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Liban : la balance des paiements se retourne

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Le retournement est spectaculaire. À fin juillet 2026, la balance des paiements du Liban, mesurée par la variation des avoirs extérieurs nets du système financier, affiche un déficit cumulé de 2,319 milliards de dollars, contre un excédent de 8,920 milliards un an plus tôt. L’écart atteint 11,239 milliards de dollars. La comparaison brute exagère toutefois la dégradation réelle des flux de devises, car les statistiques intègrent désormais l’or monétaire de la Banque du Liban et donc ses variations de valeur. Le signal économique reste néanmoins préoccupant : le déficit intervient alors que le pays est retombé en récession, que le déficit commercial s’est encore creusé et que le tourisme, l’un des principaux pourvoyeurs de dollars frais, a subi le choc de la guerre.

Les chiffres de juillet présentent néanmoins une inflexion. Les avoirs extérieurs nets de la Banque du Liban ont progressé de 367,9 millions de dollars sur le mois et ceux des banques commerciales de 168,8 millions. L’amélioration mensuelle atteint ainsi 536,7 millions de dollars. Elle coïncide avec le retour saisonnier de la diaspora et le redressement partiel de l’activité touristique. La question est désormais de savoir si juillet marque le début d’une stabilisation ou seulement une parenthèse estivale dans une année où les besoins de financement extérieur du Liban ont nettement augmenté.

Un retournement de 11,2 milliards de dollars

La décomposition des données publiées par la Banque du Liban permet de mieux mesurer le phénomène. Entre janvier et juillet 2026, les avoirs extérieurs nets de la banque centrale ont reculé de 3,287 milliards de dollars. Ceux des banques commerciales ont, à l’inverse, augmenté de 967,7 millions. Le solde des deux composantes produit le déficit cumulé de 2,319 milliards.

IndicateurFin juillet 2025Fin juillet 2026Variation
Balance des paiements selon les NFA+8,920 Md$-2,319 Md$-11,239 Md$
NFA de la BDL, cumul 2026-3,287 Md$
NFA des banques, cumul 2026+0,968 Md$
Variation mensuelle des NFA en juillet+0,537 Md$
Réserves liquides de la BDL fin juillet11,53 Md$
Or de la BDL fin juillet37,45 Md$

La comparaison avec 2025 nécessite cependant une précaution majeure. Depuis janvier 2024, conformément à une décision du Conseil central et aux recommandations méthodologiques du Fonds monétaire international, les avoirs extérieurs de la BDL pris en compte comprennent l’or monétaire, les titres étrangers détenus par la banque centrale ainsi que les devises et dépôts auprès des correspondants étrangers et organisations internationales.

Cette modification gonfle mécaniquement l’effet des variations du cours de l’or sur la balance des paiements calculée à partir des NFA. BLOMInvest précise d’ailleurs que la forte progression des avoirs extérieurs nets de la BDL observée précédemment s’expliquait principalement par l’appréciation du stock d’or.

L’excédent de 8,92 milliards de dollars enregistré à fin juillet 2025 ne correspondait donc pas à 8,92 milliards de dollars de capitaux nouveaux entrés au Liban. Symétriquement, l’écart de 11,24 milliards avec 2026 ne représente pas une fuite équivalente de dollars.

Cette correction méthodologique est essentielle, mais elle ne suffit pas à écarter le signal négatif. Une fois neutralisé l’effet spectaculaire de la comparaison avec l’or, les autres indicateurs montrent eux aussi une dégradation de la position extérieure de l’économie.

Le déficit commercial atteint déjà 8,65 milliards de dollars

Le premier problème se trouve dans le commerce extérieur. Au premier semestre 2026, les importations libanaises ont atteint environ 10,1 milliards de dollars, en hausse de 5,6 % sur un an. Les exportations ont suivi la direction inverse : elles sont tombées autour de 1,4 milliard, soit une baisse de 14,1 %.

Le déficit commercial a ainsi atteint 8,65 milliards de dollars, contre 7,87 milliards au premier semestre 2025. Il s’est creusé de 786,6 millions, soit 10 % en un an.

Cette évolution est particulièrement défavorable parce qu’elle se produit pendant une récession.

En période de forte croissance, une augmentation du déficit commercial peut résulter d’une accélération des investissements et de la consommation. Les entreprises importent davantage de machines et de matières premières, les ménages consomment davantage et l’activité crée parallèlement des revenus supplémentaires.

La situation libanaise de 2026 est différente. La Banque mondiale prévoit une contraction du PIB réel de 6,4 %, après une croissance estimée à 4,2 % en 2025. Malgré cette chute de l’activité, les importations augmentent et les exportations diminuent.

Autrement dit, la récession n’a même pas produit la compression des importations qui accompagne habituellement une forte contraction de la demande intérieure.

