L’Arabie saoudite revient dans le dossier libanais avec une méthode sensiblement différente de celle qui a longtemps caractérisé son influence à Beyrouth. Il n’est plus seulement question de soutenir des alliés politiques, de financer ponctuellement des institutions ou d’annoncer une aide spectaculaire. La démarche qui se dessine privilégie plusieurs étages : rétablir les relations économiques, renforcer les institutions, accompagner l’armée et maintenir une distance prudente avec les dispositifs militaires internationaux appelés à émerger dans le Sud.
La rencontre à New York entre le Premier ministre Nawaf Salam et le ministre saoudien des Affaires étrangères, Faisal bin Farhan, a donné une première traduction officielle à cette orientation. Les deux responsables ont discuté de la réactivation de la commission mixte libano-saoudienne, après la levée du blocage qui pesait sur les exportations libanaises vers le royaume. La perspective est celle d’une reprise des échanges et d’une normalisation économique progressive, au moment où Beyrouth tente parallèlement de convaincre ses partenaires internationaux que le cycle des réformes a réellement commencé.
Derrière cette approche se joue aussi une bataille plus silencieuse. Le Liban reste exposé à une profonde fragilité sociale. Les revenus sont faibles, le dossier des dépôts bancaires n’est pas réglé, les services publics demeurent déficients et les destructions provoquées par la guerre pèsent particulièrement sur le Sud. Une nouvelle explosion sociale pourrait modifier les équilibres politiques. Elle pourrait surtout renforcer les organisations déjà capables de fournir directement des aides, un hébergement, des services ou des compensations à leur environnement. L’annonce par le Hezbollah de son propre programme d’aide à l’hébergement, aux réparations et à la reconstruction donne à cette question une réalité immédiate.
Dans ce contexte, remettre l’économie libanaise en mouvement ne constitue plus seulement un objectif de croissance. Pour Riyad comme pour les autres partenaires de Beyrouth, le renforcement de l’État peut aussi devenir un moyen de réduire le vide économique et social dans lequel les appareils partisans disposent d’un avantage structurel.
Le commerce avant les milliards
La première caractéristique de la nouvelle approche saoudienne tient à ce qu’elle ne commence pas par l’annonce d’un montant.
Riyad réaffirme son intérêt pour le soutien à l’armée et aux institutions libanaises. Aucun chiffre définitif n’a toutefois été annoncé pour une nouvelle enveloppe militaire ou financière. Cette prudence contraste avec les périodes où la relation entre les deux pays était régulièrement mesurée à l’aune des milliards promis ou engagés.
La priorité immédiate paraît plus structurelle : remettre en marche les canaux normaux entre deux États.
La réactivation de la commission mixte libano-saoudienne répond à cette logique. Une telle structure peut sembler technique. Elle touche pourtant directement au commerce, aux investissements et aux mécanismes permettant de régler les obstacles administratifs entre les deux pays. Sa remise en activité prend davantage de poids avec la réouverture du marché saoudien aux exportations libanaises.
Pour le Liban, l’enjeu est considérable. Le marché du Golfe a longtemps constitué un débouché naturel pour une partie de sa production agricole, agroalimentaire et industrielle. Les restrictions imposées au cours des dernières années n’ont donc pas seulement traduit une crise diplomatique. Elles ont affecté des producteurs, des entreprises, des transporteurs et des régions entières.
La réouverture peut offrir de l’oxygène sans passer par la logique classique de l’aide publique. Un produit libanais vendu en Arabie saoudite génère une activité qui se diffuse dans l’économie : production, emballage, transport, assurance, financement et emploi. Ce mécanisme est moins spectaculaire qu’un don, mais potentiellement plus durable.
C’est là que se trouve l’un des changements les plus intéressants. La relation avec Riyad pourrait progressivement passer de l’assistance à l’échange, et du soutien politique à une logique d’intérêts économiques réciproques.
Un soutien désormais conditionné par l’État
Ce retour n’est cependant pas inconditionnel. Les signaux saoudiens s’inscrivent dans un environnement où les partenaires du Liban demandent des résultats sur trois dossiers : la souveraineté de l’État, les réformes et le fonctionnement des institutions.
