Les banques commerciales libanaises ont terminé juillet 2026 avec 100,42 milliards de dollars d’actifs consolidés, en recul de 2,18 % sur un an et de 1,84 % depuis décembre 2025. Derrière cette baisse relativement modérée se cache toutefois une réalité beaucoup plus sévère : le système bancaire reste massivement dollarisé, les dépôts continuent de s’éroder et le crédit au secteur privé a presque disparu. Surtout, les 85,09 milliards de dollars de dépôts en devises ne correspondent pas à 85,09 milliards de dollars frais et immédiatement disponibles. L’essentiel reste constitué d’anciens dépôts bloqués depuis la crise de 2019, les « lollars », tandis que la part réellement liquide demeure beaucoup plus faible.
Un bilan de 100,42 milliards de dollars, mais une capacité bancaire très réduite
Le bilan consolidé des banques commerciales atteignait 8 987,77 milliers de milliards de livres libanaises à fin juillet. Converti au taux officiel de 89 500 livres pour un dollar, ce montant équivaut à 100,42 milliards de dollars. À fin décembre 2025, les actifs s’élevaient à 9 156,11 milliers de milliards de livres, soit 102,30 milliards de dollars au même taux de conversion.
La contraction atteint donc environ 1,88 milliard de dollars depuis le début de l’année. Sur douze mois, les actifs ont diminué de 2,18 %, puisqu’ils représentaient 9 188,30 milliers de milliards de livres en juillet 2025. Ce recul prolonge la lente compression d’un secteur bancaire qui, depuis 2019, ne remplit plus pleinement ses fonctions traditionnelles de collecte de l’épargne, de transformation des dépôts et de financement de l’économie.
La valeur totale du bilan doit par ailleurs être interprétée avec prudence. Un actif bancaire comptabilisé en dollars ou converti au taux officiel n’est pas nécessairement un actif liquide, recouvrable à sa valeur faciale ou immédiatement disponible pour rembourser les déposants. Dans le cas libanais, cette distinction est centrale en raison des pertes accumulées sur les placements auprès de la Banque du Liban, de l’exposition à la dette publique et de l’absence, jusqu’à présent, d’une restructuration bancaire complète.
| Indicateur | Juillet 2026 | Variation |
|---|---|---|
| Actifs consolidés | 100,42 milliards $ | -2,18 % sur un an |
| Dépôts clientèle | 86,23 milliards $ équivalent | -3,36 % sur un an |
| Dépôts en devises | 85,09 milliards $ | -1,87 % depuis décembre |
| Dépôts en livres | 101 720 milliards LBP | -8,61 % depuis décembre |
| Crédits au privé | 5,01 milliards $ équivalent | -7,76 % sur un an |
| Fonds propres comptables | 5,38 milliards $ | +12,59 % sur un an |
| Ratio crédits/dépôts | 5,81 % | 6,09 % en juillet 2025 |
Les dépôts tombent à 86,23 milliards de dollars
Les dépôts totaux de la clientèle ont reculé de 1,96 % depuis le début de 2026 pour atteindre 7 717,29 milliers de milliards de livres à fin juillet. Au taux officiel, cela représente environ 86,23 milliards de dollars. Un an plus tôt, les dépôts atteignaient 7 985,92 milliers de milliards de livres, ce qui correspond à une baisse annuelle de 3,36 %.
La ventilation par catégorie montre que les dépôts des résidents restent largement dominants. Ils atteignent 5 756,54 milliers de milliards de livres, soit environ 64,32 milliards de dollars au taux officiel. Les dépôts des non-résidents s’élèvent à 1 901,80 milliers de milliards de livres, soit environ 21,25 milliards de dollars, tandis que les dépôts du secteur public atteignent environ 659 millions de dollars.
Depuis décembre, les dépôts des résidents ont baissé de 2,22 %, ceux des non-résidents de 0,75 % et ceux du secteur public de 13,55 %. Cette dernière baisse est la plus forte en pourcentage, mais elle porte sur un encours beaucoup plus faible que les dépôts privés. La tendance générale reste celle d’une érosion graduelle des ressources bancaires, alimentée notamment par les retraits permis sous les circulaires de la Banque du Liban et par la faible capacité du secteur à attirer durablement de nouveaux dépôts.
85,09 milliards en devises : le chiffre qui prête le plus à confusion
À fin juillet, les dépôts en devises étrangères atteignaient 85,09 milliards de dollars. Ils ont diminué de 1,87 % depuis décembre, soit une baisse de 1,62 milliard de dollars, et de 179,9 millions de dollars sur le seul mois de juillet. Les dépôts en livres, eux, ont reculé de 8,61 % depuis décembre pour tomber à 101 720 milliards de livres, soit environ 1,14 milliard de dollars au taux officiel.