Le Liban doit donc trouver davantage de dollars pour financer ses achats extérieurs au moment même où son économie produit moins.

Le taux de couverture des importations par les exportations illustre cette faiblesse. Sur la base des données du premier semestre, les exportations ne financent qu’environ 14 % des importations. Pour chaque tranche de 100 dollars de marchandises achetées à l’étranger, l’économie libanaise n’en finance donc qu’environ 14 par ses ventes de biens.

Le reste doit être couvert par les services, le tourisme, les transferts de la diaspora, les investissements et les autres flux financiers.

C’est ici que le déficit de la balance des paiements devient beaucoup plus significatif.

La guerre frappe précisément les sources de dollars

Le modèle extérieur libanais a toujours reposé sur un paradoxe : le pays importe beaucoup plus de marchandises qu’il n’en exporte, mais compense une partie de cet écart par des entrées de capitaux et de revenus provenant de l’étranger.

Avant 2019, le système bancaire jouait un rôle central. Les taux d’intérêt élevés et la confiance dans la parité fixe attiraient les dépôts, notamment ceux de la diaspora. Les banques plaçaient une partie de ces dollars auprès de la Banque du Liban, qui finançait elle-même l’État et défendait le taux de change.

Ce modèle s’est effondré lorsque les entrées nouvelles n’ont plus suffi à financer les engagements accumulés.

Depuis la crise, le mécanisme est différent mais la dépendance aux dollars extérieurs demeure. Le tourisme, les transferts des expatriés et l’économie en espèces ont remplacé une partie de l’ancien circuit bancaire. Les dollars arrivent davantage directement dans l’économie et beaucoup moins par l’intermédiation bancaire traditionnelle.

La guerre de 2026 touche précisément ce nouveau modèle.

La Banque mondiale estime que le conflit déclenché en mars a amputé de 10,4 points de pourcentage la croissance qui aurait pu être enregistrée en son absence. Elle identifie le tourisme et la consommation privée parmi les principaux canaux de transmission du choc.

La saison touristique estivale a certes permis un redressement par rapport au printemps, mais elle n’a pas compensé les pertes accumulées. Les annulations, les perturbations aériennes et l’incertitude sécuritaire ont réduit les recettes attendues.

Le problème devient alors macroéconomique : le Liban continue d’avoir besoin de milliards de dollars pour payer ses importations, tandis qu’une des principales sources d’entrées de devises est fragilisée.

11,53 milliards de réserves liquides, et non 49 milliards

La distinction entre l’or et les réserves réellement mobilisables devient ici déterminante.

À fin juillet, les réserves extérieures liquides de la Banque du Liban atteignaient environ 11,53 milliards de dollars. La valeur du stock d’or avoisinait parallèlement 37,45 milliards.

Additionner les deux donne une image patrimoniale impressionnante, proche de 49 milliards de dollars. Mais économiquement, les deux catégories ne remplissent pas la même fonction.

Les 11,53 milliards de réserves liquides peuvent participer à la gestion monétaire et aux besoins en devises de la banque centrale. L’or est protégé par la législation libanaise et ne peut pas être librement vendu par la BDL. Sa hausse de valeur renforce le bilan patrimonial de l’institution, mais ne crée pas automatiquement des dollars utilisables pour financer les importations ou intervenir sur le marché des changes.

Cette distinction explique pourquoi un pays dont l’or vaut plus de 37 milliards de dollars peut simultanément rester vulnérable à une diminution de ses entrées de devises.

Elle explique aussi pourquoi l’évolution des réserves liquides est probablement plus importante, à court terme, que la valeur totale des actifs extérieurs.

Entre fin juin et fin juillet, celles-ci sont restées globalement stables, passant d’environ 11,55 à 11,53 milliards de dollars après un recul durant la première quinzaine puis une remontée de 86 millions pendant la seconde.

Cette stabilité constitue un point favorable. Elle signifie que le déficit cumulé des NFA ne s’est pas traduit par une ponction équivalente sur les réserves liquides de la banque centrale.

Mais elle doit être replacée dans un environnement où le besoin de dollars augmente.

La stabilité de la livre dépend aussi de ces entrées

La livre libanaise reste remarquablement stable autour de son niveau actuel malgré la guerre, la récession et l’inflation. Cette stabilité constitue l’une des principales ruptures avec les premières années de la crise.

Elle repose cependant sur un équilibre particulier.

La Banque mondiale souligne que le taux de change a été soutenu par l’utilisation des réserves et par une politique de liquidité en livres beaucoup plus restrictive. La banque centrale évite notamment de recréer les volumes de monnaie nationale qui avaient alimenté la dépréciation et l’inflation pendant les premières années de la crise.

La dollarisation massive réduit également la demande de livres. Une part importante des salaires privés, des loyers, des achats et des transactions est désormais directement libellée en dollars.

