinction devrait peser sur les futurs programmes d’indemnisation.
Si la compensation repose uniquement sur la superficie détruite, une maison historique risque d’être évaluée comme n’importe quel autre bâtiment. Sa valeur culturelle et mémorielle disparaît alors une deuxième fois : d’abord physiquement, puis administrativement.
L’enquête de Asharq Al-Awsat ouvre ainsi une question qui dépasse Nabatiyeh. Combien de bâtiments patrimoniaux ont été endommagés ou détruits dans les autres villes et villages du Sud ? Quels inventaires existaient avant la guerre ? Les propriétaires disposent-ils de plans, de photographies ou de documents permettant une restauration fidèle ?
Les fichiers du 29 septembre 2026 ne donnent pas de bilan complet pour l’ensemble du Sud. Ils permettent seulement d’établir que Nabatiyeh constitue déjà, à elle seule, un cas majeur.
Le patrimoine au milieu d’une destruction beaucoup plus vaste
La question culturelle ne peut évidemment pas être séparée de la situation humaine.
Le 29 septembre 2026, plusieurs journaux décrivent encore des opérations israéliennes dans le Sud. Al Sharq rapporte des frappes et des bombardements dans plusieurs localités, dont Zawtar al-Charqiya, Qantara, Talloussa et des secteurs proches de Mays al-Jabal, Haris et Hadatha. Le journal fait également état d’une importante explosion provoquée par les forces israéliennes à Mansouri.
Al Joumhouria décrit lui aussi la poursuite des opérations aériennes, des tirs d’artillerie et des destructions dans les districts de Tyr, Nabatiyeh, Marjayoun et Bint Jbeil.
La sauvegarde du patrimoine intervient donc dans un territoire où la priorité immédiate reste la sécurité des habitants, leur retour et la reconstruction des logements.
Cette urgence peut naturellement reléguer la conservation architecturale au second plan.
Pourtant, les deux objectifs ne sont pas incompatibles. Documenter un bâtiment avant le déblaiement ne signifie pas retarder indéfiniment la reconstruction. Identifier les pierres ou éléments architecturaux récupérables peut être intégré aux opérations. Conserver les archives photographiques peut permettre une restauration ultérieure.
Le problème apparaît surtout lorsqu’aucun inventaire n’est réalisé avant que les décombres soient retirés.
Dans ce cas, une partie des informations nécessaires à une future restauration disparaît définitivement.
Une reconstruction qui risque d’uniformiser le Sud
Le danger ne réside pas seulement dans les bâtiments déjà détruits. Il concerne aussi la manière dont ils seront remplacés.
Après une guerre, la rapidité pousse souvent vers des solutions standardisées. Les logements doivent être reconstruits vite. Les matériaux doivent être disponibles. Les coûts doivent être maîtrisés. Les programmes d’aide privilégient naturellement des procédures pouvant être appliquées à grande échelle.
Cette logique est compréhensible. Elle peut cependant transformer profondément l’apparence des villes et villages.
Si 147 maisons anciennes de Nabatiyeh sont remplacées par des immeubles ou des constructions contemporaines sans lien avec leur architecture, la ville retrouvera des logements mais pas son paysage historique.
Le même problème peut apparaître dans les villages.
La reconstruction du Sud devra donc arbitrer entre trois exigences : permettre rapidement aux habitants de rentrer, respecter leurs choix de propriétaires et préserver autant que possible les caractéristiques patrimoniales des zones anciennes.
Les sources fournies ne décrivent pas encore de politique publique répondant à ces trois objectifs.
C’est précisément ce vide qui rend le dossier urgent.
La mémoire devient aussi une question politique
Le patrimoine du Sud n’est pas politiquement neutre. Il raconte une région dont l’histoire ne commence pas avec les conflits récents.
C’est l’un des éléments les plus intéressants du reportage de Asharq Al-Awsat. En rappelant que certaines demeures appartenaient à des familles éloignées du Hezbollah, le journal remet en lumière la pluralité historique et politique de Jabal Amel.
Préserver cette mémoire signifie donc préserver plusieurs récits.
Le Sud a connu des notabilités, des mouvements politiques, des traditions religieuses, des intellectuels et des formes de sociabilité qui ne peuvent pas être résumés à la seule confrontation contemporaine entre Israël et le Hezbollah.