Le gouvernement de Nawaf Salam promet de concentrer les armes entre les mains de l’État. Il défend parallèlement le retrait israélien de l’ensemble des territoires libanais occupés et cherche à relancer les réformes nécessaires au rétablissement de la confiance financière.
Ces trois dossiers sont liés.
Un État qui ne contrôle pas sa sécurité peine à attirer les investissements. Un système financier incapable de régler la question des dépôts et des pertes décourage le retour des capitaux. Une administration dont les services restent défaillants réduit l’efficacité de toute aide étrangère. Et une situation militaire instable dans le Sud rend particulièrement risqué tout projet économique de long terme.
Le soutien saoudien à l’armée prend ainsi une dimension différente. Il ne s’agit pas seulement de renforcer une institution appréciée par les partenaires arabes et occidentaux. L’armée est appelée à devenir l’un des instruments essentiels de la restauration de l’autorité de l’État, notamment dans le Sud.
Cette approche rejoint le discours tenu à Beyrouth sur la nécessité de disposer d’un État unique, capable d’assumer la responsabilité de la sécurité et de la décision militaire. Mais elle rencontre immédiatement le problème le plus sensible du paysage libanais : les armes du Hezbollah.
La bataille sociale derrière la bataille des armes
Réduire le rapport de force entre l’État et le Hezbollah à la seule question des missiles et des combattants serait pourtant insuffisant. La puissance d’un parti ne repose jamais exclusivement sur son appareil militaire. Elle dépend également de son implantation sociale, de ses institutions, de sa capacité de mobilisation et des services qu’il peut fournir à son environnement.
C’est ici que la crise économique libanaise devient un problème politique majeur.
La guerre a déplacé des familles et détruit ou endommagé des logements. Des habitants ne peuvent toujours pas retrouver leurs villages dans des conditions normales. Les besoins en hébergement, réparation et reconstruction sont importants. Dans le même temps, les finances publiques libanaises ne permettent pas à l’État de répondre rapidement à l’ensemble des demandes.
Naim Kassem a précisément choisi ce terrain pour annoncer que le Hezbollah participerait directement à l’effort. Le parti entend mobiliser ses propres moyens, les dons et les aides disponibles afin de contribuer à l’hébergement, aux réparations et à la reconstruction. Il appelle parallèlement l’État à remplir ses responsabilités.
La portée politique de cette annonce est évidente, même si son efficacité réelle devra être mesurée sur le terrain. Lorsqu’une famille a perdu son logement, la première institution capable de lui fournir une solution acquiert une importance qui dépasse largement la valeur financière de l’aide.
Dans les régions touchées, la reconstruction devient donc aussi une compétition autour de la présence institutionnelle.
Si l’État est absent et qu’une organisation partisane assure l’hébergement, finance des réparations et accompagne les familles, celle-ci renforce mécaniquement son rôle social. À l’inverse, lorsque les institutions publiques répondent aux besoins, la relation entre le citoyen et l’État se consolide.
C’est pourquoi le redressement économique et la reconstruction peuvent avoir autant de conséquences politiques que les négociations sur les armes.
Le risque d’une explosion sociale
Cette question dépasse le Sud.
Le Liban reste traversé par plusieurs foyers de mécontentement. Les salaires ont perdu une grande partie de leur valeur au cours des années de crise. Le pouvoir d’achat demeure fragile. Les déposants attendent toujours une solution durable à l’argent immobilisé dans les banques. Les services publics sont insuffisants et les dossiers de l’électricité, de l’administration ou des infrastructures restent au cœur des critiques.
Le mécontentement social apparaît désormais jusque dans les discours politiques. Naim Kassem a explicitement affirmé que les citoyens avaient le droit de manifester et de protester contre leurs conditions de vie. Il a mis en cause le gouvernement sur la situation économique, les services publics, l’électricité et les dépôts bancaires.
Cette prise de position mérite d’être regardée au-delà de sa dimension rhétorique. Elle montre que la crise sociale peut devenir un nouveau terrain de confrontation politique.
Une explosion sociale n’avantagerait pas automatiquement le Hezbollah. Le parti est lui-même confronté aux conséquences de la guerre, aux besoins considérables de sa base et à un environnement régional difficile. Mais une crise profonde ne frappe pas tous les acteurs de la même manière.