Cette structure porte le taux de dollarisation des dépôts à 98,68 %. En pratique, presque tout le passif de dépôt du système bancaire libanais est donc libellé en devises, principalement en dollars. Mais ce taux de dollarisation ne signifie pas que les banques détiennent l’équivalent de 98,68 % de leurs dépôts sous forme de liquidités en dollars accessibles aux clients.
Le point essentiel est que la statistique des dépôts en devises agrège des catégories économiquement très différentes. Elle comprend les anciens dépôts en dollars soumis aux restrictions depuis 2019, communément appelés « lollars », mais aussi les comptes en « fresh dollars », alimentés par des fonds entrés dans le système après la crise ou par certains mécanismes de restitution prévus par la Banque du Liban.
Lollars et fresh dollars : deux dollars qui ne valent pas la même chose
Un lollar est une créance bancaire libellée en dollar, mais dont le déposant ne peut pas disposer librement comme d’un dollar en espèces ou d’un dollar transférable à l’étranger. Depuis 2019, les banques ont limité les retraits et les transferts sur ces anciens comptes. Leur valeur économique dépend donc des mécanismes de retrait, des circulaires applicables et du rythme auquel les déposants peuvent récupérer leurs fonds.
Le fresh dollar est différent. Il correspond en principe à de l’argent nouveau, déposé après le début de la crise ou transféré depuis l’étranger, et qui reste disponible en dollars ou transférable selon les conditions du compte. C’est ce type de dépôt qui fonctionne encore comme un véritable dépôt bancaire en devises dans le sens économique du terme.
La dernière ventilation détaillée disponible de la Banque du Liban indiquait qu’en novembre 2025, les dépôts qualifiés de « fresh » atteignaient environ 5 milliards de dollars. Mais 3,2 milliards de ce montant correspondaient déjà à des soldes issus des mécanismes des circulaires 158 et 166. Autrement dit, seulement environ 1,8 milliard de dollars pouvait alors être assimilé à de nouveaux dépôts pleinement liquides et indépendants des mécanismes de restitution d’anciens avoirs.
Ces chiffres ne permettent pas de connaître exactement la ventilation de juillet 2026, car la Banque du Liban ne publie pas dans son bilan mensuel une série séparant les anciens dollars des nouveaux dollars. Ils donnent néanmoins un ordre de grandeur utile. Si le stock de fresh deposits restait proche de 5 milliards de dollars, environ 80 milliards des 85,09 milliards de dépôts en devises seraient encore constitués d’anciens dépôts ou de soldes non comparables à de nouveaux dollars libres.
Une estimation utile, mais qui ne doit pas être confondue avec une donnée officielle
Le calcul est simple : 85,09 milliards de dépôts en devises, moins environ 5 milliards de fresh deposits, donne autour de 80,09 milliards de dollars d’anciens dépôts et autres soldes non frais. Dans cette hypothèse, les fresh dollars ne représenteraient qu’environ 5,9 % des dépôts en devises, contre environ 94,1 % pour les autres dépôts.
Mais même cette estimation surestime probablement la liquidité réellement nouvelle du système. Si l’on retranche des 5 milliards de fresh deposits les 3,2 milliards provenant des soldes des circulaires 158 et 166 observés en novembre 2025, la part réellement nouvelle et pleinement liquide était alors proche de 1,8 milliard de dollars. Rapportée aux 85,09 milliards de dépôts en devises de juillet, cette somme représenterait à peine un peu plus de 2 %.
Il faut donc distinguer trois niveaux. Le premier est le montant comptable des dépôts en devises, soit 85,09 milliards de dollars. Le deuxième est le stock de comptes classés comme fresh, qui était proche de 5 milliards de dollars à la dernière date détaillée disponible. Le troisième est la partie réellement nouvelle et sans lien avec les mécanismes de restitution d’anciens dépôts, qui était nettement plus faible.
Cette distinction explique pourquoi il serait erroné de présenter les 85,09 milliards de dollars comme une réserve de liquidités bancaires. La majeure partie reste une créance des déposants sur un système qui ne peut toujours pas honorer intégralement ces engagements à leur valeur faciale.