Les maisons anciennes constituent parfois les derniers témoins matériels de cette histoire.
Leur disparition risque donc de simplifier rétrospectivement le récit de la région. Lorsque les bâtiments disparaissent, il devient plus facile d’oublier les mondes sociaux auxquels ils appartenaient.
C’est pourquoi la reconstruction patrimoniale peut également servir une fonction civique. Elle peut restituer une histoire locale dans toute sa diversité, sans la réduire aux divisions politiques actuelles.
L’urgence d’un inventaire avant les grands chantiers
Le chiffre publié par Asharq Al-Awsat pourrait servir de point de départ à un travail beaucoup plus vaste.
Avant même la reconstruction, il faudrait connaître précisément ce qui a été perdu, ce qui reste debout et ce qui peut encore être sauvé. Une telle démarche suppose un inventaire bâtiment par bâtiment.
Pour chaque édifice ancien, plusieurs informations seraient nécessaires : date approximative de construction, propriétaire, état avant la guerre, fonction historique, caractéristiques architecturales, dommages subis et possibilités de restauration.
Les photographies familiales pourraient aussi devenir précieuses lorsque les archives officielles sont incomplètes.
Une telle documentation permettrait ensuite de distinguer les bâtiments pouvant être restaurés de ceux qui nécessitent une reconstruction. Elle aiderait également à identifier les édifices dont la valeur dépasse leur intérêt privé.
Mais les fichiers sources ne permettent pas d’affirmer qu’un inventaire exhaustif de cette nature existe aujourd’hui.
La donnée des 147 maisons montre justement pourquoi il devient nécessaire.
La reconstruction du Sud ne pourra pas être uniquement financière
Le débat sur la reconstruction se concentre souvent sur les montants nécessaires. Cette question est évidemment essentielle. Des milliers de familles doivent retrouver un logement, des infrastructures doivent être rétablies et des activités économiques doivent reprendre.
Mais l’enquête de Asharq Al-Awsat montre les limites d’une approche exclusivement financière.
Combien vaut une maison vieille de 150 ans ? Sa surface peut être évaluée. Le prix du terrain peut être calculé. Le coût de reconstruction peut être estimé. Mais aucun de ces chiffres ne mesure complètement sa valeur historique.
La question devient encore plus complexe pour un vieux marché ou une demeure liée à l’histoire politique d’une ville.
Une politique de reconstruction devrait donc distinguer au moins deux catégories : la compensation matérielle due aux propriétaires et la protection d’un patrimoine présentant un intérêt collectif.
Les deux ne répondent pas à la même logique.
L’indemnisation vise à réparer un préjudice individuel. La conservation patrimoniale cherche à préserver une mémoire qui appartient à l’ensemble de la société.
À Nabatiyeh, les 147 maisons recensées par Asharq Al-Awsat montrent que ces deux dimensions sont désormais indissociables.
Ce que les chiffres ne peuvent pas reconstruire
Les destructions du Sud seront un jour traduites en budgets, en appels d’offres et en calendriers de travaux. Des routes seront réparées. Des logements seront reconstruits. Des réseaux d’eau et d’électricité devront être rétablis.
Le patrimoine ancien exige cependant une autre temporalité.
Une maison détruite peut disparaître en quelques secondes alors qu’elle avait mis près de deux siècles à accumuler sa signification. La reconstruire matériellement prendra quelques années. Restituer tout ce qu’elle représentait est beaucoup plus difficile.
L’enquête publiée par Asharq Al-Awsat le 29 septembre 2026 permet au moins de fixer un premier repère : 147 maisons anciennes entièrement détruites à Nabatiyeh.
Ce chiffre ne constitue pas encore un bilan patrimonial complet du Sud. Il suffit néanmoins à montrer que la reconstruction ne pourra pas être pensée uniquement comme le remplacement de bâtiments détruits par des bâtiments neufs.
À Nabatiyeh, une partie de ce qui a disparu appartient à l’histoire de la ville elle-même. La question n’est donc plus seulement de savoir combien coûtera la reconstruction. Elle est aussi de déterminer ce qu’il reste encore possible de sauver, de documenter et de transmettre.




