Une trêve dans les transports qui ne règle pas la question des revenus
Le 30 septembre 2026 devait être une journée de mobilisation sociale importante au Liban. Elle s’est finalement ouverte sur une situation plus complexe. Le mouvement annoncé par le transport routier et l’Union générale des travailleurs a été suspendu après des négociations avec les autorités. En revanche, les employés de l’administration publique ont maintenu leur propre mot d’ordre. Ils ont confirmé la grève générale des mercredi 30 septembre et jeudi 1er octobre, ainsi que la fermeture prévue le vendredi suivant. La juxtaposition de ces deux décisions donne une image précise du climat social. Le gouvernement est encore capable de désamorcer certaines mobilisations lorsqu’il place des mesures concrètes sur la table, mais il ne dispose pas d’une réponse générale à l’érosion des revenus. Dans le transport, la suspension du mouvement est intervenue après une longue réunion avec le ministère des Finances. Les représentants du secteur ont insisté sur le fait que la grève n’était pas une fin en soi. Elle constituait un moyen de pression destiné à obtenir l’application des décisions négociées. L’une des mesures les plus précises concerne les chauffeurs publics en situation régulière. Une aide financière mensuelle de 12 millions de livres doit leur être versée à partir du 1er octobre et jusqu’au 31 décembre, dans une première phase. Cette période de trois mois est révélatrice. Elle apporte une réponse immédiate, mais ne constitue pas encore un mécanisme permanent de soutien au revenu. La suspension de la mobilisation ne peut donc être assimilée à la disparition du problème. Elle ouvre plutôt une période de vérification pendant laquelle les syndicats observeront l’exécution des engagements. Le coût du transport reste en effet au centre de l’équation sociale. Pour un chauffeur, la hausse du carburant réduit directement le revenu disponible. Pour un salarié, elle augmente le coût quotidien du trajet vers son travail. Pour une entreprise, elle se répercute sur la livraison et les services. Une augmentation du carburant traverse ainsi plusieurs couches de l’économie avant d’atteindre le prix payé par le consommateur. Le débat sur les transports constitue donc moins une crise sectorielle qu’un révélateur de la difficulté à maintenir le pouvoir d’achat dans une économie où une partie importante des dépenses quotidiennes reste directement ou indirectement liée au dollar.
Le maintien de la grève dans l’administration publique montre en parallèle les limites d’une politique de réponses sectorielles. Les employés ont expressément demandé à leurs collègues de ne pas tenir compte des informations annonçant une annulation générale du mouvement. Cette précision révèle elle-même la fragmentation du front social. La suspension décidée par les organisations du transport ne concernait pas automatiquement la fonction publique. Les agents de l’État continuent de porter un problème qui s’est construit sur plusieurs années : l’effondrement de la valeur réelle des rémunérations, puis l’empilement de mesures destinées à permettre aux administrations de continuer à fonctionner sans reconstruire complètement la politique salariale. Les aides, primes et indemnités ont pu soulager ponctuellement les fonctionnaires. Elles ne remplacent pas nécessairement un salaire dont la valeur réelle est prévisible et dont le montant permet de planifier les dépenses d’un ménage. Cette différence est essentielle. Une aide ponctuelle répond à une urgence. Un salaire définit la valeur durable du travail. Or la crise libanaise a progressivement brouillé cette frontière. Une partie des revenus dépend désormais de mécanismes correctifs créés pour compenser la perte de pouvoir d’achat. Le problème ne peut donc plus être réduit à la question de savoir combien ajouter au revenu du mois suivant. Il porte sur la structure même de la rémunération. Il concerne aussi la capacité de l’État à financer durablement ses employés sans provoquer un nouveau déséquilibre budgétaire. Cette difficulté explique pourquoi les négociations sociales avancent par étapes. Mais elle crée également un risque : chaque secteur qui obtient une amélioration encourage les autres à réclamer une correction comparable. L’État se retrouve alors face à une succession de négociations distinctes alors que la cause fondamentale est commune. Chauffeurs, fonctionnaires et salariés du secteur privé ne disposent pas des mêmes statuts. Ils subissent pourtant tous la même mécanique : lorsque les prix augmentent plus vite que leurs revenus, la stabilité nominale du salaire se transforme en baisse réelle du niveau de vie.
