Le Liban tente de remettre de l’ordre dans un secteur qui s’est développé beaucoup plus vite que sa réglementation. Les ministres de l’Intérieur et des Municipalités, Ahmad Hajjar, des Travaux publics et des Transports, Fayez Rasamny, et de l’Énergie et de l’Eau, Joe Saddi, ont adopté une décision commune encadrant l’installation des systèmes photovoltaïques d’une puissance inférieure à 1,5 mégawatt. Publiée mercredi 9 septembre et relayée jeudi par le ministère de l’Intérieur, elle impose notamment une procédure auprès des municipalités, l’intervention d’ingénieurs agréés et des contrôles liés à la structure des bâtiments, à l’électricité et à la sécurité publique.
Cette réglementation intervient après une transformation spectaculaire du paysage énergétique libanais. La capacité photovoltaïque décentralisée est passée de 78 MW en 2019 à environ 1 190 MW en 2024. En cinq ans, elle a donc été multipliée par plus de quinze. Ce développement n’a pas résulté d’une transition énergétique organisée par l’État, mais largement de l’effondrement de l’électricité publique. Ménages et entreprises ont investi directement dans les panneaux, batteries et onduleurs afin de réduire leur dépendance aux générateurs privés.
Le nouveau texte cherche à encadrer cette révolution énergétique déjà accomplie. Il doit améliorer la sécurité des installations et clarifier les responsabilités. Mais il introduit aussi des démarches administratives supplémentaires dans un marché qui s’était précisément développé en dehors d’un appareil public incapable de fournir suffisamment d’électricité.
Une autorisation locale pour les installations de moins de 1,5 MW
La décision concerne les installations photovoltaïques dont la puissance de production reste inférieure à 1,5 MW. Ce seuil couvre la quasi-totalité des installations résidentielles, mais également des projets beaucoup plus importants sur des immeubles, commerces, exploitations agricoles, établissements industriels ou autres installations privées.
Le propriétaire, l’occupant légal ou son mandataire devra déposer une demande auprès de la municipalité concernée. Dans les localités dépourvues de municipalité, le dossier sera remis au caïmacam.
Plusieurs documents devront accompagner la demande. Le texte prévoit notamment un formulaire spécifique ainsi qu’une attestation de responsabilité signée par un ingénieur en structures inscrit à l’Ordre des ingénieurs de Beyrouth ou de Tripoli. Une seconde attestation devra provenir d’un ingénieur électricien ou électromécanicien également inscrit à l’un des deux ordres.
Une attestation relative aux servitudes et à l’urbanisme, délivrée par les services de la Direction générale de l’urbanisme, complète les principales exigences administratives.
La distinction entre les responsabilités est importante. L’Ordre des ingénieurs ne délivrera pas l’autorisation. Son rôle se limite à authentifier les signatures des ingénieurs figurant sur les plans et conventions. La décision finale appartient à la municipalité ou au caïmacam, qui doit vérifier le respect des conditions administratives, urbanistiques et techniques ainsi que des exigences de sécurité publique.
Les Forces de sécurité intérieure et les polices municipales seront chargées de constater les installations réalisées en violation du dispositif.
Une fois l’autorisation accordée, le bénéficiaire disposera d’un an pour réaliser les travaux. Passé ce délai, l’autorisation deviendra automatiquement caduque et une nouvelle demande devra être introduite.
Une réglementation qui arrive après l’explosion du solaire
L’importance du texte apparaît davantage lorsqu’on observe ce qui s’est produit depuis le début de la crise financière.
