Un même objectif, mais des méthodes qui s’éloignent
Entre Baabda et Maarab, le désaccord ne porte pas encore sur les grands principes affichés par les deux camps. Joseph Aoun et Samir Geagea défendent tous deux le monopole des armes par l’État. Ils soutiennent aussi le renforcement de l’armée et des institutions. Pourtant, leur manière d’atteindre ces objectifs les éloigne progressivement. Les divergences portent désormais sur le rythme, les moyens et la conduite politique de cette transition. Naharnet, le 7 septembre 2026, rapporte que Samir Geagea a demandé aux responsables de l’État de prendre des mesures concrètes si le Hezbollah ne procède pas rapidement au démantèlement de son appareil militaire. Le chef des Forces libanaises a dénoncé les tergiversations, les retards et les solutions partielles. Il a aussi réclamé un État capable de gouverner et d’imposer ses décisions. Ces critiques visent une méthode que Maarab juge trop prudente. Elles touchent donc directement la présidence, même lorsque Joseph Aoun n’est pas toujours nommé. Le chef de l’État privilégie une démarche plus progressive. Il cherche à préserver le rôle de l’armée, les équilibres internes et la voie des négociations. Cette méthode a pris une importance supplémentaire avec la reprise des discussions avec Israël et l’aggravation de la situation au Liban-Sud. Les deux pôles peuvent ainsi défendre le même principe tout en s’opposant sur sa mise en œuvre. Pour Maarab, le temps consacré au dialogue risque de permettre au Hezbollah de conserver une partie de son dispositif. Pour Baabda, une confrontation interne mal maîtrisée pourrait au contraire menacer la stabilité du pays. Cette différence était déjà perceptible plusieurs mois auparavant. Elle est devenue plus nette avec la guerre, les négociations et les engagements pris par l’État sur le monopole des armes.
Le rapprochement observé en juillet n’a donc pas supprimé les divergences. An-Nahar, le 10 juillet 2026, rapportait que Samir Geagea s’était rendu à Baabda à la tête d’une importante délégation du bloc de la République forte. Il avait alors affirmé que l’État devait être seul à décider de la manière de traiter la présence israélienne. Joseph Aoun avait, pour sa part, défendu la poursuite de la voie des négociations. Cette rencontre avait donné l’image d’une convergence sur le retour de la décision stratégique aux institutions. Lebanon24, le 11 juillet 2026, relevait toutefois que les relations entre Baabda et Maarab avaient longtemps été gérées par des contacts indirects. Le député Melhem Riachy jouait notamment un rôle de messager entre Joseph Aoun et Samir Geagea. Le média décrivait déjà un accord sur l’objectif général, accompagné d’approches différentes concernant la vitesse nécessaire pour l’atteindre. Deux mois plus tard, cette différence est devenue plus politique. Les Forces libanaises ne veulent plus seulement rappeler leur position sur les armes. Elles demandent des résultats et mettent en cause le rythme de l’action institutionnelle. Le discours prononcé par Geagea le 6 septembre marque à cet égard une étape. Al-Quds Al-Arabi, le 6 septembre 2026, rapporte qu’il a demandé la dissolution des branches militaires et sécuritaires des organisations armées, en visant en premier lieu le Hezbollah. Selon lui, le monopole des armes constitue d’abord une exigence libanaise. Il estime que l’État doit agir si le Hezbollah ne le fait pas lui-même. Le débat entre Baabda et Maarab se déplace ainsi du principe vers l’exécution. C’est précisément sur ce terrain que le fossé commence à se creuser.
Joe Rajji devient le symbole visible du malaise
Le cas du ministre des Affaires étrangères Joe Rajji a donné une expression institutionnelle à cette tension. Rajji appartient au contingent ministériel soutenu par les Forces libanaises. Sa place dans la conduite de la diplomatie est donc suivie de près à Maarab. Or son absence de plusieurs séquences diplomatiques importantes a provoqué l’irritation de Samir Geagea. Naharnet, le 7 septembre 2026, rapporte la réponse du Premier ministre Nawaf Salam aux critiques formulées sur une marginalisation du ministre. Salam a rappelé que la Constitution confie au Conseil des ministres la définition de la politique générale du gouvernement, y compris en matière étrangère. Il a également affirmé être en coordination permanente avec Joe Rajji. Selon le Premier ministre, la composition des délégations officielles dépend de la nature et du programme de chaque déplacement. Cette mise au point montre que le dossier dépasse une simple question de protocole. Pour les Forces libanaises, l’enjeu concerne la place réelle du ministère des Affaires étrangères dans des négociations devenues essentielles pour l’avenir du pays. Pour Baabda et le Sérail, il s’agit aussi de préserver la capacité de la présidence et du gouvernement à conduire des dossiers sensibles sans que chaque déplacement devienne un enjeu de partage partisan. Joe Rajji se retrouve ainsi au centre d’une divergence plus large sur la fabrication de la politique étrangère.