Le coût de la vie devient le véritable thermomètre de la crise
La particularité de la phase actuelle tient précisément au décalage entre les signes de stabilisation monétaire et l’expérience quotidienne des ménages. Pendant les années les plus brutales de l’effondrement, le taux de change constituait le principal thermomètre de la crise. Chaque baisse de la livre produisait presque immédiatement une nouvelle vague de prix. Le lien était visible et compris par tous. La situation est aujourd’hui différente. Une plus grande stabilité du change peut réduire certains mécanismes de panique sans rendre aux ménages le pouvoir d’achat perdu. Dans les supermarchés, les consommateurs continuent de comparer les prix des produits alimentaires et des biens essentiels. Les arbitrages se font sur les quantités, les marques et parfois sur le report d’un achat. Cette évolution est importante parce qu’elle déplace le centre de gravité du problème. La question n’est plus seulement de savoir combien vaut la monnaie nationale. Elle devient : combien de produits un salaire permet-il réellement d’acheter ? Le coût du carburant illustre cette transformation. Même lorsque le prix d’un produit importé ne subit pas de choc spectaculaire lié au change, le transport, l’énergie, le stockage et la livraison peuvent augmenter son coût final. Les commerçants répercutent une partie de ces charges. Les ménages réduisent alors leur consommation. Cette réduction peut à son tour peser sur les entreprises et les commerces, qui vendent moins alors que leurs propres coûts restent élevés. Le pays peut ainsi connaître une forme de stabilité monétaire sans véritable stabilisation sociale. C’est cette distinction qui explique la remontée des revendications. Un travailleur ne mesure pas son niveau de vie uniquement au cours du dollar. Il le mesure au loyer, au panier alimentaire, au carburant, aux frais scolaires, à la santé et aux services indispensables. Lorsque ces dépenses absorbent une part croissante du revenu, le sentiment de crise persiste même si le marché des changes paraît plus calme.
Le risque est d’autant plus important que les solutions temporaires peuvent masquer l’ampleur du problème. L’aide de 12 millions de livres aux chauffeurs publics apporte une réponse identifiable à une catégorie professionnelle. Elle ne modifie pas, à elle seule, l’organisation du transport au Liban. Or l’absence d’un réseau public suffisamment développé rend une grande partie de la population dépendante de la voiture individuelle, des taxis, des services privés ou des transports collectifs routiers. Le coût de la mobilité devient alors une composante directe du salaire nécessaire pour travailler. Un employé peut recevoir une augmentation et en perdre une partie quelques semaines plus tard si le prix du transport progresse. Inversement, contenir artificiellement les tarifs payés par les passagers peut fragiliser les chauffeurs si leurs charges augmentent. Le conflit social se déplace donc d’un acteur à l’autre sans disparaître. Cette mécanique apparaît également dans la fonction publique. Une administration efficace nécessite des employés présents et suffisamment rémunérés. Mais augmenter durablement la masse salariale sans recettes correspondantes peut créer une pression supplémentaire sur les finances publiques. L’État doit donc simultanément améliorer les revenus, augmenter ses recettes et moderniser son fonctionnement. Ces objectifs sont complémentaires à long terme, mais ils peuvent entrer en conflit dans l’immédiat. Les fonctionnaires ont besoin d’une correction maintenant. Les réformes fiscales et administratives produisent leurs effets plus lentement. Cette différence de calendrier explique une partie de la tension. Elle nourrit aussi le sentiment que les salariés supportent immédiatement le coût de l’ajustement alors que les bénéfices des réformes restent futurs. Dans ces conditions, le retour des mouvements sociaux n’est pas un accident. Il traduit une question laissée ouverte depuis l’effondrement : comment reconstruire les revenus après avoir stabilisé une partie des mécanismes monétaires ?