Depuis 2019, près de la moitié des dépôts ont disparu des bilans
La comparaison avec la situation d’avant-crise donne la mesure du choc. En juin 2019, les dépôts bancaires atteignaient environ 172,1 milliards de dollars. À fin juillet 2026, ils ne représentent plus qu’environ 86,23 milliards de dollars au taux officiel.
La contraction approche ainsi 85,9 milliards de dollars, soit près de 50 % du stock de dépôts. Elle s’explique par une combinaison de retraits, de conversions, de remboursements de prêts avec des dépôts bloqués, de dépréciation des dépôts en livres et de réduction progressive des soldes anciens au fil des mécanismes instaurés par la Banque du Liban.
Les dépôts en devises ont eux aussi fortement reculé. Ils étaient proches de 123,1 milliards de dollars en juin 2019 et atteignent aujourd’hui 85,09 milliards. La baisse dépasse donc 38 milliards de dollars, soit près de 31 %.
Ce recul ne signifie cependant pas que 38 milliards de dollars en espèces sont sortis des banques. Une partie du mouvement traduit des opérations comptables, des compensations entre prêts et dépôts, ainsi que des remboursements progressifs à des taux ou selon des modalités qui ne correspondent pas toujours à une restitution intégrale en dollars frais.
Le crédit s’effondre à seulement 5,01 milliards de dollars
L’autre chiffre majeur de juillet concerne les prêts au secteur privé. Leur encours a reculé de 3,63 % depuis décembre pour atteindre 448 470 milliards de livres, soit environ 5,01 milliards de dollars. Sur un an, la baisse atteint 7,76 %.
Les crédits en devises représentent à eux seuls environ 4,86 milliards de dollars, après une diminution de 4,49 % depuis décembre. Les crédits en livres atteignent 13 930 milliards de livres, soit environ 156 millions de dollars au taux officiel. Ils ont certes progressé de 33,71 % depuis le début de l’année, mais leur poids reste marginal dans le bilan global.
Le ratio des crédits aux dépôts est tombé à 5,81 %, contre 5,91 % en décembre et 6,09 % en juillet 2025. Autrement dit, pour 100 dollars équivalents de dépôts enregistrés dans les banques, moins de 6 dollars correspondent désormais à des prêts au secteur privé.
Ce ratio est exceptionnellement faible pour un système bancaire normal. Une banque collecte traditionnellement des dépôts afin d’en transformer une partie en crédits aux ménages et aux entreprises. Au Liban, cette fonction d’intermédiation est devenue presque résiduelle.
Les prêts ont chuté de plus de 90 % depuis l’avant-crise
Avant l’effondrement financier, les crédits bancaires au secteur privé atteignaient environ 54,5 milliards de dollars en septembre 2019. Avec seulement 5,01 milliards à fin juillet 2026, le stock a donc diminué d’environ 49,5 milliards de dollars.
Cela correspond à une contraction supérieure à 90 %. Cette évolution est beaucoup plus sévère que la baisse des dépôts et illustre le changement de nature du secteur bancaire libanais. Les banques continuent de gérer des comptes et des paiements, mais elles financent très peu l’investissement, le logement, la consommation ou le besoin en fonds de roulement des entreprises.
Le ratio des crédits en devises aux dépôts en devises atteint seulement 5,71 %, contre 6,05 % un an plus tôt. Pour les prêts en livres, le ratio remonte à 13,70 %, mais cette hausse s’explique surtout par la faiblesse extrême de la base de dépôts en monnaie nationale et par une hausse ponctuelle de certains crédits, notamment envers le secteur financier résident.
La disparition du crédit bancaire a contribué à pousser une partie croissante de l’économie vers l’autofinancement, le paiement comptant et les circuits de financement hors banque. Les entreprises qui investissent doivent davantage compter sur leurs fonds propres, leurs actionnaires, des transferts de l’étranger ou des prêteurs privés.
La remontée des fonds propres ne signifie pas encore recapitalisation
Les comptes de capital des banques ont progressé de 9,33 % depuis le début de l’année pour atteindre 481 630 milliards de livres, soit environ 5,38 milliards de dollars. Sur un an, la hausse atteint 12,59 %, et juillet a enregistré une augmentation mensuelle importante de 29 600 milliards de livres, soit environ 331 millions de dollars.
Cette progression pourrait donner l’impression d’une amélioration rapide de la solidité bancaire. Une lecture détaillée montre toutefois qu’elle provient largement d’effets de valorisation comptable. En juillet, la hausse du capital principal a notamment bénéficié d’une augmentation de la valeur comptable du portefeuille d’Eurobonds libanais et de titres étrangers détenus par les banques.