Les partis disposant d’un réseau local structuré, d’associations, de relais communautaires, de ressources financières et d’une capacité à distribuer directement des aides disposent d’un avantage sur ceux dont l’action dépend presque entièrement d’un État paralysé.
Le paradoxe est donc important : l’appauvrissement du Liban ne signifie pas nécessairement l’affaiblissement proportionnel de toutes les forces politiques. Il peut au contraire accroître la dépendance des populations envers les organisations capables de remplacer ponctuellement les institutions publiques.
C’est dans ce sens que le retour économique saoudien prend une dimension stratégique. Soutenir une économie productive et des institutions capables de fournir des services revient aussi à réduire l’espace abandonné aux appareils parallèles.
Il serait toutefois excessif d’affirmer que Riyad agit explicitement par crainte d’une explosion sociale qui profiterait au Hezbollah. Les éléments disponibles ne permettent pas d’établir une telle motivation comme une position officielle saoudienne. Mais le risque existe dans l’équation libanaise et permet de comprendre pourquoi la stabilisation économique est indissociable de la restauration de l’État.
Yazid bin Farhan attendu à Beyrouth
La visite attendue du conseiller saoudien chargé du dossier libanais, Yazid bin Farhan, devrait permettre de préciser cette orientation.
Son déplacement intervient dans une période particulièrement dense. Il doit coïncider avec les discussions sur l’avenir sécuritaire du Sud et avec la recherche d’une formule permettant d’éviter un vide après la fin de la mission de l’UNIFIL.
Le calendrier n’est pas anodin. Il place Riyad au contact d’un dossier où se rencontrent sécurité, diplomatie et reconstruction. Mais l’Arabie saoudite semble vouloir définir soigneusement les limites de son implication.
Le royaume soutient l’État libanais et l’armée. Il peut participer à l’effort économique. Il peut user de son poids diplomatique auprès de ses partenaires occidentaux et arabes. En revanche, il ne semble pas chercher à se placer directement au centre d’un dispositif militaire international dans le Sud.
Cette distinction permet de comprendre la logique générale : aider le Liban à renforcer ses propres institutions plutôt que créer un mécanisme saoudien de substitution.
Pour Riyad, une implication militaire directe dans un environnement où se côtoient Israël, le Hezbollah, l’Iran, les États-Unis et les Nations unies comporterait des risques importants. Le soutien à l’armée libanaise offre une voie moins exposée et politiquement plus cohérente avec la défense de la souveraineté de l’État.
L’après-UNIFIL, ligne rouge de la prudence saoudienne
La fin programmée de la mission de l’UNIFIL ajoute une urgence particulière.
Le Liban veut éviter qu’un vide sécuritaire s’installe au Sud. Plusieurs pistes sont étudiées pour maintenir une présence internationale sous une forme différente. Mais la définition d’un nouveau dispositif reste complexe. Il faut déterminer son mandat, ses effectifs, son rapport avec l’armée libanaise et son rôle dans la surveillance de la frontière.
Riyad n’aurait pas vocation, dans la configuration évoquée, à fournir directement des forces à un tel mécanisme.
Cette réserve ne signifie pas un désengagement. Elle révèle plutôt une répartition des rôles. La sécurité territoriale devrait revenir à l’armée libanaise. Le dispositif international devrait servir d’accompagnement ou de mécanisme de surveillance. Les partenaires arabes pourraient, eux, contribuer au financement, à l’équipement et à la consolidation de l’État.
Ce schéma répond aussi à une préoccupation saoudienne ancienne : éviter que le Liban ne redevienne le terrain direct d’une confrontation entre puissances régionales.
Le royaume a payé politiquement le prix de ses engagements libanais passés. Une nouvelle stratégie fondée sur les institutions permettrait de maintenir son influence sans renouer avec une logique de confrontation par acteurs interposés.
Reconstruire le Sud sans reconstruire un État parallèle
La reconstruction constituera probablement le test le plus concret de cette politique.
Les destructions sont importantes et les besoins dépassent les capacités immédiates du Trésor libanais. Des familles ont besoin d’un logement avant même que les discussions politiques sur le financement de la reconstruction ne soient achevées. Cette urgence donne un avantage évident aux structures capables de mobiliser rapidement de l’argent.