Des solutions par catégorie qui repoussent le problème sans créer de politique salariale
La réponse gouvernementale révèle pour l’instant une préférence pour la négociation au cas par cas. Cette méthode possède un avantage évident. Elle permet d’éviter qu’une série de revendications différentes ne se transforme immédiatement en mouvement social unifié. Les chauffeurs peuvent obtenir une aide spécifique. Les employés publics négocient leurs rémunérations. Les organisations de travailleurs discutent séparément des salaires, du transport ou des prestations sociales. Chaque dossier peut ainsi être ajusté aux contraintes du secteur concerné. Mais cette souplesse possède un coût. Elle produit progressivement un système où les revenus dépendent d’une accumulation de mécanismes distincts, parfois temporaires, dont la cohérence devient difficile à percevoir. La question du salaire minimum reste, dans ce contexte, particulièrement sensible. Une hausse peut améliorer le revenu nominal des salariés les moins payés. Mais si elle intervient sans amélioration de la productivité et sans reprise suffisante de l’activité, certaines entreprises peuvent avoir du mal à l’absorber. Elles peuvent réduire leurs effectifs, augmenter leurs prix ou développer davantage le travail informel. À l’inverse, laisser le salaire minimum trop loin derrière le coût réel de la vie revient à institutionnaliser des rémunérations qui ne permettent plus de couvrir les besoins essentiels. Il n’existe donc pas de chiffre magique. Une politique salariale crédible doit intégrer plusieurs paramètres : prix, activité économique, recettes publiques, situation des entreprises, transport, protection sociale et évolution du coût des services. Elle doit également éviter que chaque correction soit rapidement dépassée par une nouvelle hausse des prix. Le Liban a précisément besoin de passer d’une logique de compensation à une logique de revenu. Tant que les mesures resteront essentiellement correctives, les négociations reprendront chaque fois que l’inflation ou le coût de l’énergie absorbera une partie des gains obtenus.
Cette situation pose aussi une question de justice entre les catégories professionnelles. Un chauffeur public peut bénéficier d’un soutien parce que son secteur dispose d’une organisation capable de négocier. Un employé de l’État peut utiliser l’arrêt du travail pour exercer une pression. Un salarié d’une petite entreprise ou un travailleur informel ne dispose pas nécessairement des mêmes moyens. Il subit pourtant la même hausse du panier alimentaire, du carburant ou des services. Une politique sociale fondée principalement sur la capacité de chaque groupe à obtenir une compensation risque donc d’accentuer les écarts entre ceux qui disposent d’un rapport de force et ceux qui n’en ont pas. C’est ici que les systèmes de protection sociale devraient normalement intervenir. Or leur affaiblissement pendant la crise a renforcé la dépendance aux aides ponctuelles, aux employeurs, aux familles et parfois aux réseaux communautaires. La question des prestations sociales rejoint ainsi celle des salaires. Une rémunération légèrement plus élevée ne suffit pas si une maladie, une scolarité ou une dépense exceptionnelle peut déséquilibrer entièrement le budget d’un ménage. Le conflit salarial est donc aussi un conflit sur la qualité des services publics et des mécanismes collectifs de protection. C’est ce qui rend la situation de 2026 différente d’une négociation classique sur une augmentation de salaire. Il ne s’agit pas seulement de répartir les fruits d’une croissance entre employeurs et salariés. Il faut reconstruire des revenus et des protections après un effondrement qui a profondément modifié les références économiques de la population.
La fonction publique devient un test pour la reconstruction de l’État
Le conflit des employés publics possède, dans ce contexte, une dimension particulière. Le gouvernement affirme vouloir reconstruire les institutions, renforcer le contrôle financier, moderniser l’administration et améliorer les services. Ces objectifs supposent une fonction publique capable de travailler normalement. Or un État ne peut durablement demander à ses agents de porter une réforme institutionnelle si leur rémunération reste au centre d’un conflit permanent. La grève des 30 septembre et 1er octobre ne concerne donc pas seulement les fonctionnaires. Chaque fermeture d’une administration se répercute sur les citoyens et les entreprises. Les dossiers prennent du retard. Les formalités s’allongent. Les investissements peuvent être ralentis. La qualité du service public se dégrade, ce qui renforce à son tour la méfiance envers l’État. Un cercle vicieux peut alors s’installer : des administrations affaiblies fournissent des services moins efficaces ; les citoyens acceptent moins facilement de payer impôts et taxes pour ces services ; les recettes restent faibles ; l’État dispose de moins de moyens pour rémunérer correctement ses employés. Rompre cette mécanique nécessite davantage qu’une augmentation. Il faut définir le nombre d’agents nécessaires, leurs fonctions, leur niveau de rémunération et les objectifs de service. La transformation numérique peut réduire certaines tâches répétitives, mais elle exige elle-même des investissements et des compétences. Elle ne remplace pas automatiquement les fonctionnaires. Au contraire, une administration plus numérique a besoin d’agents capables de gérer des systèmes, vérifier les données et accompagner les citoyens. La réforme salariale devrait donc être liée à une réforme de l’administration, sans que l’une serve de prétexte pour repousser indéfiniment l’autre.