Ce système stabilise le taux de change, mais il ne supprime pas la contrainte extérieure. Il la déplace.

Une économie dollarisée a besoin d’un flux régulier de dollars physiques et bancaires. Si les recettes touristiques, les transferts ou d’autres entrées diminuent durablement tandis que les importations restent élevées, les tensions réapparaissent ailleurs : sur les réserves, la liquidité, la consommation ou les prix.

La Banque mondiale avertit d’ailleurs que le taux de change pourrait subir de nouvelles pressions si les entrées extérieures diminuent ou si les chocs liés au conflit persistent.

Le déficit de la balance des paiements devient donc moins le signal d’une dévaluation immédiate qu’un indicateur de la marge disponible pour maintenir la stabilité actuelle.

Les banques améliorent leurs NFA, mais ne financent toujours pas l’économie

La progression de 967,7 millions de dollars des avoirs extérieurs nets des banques commerciales depuis le début de l’année pourrait apparaître comme une bonne nouvelle pour le secteur financier.

Elle doit elle aussi être interprétée avec prudence.

En juillet, les créances des banques sur le secteur financier non résident ont augmenté de 210,8 millions de dollars pour atteindre 5,9 milliards. Les autres avoirs extérieurs ont progressé de près de 78 millions, à 2,93 milliards, et les portefeuilles de titres non résidents de 75,7 millions, à 1,7 milliard.

Parallèlement, les dépôts de clients non résidents atteignaient 21,25 milliards de dollars.

Cette amélioration de la position extérieure ne signifie pas que le système bancaire libanais a retrouvé son fonctionnement normal.

Le crédit reste extrêmement faible et les banques continuent de porter les conséquences de la crise de 2019. S&P relevait récemment que les dépôts des clients non résidents, autour de 21 milliards de dollars en juin, restent très inférieurs aux quelque 43 milliards enregistrés fin 2017. La dollarisation des dépôts approche par ailleurs 98 %.

Un autre chiffre montre l’ampleur de la rupture. Les lettres de crédit ouvertes pour financer les importations n’ont représenté qu’environ 21,3 millions de dollars au premier semestre 2026. Rapporté à plus de 10 milliards de dollars d’importations, ce montant est marginal.

Le commerce extérieur fonctionne donc largement hors des mécanismes bancaires traditionnels.

Six ans après le début de la crise, le Liban finance ses importations, son commerce et une partie de son activité par une économie de dollars frais et de liquidités plutôt que par un système normal de crédit.

C’est l’une des raisons pour lesquelles la balance des paiements doit aujourd’hui être lue différemment de celle d’avant 2019.

Juillet apporte 537 millions : amélioration ou simple effet saisonnier ?

La donnée la plus encourageante du rapport de juillet se trouve finalement dans l’évolution mensuelle.

Les NFA de la BDL ont progressé de 367,9 millions de dollars et ceux des banques de 168,8 millions. Le solde positif atteint donc 536,7 millions de dollars.

Cette amélioration intervient au cœur de la saison estivale, lorsque les expatriés libanais reviennent traditionnellement en nombre et injectent des devises dans l’économie.

Il serait donc prématuré d’y voir un retournement structurel.

Si août confirme une nouvelle amélioration malgré une saison touristique inférieure aux attentes, le déficit accumulé au premier semestre pourrait commencer à se résorber. Si les NFA recommencent à se dégrader après la période estivale, juillet apparaîtra plutôt comme l’effet temporaire des entrées saisonnières.

C’est ce qui rend les prochaines données particulièrement importantes.

Le problème extérieur du Liban ne se résume pas au déficit de 2,319 milliards de dollars annoncé pour juillet. Ce chiffre est fortement influencé par une méthodologie qui intègre l’or et rend la comparaison avec 2025 spectaculaire. Les données réelles de l’économie fournissent cependant un diagnostic plus préoccupant : un déficit commercial de 8,65 milliards de dollars en seulement six mois, des importations en hausse de 5,6 %, des exportations en baisse de 14,1 %, une économie attendue en contraction de 6,4 % et des recettes touristiques affectées par la guerre.

Dans ce contexte, la question n’est plus seulement de savoir si la balance des paiements est positive ou négative sur un mois. Elle est de savoir si le modèle économique apparu depuis 2019 — dollarisation, transferts de la diaspora, tourisme et financement en espèces des importations — peut continuer à générer suffisamment de devises pour compenser un déficit commercial structurel, sans reconstituer les déséquilibres financiers qui ont conduit à la crise.

Les chiffres d’août apporteront un premier élément de réponse. Ils permettront surtout de déterminer si les 536,7 millions de dollars gagnés en juillet correspondent à une amélioration de la position extérieure ou au dernier effet d’une saison estivale qui, cette année, n’a pas fourni au Liban les recettes qu’il espérait.

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