Le Hezbollah l’a compris. En annonçant son futur programme d’hébergement, il cherche à répondre immédiatement à sa base tout en soulignant l’insuffisance de l’action gouvernementale.
L’État doit donc affronter un double défi. Il doit reconstruire matériellement des villages et reconstruire politiquement sa présence.
Un logement financé par une institution publique n’a pas seulement une valeur immobilière. Il montre que l’État assume une responsabilité. Une route réparée, une école remise en service ou une indemnité versée produit le même effet. À l’inverse, chaque besoin essentiel auquel seules les structures partisanes répondent renforce l’idée que l’État est secondaire.
L’aide saoudienne pourrait trouver ici un terrain particulièrement sensible. Mais sa forme sera déterminante.
Financer directement des institutions publiques n’a pas les mêmes conséquences que distribuer des aides par des réseaux politiques. Soutenir des infrastructures productives n’a pas le même effet qu’un programme ponctuel de secours. Aider les entreprises à exporter crée une autonomie économique que ne crée pas une allocation exceptionnelle.
C’est probablement dans cette distinction entre assistance et capacité économique que la nouvelle stratégie saoudienne peut être la plus significative.
Les exportations, premier test concret
La levée des restrictions sur les exportations libanaises vers l’Arabie saoudite constitue à cet égard un test immédiat.
Le résultat ne se mesurera pas seulement au nombre de tonnes exportées. Il faudra observer si les entreprises libanaises parviennent réellement à reconquérir le marché, si les producteurs agricoles bénéficient de la réouverture et si les obstacles logistiques et réglementaires sont levés.
Le secteur agricole libanais souffre déjà de coûts élevés et d’une concurrence importante des produits importés. La possibilité de retrouver des débouchés solvables dans le Golfe peut améliorer la situation de certaines filières.
Le même raisonnement vaut pour l’agroalimentaire et plusieurs petites industries. Le Liban ne retrouvera pas une croissance durable uniquement par la consommation interne. Son marché est trop petit et son pouvoir d’achat trop affaibli. Il doit retrouver des débouchés extérieurs.
L’Arabie saoudite peut ainsi aider sans nécessairement transférer des milliards au gouvernement.
C’est une forme de soutien moins visible mais qui, si elle fonctionne, réduit la dépendance à l’aide.
L’armée comme deuxième pilier
Après l’économie vient la question militaire.
Riyad affirme son soutien à l’armée libanaise, mais les contours précis d’une nouvelle assistance restent à définir. Les besoins sont pourtant importants. Si l’armée doit élargir son déploiement, contrôler davantage de territoire et devenir l’autorité sécuritaire de référence dans le Sud, elle aura besoin de moyens supplémentaires.
Il ne s’agit pas seulement d’armement lourd. Les besoins portent sur la mobilité, les communications, la surveillance, les infrastructures, les salaires et la capacité de maintenir durablement des unités sur le terrain.
Le soutien international à l’armée doit donc être pensé comme un investissement dans la capacité de l’État.
L’enjeu est également politique. Une armée faible laisse le débat sur la souveraineté dans le domaine des principes. Une armée capable de remplir les missions qui lui sont confiées permet au gouvernement de transformer progressivement ces principes en réalité.
Mais l’aide militaire ne résoudra pas seule le problème des armes du Hezbollah. Celui-ci reste politique avant d’être technique. Une institution militaire mieux équipée ne supprime pas la nécessité d’un accord national sur le rôle de la résistance, les garanties de sécurité et la stratégie de défense.
Riyad semble précisément vouloir éviter de confondre ces deux dimensions : renforcer l’État sans se substituer au dialogue libanais.
Une relation « d’État à État »
La formule qui se dessine correspond finalement à une transformation plus générale de la politique étrangère libanaise.
Nawaf Salam insiste sur des relations conduites par les institutions. Le même principe est défendu dans les rapports avec l’Iran : le Liban veut entretenir des relations avec les États, mais refuse que celles-ci passent par des organisations armées ou par des canaux parallèles.