La critique formulée par Geagea est d’autant plus sensible que la diplomatie libanaise occupe désormais une place centrale dans les rapports avec Washington et dans les négociations avec Israël. La question n’est donc pas uniquement de savoir qui accompagne Joseph Aoun lors d’une visite. Elle concerne le lieu où se définit la ligne extérieure du Liban. Maarab considère que le ministre des Affaires étrangères doit occuper pleinement son rôle institutionnel. Le camp présidentiel défend une lecture où le chef de l’État conserve une place centrale dans les grandes négociations. Cette différence alimente le soupçon politique. Les Forces libanaises craignent qu’une diplomatie menée autour de Baabda ne réduise l’influence d’un ministre qui exprime des positions particulièrement fermes sur le Hezbollah et la souveraineté. Le pouvoir peut, à l’inverse, considérer qu’une négociation aussi sensible exige une marge de manœuvre qui dépasse les positions d’un parti. Le désaccord devient alors institutionnel autant que politique. Il touche aux compétences, mais aussi à la confiance entre les partenaires du pouvoir.
Le malaise n’a pourtant pas entraîné une rupture des communications. MTV Lebanon, le 3 septembre 2026, rapporte que Joseph Aoun a reçu Melhem Riachy à Baabda. Le député de la République forte était envoyé par Samir Geagea. La rencontre a porté sur les affaires politiques, nationales et administratives, mais aussi explicitement sur les relations entre les Forces libanaises et la présidence. Le choix de Riachy est significatif. Il joue depuis longtemps un rôle de liaison entre Maarab et Baabda. Sa visite montre que les deux côtés cherchent encore à gérer leurs différends par un canal direct. Elle confirme aussi l’existence d’un sujet suffisamment sérieux pour que la relation elle-même figure au programme de la rencontre. Cette séquence empêche donc de parler d’une rupture. Elle montre plutôt une relation entrée dans une phase de clarification. Les deux camps continuent de communiquer, mais ils doivent désormais gérer des divergences qui apparaissent publiquement.
Le Hezbollah au cœur de la divergence stratégique
Le dossier des armes reste le point le plus important. Sur le principe, Joseph Aoun et Samir Geagea se retrouvent autour du monopole de l’État. La différence tient à la manière de passer de cette position à son application. Maarab réclame une action plus rapide. Baabda doit intégrer davantage de contraintes. Le chef de l’État doit notamment tenir compte de la capacité du Hezbollah à mobiliser sa base, de la situation militaire au Sud et du risque d’un affrontement interne. Les frappes israéliennes ajoutent une autre contrainte. Reuters, le 6 septembre 2026, rapporte que Joseph Aoun a dénoncé une « escalade dangereuse » après des bombardements israéliens ayant touché plusieurs secteurs du Liban-Sud. Le président a demandé aux États-Unis et à la communauté internationale d’intervenir. Dans ce contexte, Baabda considère la négociation comme un instrument destiné à limiter la guerre et à restaurer progressivement l’autorité de l’État. Cette priorité ne correspond pas entièrement au calendrier voulu par les Forces libanaises.
Naharnet, le 7 septembre 2026, rapporte que Geagea a rejeté ce qu’il considère comme des tergiversations et des demi-mesures. Il a demandé un État souverain sur son territoire et sur ses décisions. Son discours vise directement le maintien d’un appareil militaire autonome du Hezbollah. Mais il contient aussi une critique de ceux qui, selon lui, retardent l’application des décisions déjà prises. Cette nuance est importante. Les Forces libanaises ne se présentent pas comme opposées au pouvoir actuel. Elles cherchent plutôt à pousser ce pouvoir vers une application plus rapide de ses propres engagements. Geagea peut ainsi soutenir Joseph Aoun sur le principe des négociations ou du monopole des armes, puis critiquer sa méthode. Cette position permet à Maarab de conserver un pied dans la majorité politique tout en renforçant son identité d’opposition sur les dossiers souverainistes.
Cette stratégie comporte aussi une dimension électorale. Les Forces libanaises veulent apparaître comme le parti qui demande l’application sans compromis du principe d’un seul État et d’une seule armée. Elles ne peuvent donc laisser Baabda occuper seul cet espace politique. À mesure que Joseph Aoun place la souveraineté et le monopole des armes au centre de son mandat, les deux pôles se retrouvent en concurrence sur un terrain voisin. La convergence idéologique peut paradoxalement produire une rivalité politique. Si le président obtient des avancées par la négociation, Baabda peut revendiquer le succès de la méthode graduelle. Si les négociations s’enlisent, Maarab peut affirmer que ses avertissements étaient justifiés. La relation dépend ainsi des résultats obtenus sur le terrain.