Une augmentation des fonds propres liée à la revalorisation d’actifs n’équivaut pas à une injection de capital frais par les actionnaires. Elle ne signifie pas non plus que les pertes accumulées depuis 2019 ont été absorbées. La solvabilité réelle des établissements ne pourra être correctement évaluée qu’après reconnaissance des pertes, valorisation réaliste des actifs et définition d’un cadre de restructuration.
Le contraste reste d’ailleurs considérable entre 5,38 milliards de dollars de fonds propres comptables et plus de 86 milliards de dollars de dépôts. Ce rapport ne suffit pas, à lui seul, à mesurer un déficit de capital, mais il montre pourquoi la qualité et la valorisation des actifs constituent une question centrale.
Le taux officiel donne une unité de compte, pas une valeur de récupération
L’utilisation du taux de 89 500 livres pour convertir le bilan permet de comparer les différentes lignes comptables. Elle ne résout toutefois pas le problème fondamental de la valeur économique des actifs et des passifs.
Ainsi, 100,42 milliards de dollars d’actifs comptables ne peuvent être mis directement en regard de 86,23 milliards de dollars de dépôts pour conclure que le système dispose d’un excédent suffisant. Certains actifs peuvent être difficiles à recouvrer, fortement décotés ou liés à des contreparties elles-mêmes en difficulté.
Le même raisonnement vaut pour les dépôts. Un lollar de 100 000 dollars reste comptabilisé comme une créance en dollars, mais sa disponibilité immédiate pour le client est très différente de celle d’un compte fresh de 100 000 dollars. L’existence d’une unité de compte commune ne supprime donc pas la différence de liquidité et de valeur économique.
C’est cette asymétrie qui rend les statistiques bancaires libanaises particulièrement difficiles à lire sans retraitement. Elles décrivent correctement les écritures comptables, mais elles ne disent pas à elles seules combien de dollars réels les déposants peuvent récupérer ni combien de liquidités les banques peuvent mobiliser immédiatement.
Les fresh dollars reviennent, mais ils ne réparent pas encore le système
L’activité sur les comptes frais montre néanmoins qu’une petite partie de l’intermédiation bancaire recommence à fonctionner. À fin juillet 2026, 76 180 chèques en fresh dollars avaient été compensés depuis la mise en place du nouveau système de clearing, pour une valeur cumulée d’environ 960,7 millions de dollars.
Ce chiffre représente un flux de paiements depuis 2023 et non un stock de dépôts. Il ne faut donc surtout pas l’ajouter aux 5 milliards de fresh deposits ni l’utiliser pour estimer directement les sommes présentes sur les comptes. Il montre cependant que des dollars réellement utilisables circulent de nouveau à travers les banques.
La Banque du Liban a créé un système de compensation séparé pour ces chèques afin de distinguer les fonds frais des anciens dépôts. Cette séparation institutionnelle confirme elle-même qu’un dollar fresh et un ancien dollar bancaire ne peuvent pas être analysés comme un seul et même produit financier.
La progression de ces instruments traduit une reprise limitée de certains services bancaires. Elle ne constitue pas encore un retour de la confiance suffisant pour restaurer le crédit ou attirer des dizaines de milliards de dollars de nouvelle épargne.
Juillet montre surtout un secteur qui continue de se contracter
Les chiffres de juillet 2026 décrivent donc moins un secteur bancaire de 100 milliards de dollars qu’un système toujours en phase de réduction. Les actifs reculent, les dépôts diminuent et les crédits se contractent plus vite encore. La hausse des fonds propres comptables apporte un signal positif limité, mais elle ne change pas le problème central de valorisation des actifs et de remboursement des déposants.
Le chiffre de 85,09 milliards de dollars de dépôts en devises reste le meilleur exemple du décalage entre statistique comptable et réalité économique. La très grande majorité de ce montant n’est pas constituée de nouveaux dollars librement mobilisables. À la dernière ventilation détaillée disponible, les comptes fresh représentaient seulement quelques milliards de dollars et leur partie réellement nouvelle était encore plus faible.
Le prochain enjeu sera donc moins de savoir si le bilan bancaire varie de quelques points de pourcentage d’un mois à l’autre que de déterminer comment les pertes seront reconnues et réparties. Tant qu’un cadre de restructuration ne permettra pas de distinguer clairement les actifs recouvrables, les lollars, les fresh dollars et les pertes à absorber, les 100,42 milliards de dollars affichés par les banques resteront davantage une photographie comptable qu’une mesure de leur capacité financière réelle.