La difficulté politique réside dans le calendrier. Les employés demandent une amélioration immédiate parce que leurs dépenses sont immédiates. Une réforme complète de l’État demande plusieurs années. Les autorités sont donc contraintes de gérer deux temporalités. Elles doivent empêcher l’effondrement du pouvoir d’achat à court terme tout en évitant de créer des engagements financiers impossibles à tenir. Les aides temporaires sont nées de cette contradiction. Elles permettent de gagner du temps, mais elles deviennent problématiques lorsqu’elles se transforment en système permanent. Le cas du transport routier est instructif. Une aide mensuelle jusqu’au 31 décembre peut constituer une passerelle vers un dispositif plus stable. Si aucune solution n’est élaborée avant cette date, la même crise risque simplement de réapparaître à l’approche de 2027. La logique vaut également pour les autres catégories. Le gouvernement ne peut négocier indéfiniment trimestre après trimestre. Il lui faudra définir une politique plus lisible sur les salaires, les indemnités, le transport et les prestations sociales. Faute de quoi chaque échéance budgétaire deviendra une nouvelle confrontation. La stabilité sociale dépendra alors moins de la capacité à empêcher une grève que de la capacité à rendre prévisible le revenu réel des ménages.
Une crise sociale moins spectaculaire que l’effondrement, mais potentiellement plus durable
La nouvelle phase de la crise libanaise pourrait ainsi être moins spectaculaire que celle de l’effondrement monétaire, tout en étant plus difficile à résoudre. Une chute brutale de la monnaie est immédiatement visible. L’érosion du revenu réel agit plus lentement. Elle oblige les ménages à réduire les quantités achetées, à reporter des dépenses, à modifier leurs déplacements ou à renoncer à certains services. Chaque décision prise isolément paraît modeste. Leur accumulation transforme pourtant le niveau de vie. Le risque politique vient précisément de cette accumulation. Les chauffeurs ont suspendu leur mobilisation parce qu’ils ont obtenu des engagements concrets. Les employés publics ont maintenu la leur parce qu’ils estiment que leur dossier n’est pas réglé. D’autres catégories observent ces négociations. Si elles constatent que seule la mobilisation permet d’obtenir une correction, elles peuvent être incitées à adopter la même stratégie. Le gouvernement pourrait alors se retrouver confronté non pas à un mouvement unique, mais à une succession de conflits sociaux. Cette fragmentation rend parfois la crise moins visible nationalement. Elle ne la rend pas moins profonde. Elle peut même l’installer durablement, secteur après secteur.
Le défi consiste donc à éviter que la politique sociale ne devienne une série de trêves achetées pour quelques mois. L’aide de 12 millions de livres aux chauffeurs publics montre qu’une négociation peut produire une mesure concrète. Le maintien de la grève administrative montre immédiatement que cette méthode ne règle pas l’ensemble du problème. La véritable ligne de fracture se situe désormais entre revenu nominal et revenu réel. Tant que les ménages continueront à voir les prix absorber leurs ajustements de salaire, chaque augmentation semblera temporaire. Tant que les entreprises resteront fragiles, elles auront du mal à financer seules une correction durable. Tant que les finances publiques resteront contraintes, l’État cherchera des dispositifs intermédiaires plutôt qu’une refonte complète. Le Liban se trouve ainsi devant une étape différente de celle des premières années de la crise. Stabiliser la monnaie constituait une condition nécessaire pour arrêter l’effondrement. Cette stabilisation ne suffit pas à reconstruire le niveau de vie. La question sociale de 2026 se déplace donc vers un terrain plus difficile : déterminer quel revenu permet réellement de vivre, comment le financer durablement et comment éviter que le coût de la stabilisation ne soit supporté principalement par ceux dont les salaires ont déjà perdu l’essentiel de leur ancienne valeur.