La relation avec l’Arabie saoudite offre le versant positif de cette doctrine. Commission mixte, gouvernement, armée, commerce et investissements : les instruments mobilisés appartiennent au fonctionnement normal des relations entre deux États.
Cette normalisation est peut-être plus importante que l’annonce d’un nouveau programme d’aide.
Pendant des années, la politique libanaise a été structurée par la question de savoir quel acteur local était soutenu par quelle puissance régionale. La logique recherchée aujourd’hui consiste, au moins officiellement, à replacer l’État au centre de ces relations.
Le succès de cette approche dépendra cependant de sa capacité à produire des résultats perceptibles par la population.
La véritable compétition se joue sur le terrain social
C’est là que se trouve le principal défi.
Le citoyen ne mesure pas la restauration de l’État uniquement à travers les discours sur la souveraineté. Il la mesure au fonctionnement d’une école, à l’électricité disponible, à la possibilité de récupérer son argent, à l’état d’une route ou à l’aide reçue lorsque sa maison a été détruite.
Si les institutions échouent sur ces terrains, la restauration de l’autorité politique restera abstraite.
Le Hezbollah dispose précisément d’une expérience ancienne dans la construction de réseaux sociaux parallèles ou complémentaires à ceux de l’État. Son projet annoncé d’aide à l’hébergement et à la reconstruction montre que cette fonction demeure au cœur de sa relation avec sa base.
Pour les partenaires du Liban, la réponse ne peut donc pas être seulement sécuritaire.
Un État capable de contrôler une frontière mais incapable de soutenir ses citoyens restera fragile. À l’inverse, une amélioration économique sans restauration de l’autorité publique laisserait intact le problème de la souveraineté.
Empêcher que la crise sociale ne redessine le rapport de force
C’est dans cette articulation que le risque d’une explosion sociale prend tout son sens. Une nouvelle vague de pauvreté, de chômage ou de colère contre les institutions ne produirait pas nécessairement un bénéficiaire politique unique. Elle pourrait au contraire nourrir la contestation de l’ensemble des forces traditionnelles. Mais elle favoriserait, sur le terrain, les organisations qui possèdent déjà les moyens de répondre aux besoins immédiats lorsque l’État ne le peut pas.
Le Hezbollah appartient à cette catégorie. Sa capacité à intervenir dans l’hébergement, les réparations et l’aide à son environnement lui permet de transformer une fonction sociale en facteur de résilience politique. Cela ne signifie pas que la crise renforcerait automatiquement le parti. Celui-ci doit lui-même répondre aux attentes considérables d’une population éprouvée par la guerre et les déplacements. Mais la faiblesse de l’État lui laisse un espace que des institutions publiques plus efficaces pourraient réduire.
La question dépasse donc largement la rivalité traditionnelle entre Riyad et Téhéran. Le véritable enjeu est de savoir quel modèle répondra aux besoins des Libanais : celui d’un État financé, réformé et capable d’assurer ses fonctions, ou celui d’un pays où chaque communauté dépend davantage de ses propres structures politiques et sociales.
La réouverture du marché saoudien, la relance de la commission mixte, le soutien annoncé aux institutions et la perspective d’une assistance à l’armée prennent une autre signification lorsqu’ils sont placés dans cette perspective. L’objectif n’est plus seulement d’aider le Liban à traverser une mauvaise passe. Il s’agit de rendre à l’État une capacité d’action dont la disparition progressive a permis aux structures parallèles de devenir indispensables dans certains territoires.
Une stratégie moins spectaculaire, mais potentiellement plus durable
Cette méthode comporte pourtant une faiblesse : elle demande du temps.
Une aide directe produit immédiatement une image politique. Une enveloppe financière peut être annoncée en quelques minutes. Une commission économique, une réforme bancaire ou la reconstruction d’une capacité exportatrice nécessitent des mois, parfois des années.
Or le Liban ne dispose pas nécessairement de ce temps.
Les familles déplacées ont besoin de solutions maintenant. Les producteurs ont besoin de débouchés à la prochaine récolte. Les entreprises doivent payer leurs salariés. Les déposants attendent depuis des années. L’armée doit maintenir ses unités alors que la situation du Sud reste instable.