De l’entente présidentielle à une relation sous surveillance
La tension actuelle prend un relief particulier lorsqu’elle est comparée au début du mandat. Les Forces libanaises avaient soutenu l’élection de Joseph Aoun en janvier 2025. Elles avaient ensuite accueilli favorablement la formation du gouvernement de Nawaf Salam. Le nouveau pouvoir apparaissait alors comme une occasion de restaurer les institutions après des années de paralysie. Les attentes de Maarab étaient élevées. Elles portaient notamment sur la souveraineté, les réformes et le contrôle des armes. Le temps écoulé transforme aujourd’hui ces attentes en critères d’évaluation. Plus les objectifs annoncés tardent à produire des résultats, plus les Forces libanaises se donnent la liberté de critiquer.
La relation a déjà connu des phases de tension et d’apaisement. MTV Lebanon, le 16 janvier 2026, rapportait un long appel entre Joseph Aoun et Samir Geagea consacré notamment au monopole des armes. Selon les informations du média, cet échange avait contribué à apaiser des tensions apparues auparavant entre Baabda et Maarab. Cette séquence montre que les désaccords actuels ne sont pas entièrement nouveaux. La relation fonctionne par cycles. Une divergence publique apparaît, puis des canaux politiques cherchent à la contenir. La visite de Melhem Riachy le 3 septembre semble répondre à la même logique. Elle intervient quelques jours avant le discours très ferme de Geagea. Le maintien du contact n’a donc pas empêché le chef des Forces libanaises d’élever le ton.
La nature de cette relation explique aussi pourquoi chaque désaccord prend rapidement une dimension nationale. Joseph Aoun n’est pas le chef d’un parti politique. Il occupe la présidence et doit composer avec des forces aux intérêts opposés. Samir Geagea dirige, lui, l’une des principales formations chrétiennes et un bloc parlementaire important. Les deux hommes ne répondent donc pas aux mêmes contraintes. Maarab peut demander une position plus nette et en faire un élément de mobilisation politique. Baabda doit mesurer les conséquences institutionnelles de chaque décision. Cette différence de fonction produit nécessairement des rythmes distincts.
La diplomatie et les réformes ouvrent un second front politique
Le désaccord ne se limite plus aux armes du Hezbollah. Le discours de Geagea du 6 septembre a également porté sur le fonctionnement de l’État et les réformes. Naharnet, le 7 septembre 2026, rapporte que Nawaf Salam a répondu aux critiques du chef des Forces libanaises sur le rythme des réformes financières. Le Premier ministre a défendu le travail engagé par son gouvernement. L’échange montre que la critique de Maarab vise désormais plus largement le bilan du pouvoir issu de 2025. Baabda n’est donc pas seule concernée. Le Sérail est également placé sous pression.
Cette évolution change la position des Forces libanaises. Le parti dispose de ministres au gouvernement, mais il cherche en même temps à se démarquer des lenteurs qu’il lui attribue. Cet équilibre devient plus difficile lorsque les échéances politiques se rapprochent. Les ministres proches des Forces libanaises doivent défendre leur action. Le parti veut cependant conserver la possibilité de critiquer les choix qui ne correspondent pas à sa ligne. Joe Rajji incarne parfaitement cette situation. Sa présence au gouvernement permet aux Forces libanaises d’influencer la politique extérieure. Sa marginalisation supposée permet aussi à Maarab de dénoncer un fonctionnement qu’elle juge contraire à la logique institutionnelle.
Les prochains échanges entre Baabda et Maarab dépendront donc de dossiers très concrets. La place de Joe Rajji dans les prochaines missions diplomatiques sera observée. Le rythme d’application des décisions concernant les armes le sera davantage encore. La conduite des négociations avec Israël constitue un troisième test. Le 10 juillet 2026, An-Nahar rapportait que Geagea avait affirmé depuis Baabda que l’État devait être seul à décider dans les dossiers décisifs. Cette position reste compatible avec celle de Joseph Aoun. Elle contient pourtant une exigence : que l’État exerce effectivement cette prérogative. C’est sur l’écart entre la décision annoncée et son application que Maarab construit désormais sa critique.
La relation reste ainsi traversée par deux mouvements opposés. Le premier pousse à la coopération. Baabda et Maarab partagent plusieurs objectifs concernant la souveraineté et les institutions. Ils disposent aussi de canaux réguliers de communication. Le second nourrit la distance. Les Forces libanaises jugent le pouvoir trop lent, contestent la gestion de certains dossiers diplomatiques et veulent une application plus rapide du monopole des armes. La présidence doit, elle, gérer une équation qui inclut le Hezbollah, l’armée, les négociations avec Israël et la stabilité intérieure. Le passage de Melhem Riachy à Baabda, le 3 septembre 2026, illustre cette double réalité. Le canal n’est pas rompu. Mais le simple fait que la relation entre la présidence et les Forces libanaises ait constitué un sujet explicite de la rencontre montre qu’elle nécessite désormais une gestion politique à part entière.