Toute la difficulté de la nouvelle séquence réside donc dans la combinaison entre urgence et réforme. Si les partenaires internationaux exigent que toutes les réformes soient achevées avant d’apporter un soutien, le pays risque de continuer à se dégrader pendant la période de transition. Mais si l’aide est versée sans condition ni mécanisme de contrôle, les erreurs du passé peuvent se reproduire.
Riyad semble chercher une troisième voie : rouvrir progressivement les circuits économiques tout en réservant les engagements financiers les plus importants à une phase où les institutions libanaises auront démontré leur capacité à fonctionner.
Cette prudence permet également à l’Arabie saoudite de mesurer les résultats avant d’augmenter son engagement.
Le test de la reconstruction
Le Sud sera probablement le premier terrain où cette stratégie pourra être jugée.
Si l’État parvient à organiser le retour des habitants, à reconstruire les infrastructures et à mobiliser des financements internationaux transparents, il démontrera qu’il peut reprendre une fonction longtemps assumée en partie par des structures politiques locales.
S’il échoue, le vide sera rapidement occupé.
Le Hezbollah a déjà annoncé qu’il ne resterait pas spectateur. Son engagement dans l’hébergement et les réparations répond à une urgence réelle, mais il réaffirme simultanément sa place comme acteur social autonome. Cette situation résume le dilemme libanais : les services fournis aux populations sont indispensables, mais chaque fonction exercée durablement hors de l’État contribue aussi à institutionnaliser sa faiblesse.
Pour Riyad, soutenir la reconstruction par les institutions publiques pourrait donc présenter un double intérêt. Il s’agirait d’aider les populations touchées sans reconstruire, parallèlement aux villages, un système politique fondé sur la dépendance envers des structures partisanes.
Mais cela suppose une administration libanaise capable de gérer les fonds, de définir les priorités et d’offrir suffisamment de transparence aux bailleurs. La reconstruction ne pourra pas être durablement financée par la seule bonne volonté diplomatique.
Elle ramène donc le Liban à son autre chantier : la réforme.
L’économie comme instrument de souveraineté
C’est peut-être le principal enseignement du retour saoudien qui se dessine. Au Liban, la souveraineté n’est pas uniquement une question de frontières et d’armes.
Un État incapable de payer correctement ses agents, de faire fonctionner ses services, de protéger les dépôts bancaires ou de reconstruire un village détruit voit nécessairement son autorité s’éroder. D’autres acteurs prennent alors en charge les fonctions qu’il abandonne.
L’économie devient ainsi une composante de la souveraineté.
La réouverture des débouchés saoudiens peut soutenir les entreprises. La coopération avec les institutions financières internationales peut contribuer à reconstruire le système bancaire. Une aide à l’armée peut renforcer la présence de l’État dans le Sud. La reconstruction peut restaurer son lien avec les populations touchées par la guerre.
Aucune de ces mesures ne suffira isolément. Ensemble, elles dessinent cependant une stratégie très différente de la logique consistant à injecter ponctuellement de l’argent dans un système resté inchangé.
L’Arabie saoudite semble revenir au Liban sans vouloir reprendre exactement la place qu’elle y occupait autrefois. Moins de politique par procuration, davantage de relations institutionnelles. Moins de promesses spectaculaires, davantage de commerce et de conditionnalité. Un soutien à l’armée, mais une prudence envers une implication militaire directe au Sud.
La réussite de cette approche dépendra autant de Riyad que de Beyrouth. Le royaume peut rouvrir son marché, encourager les investissements et soutenir l’armée. Il ne peut pas réformer les institutions libanaises à leur place.
Et c’est précisément là que se trouve la limite de toute stratégie extérieure au Liban : les partenaires peuvent renforcer l’État, mais ils ne peuvent pas le remplacer sans contribuer, à leur tour, à son affaiblissement.
Dans un pays où la colère sociale pourrait devenir le prochain front politique, la compétition décisive ne se déroulera peut-être pas autour d’une table diplomatique. Elle se jouera dans les villages du Sud, auprès des déposants, dans les entreprises, les écoles et les services publics. Elle opposera moins deux axes régionaux que deux capacités : celle de l’État à redevenir utile et celle des partis à continuer de l’être à sa place.