En 2019, le Liban ne comptait qu’environ 78 MW de photovoltaïque décentralisé. La capacité est passée à 92 MW en 2020, puis 206 MW en 2021. L’accélération devient spectaculaire en 2022 : le pays atteint alors 869 MW. En 2023, le total grimpe à 1 081 MW, avant d’atteindre environ 1 190 MW en 2024, selon le Plan national d’action pour les énergies renouvelables 2025-2030.
| Année | Solaire photovoltaïque décentralisé |
|---|---|
| 2019 | 78 MW |
| 2020 | 92 MW |
| 2021 | 206 MW |
| 2022 | 869 MW |
| 2023 | 1 081 MW |
| 2024 | 1 190 MW |
L’année 2022 constitue le véritable point de rupture. En douze mois, environ 663 MW supplémentaires ont été installés. L’augmentation ralentit ensuite, mais le changement structurel est déjà acquis.
Cette progression ne peut être comprise sans la crise d’Électricité du Liban. Avec l’effondrement financier de 2019, la pénurie de devises et l’incapacité de l’État à financer normalement les achats de combustible, la production publique s’est effondrée. Les ménages ont dû choisir entre de longues coupures et des abonnements coûteux auprès des générateurs privés.
La hausse du prix des carburants après la suppression des subventions a encore modifié le calcul économique. Un système solaire nécessitait un investissement initial important, mais il permettait ensuite de réduire la facture du générateur.
Des dizaines de milliers de ménages et d’entreprises ont fait ce choix sans attendre une stratégie publique.
Le résultat est exceptionnel à l’échelle du système électrique libanais. La production renouvelable représentait seulement 2,6 % de l’électricité effectivement fournie en 2018. Sa part atteignait 21,6 % en 2024, solaire et hydraulique principalement.
Cette évolution constitue l’une des rares transformations massives de l’économie libanaise depuis le début de la crise qui ait été financée principalement par l’investissement privé des ménages et des entreprises.
La sécurité des bâtiments devient un véritable enjeu
Cette croissance extrêmement rapide a cependant produit son propre risque.
Une installation photovoltaïque n’est pas un simple appareil électroménager. Les panneaux ajoutent une charge permanente sur les toitures. Les structures métalliques doivent résister au vent. Le câblage transporte des courants continus importants. Les batteries, lorsqu’elles existent, nécessitent des conditions adaptées d’installation et de ventilation.
Ces questions prennent une dimension particulière au Liban, où une partie du parc immobilier est ancienne et où les modifications non contrôlées des bâtiments sont fréquentes.
L’obligation de faire intervenir un ingénieur en structures répond directement à ce risque. Celui-ci doit engager sa responsabilité sur la capacité du bâtiment à supporter l’installation. L’intervention d’un ingénieur électricien ou électromécanicien doit parallèlement réduire les risques liés aux raccordements.
La multiplication très rapide des entreprises solaires avait également créé un marché extrêmement hétérogène. À côté de sociétés spécialisées sont apparus de nombreux installateurs disposant de niveaux de qualification très variables.
Le Lebanese Center for Energy Conservation maintient d’ailleurs une liste d’entreprises recommandées et procède à leur évaluation. En 2026, cette qualification continue d’être régulièrement actualisée, précisément afin d’améliorer la qualité des installations et la confiance des consommateurs.
Le nouveau mécanisme déplace toutefois une partie de la responsabilité vers les ingénieurs et les collectivités locales. En cas d’installation défaillante, les documents permettront théoriquement d’identifier plus clairement les responsabilités professionnelles.
Le coût administratif peut devenir le principal reproche
Cette amélioration de la sécurité a une contrepartie : elle rend l’installation plus complexe.
Le particulier devra désormais constituer un dossier, solliciter des ingénieurs, obtenir une attestation d’urbanisme et attendre l’accord de la municipalité ou du caïmacam avant de commencer les travaux.
Chaque étape peut générer un coût.
Pour une grande installation commerciale de plusieurs centaines de kilowatts, ces frais resteront probablement faibles par rapport au montant du projet. Pour un ménage qui souhaite installer quelques panneaux sur son toit, la situation est différente. Les honoraires professionnels et les démarches peuvent représenter une part non négligeable de l’investissement.
C’est probablement sur ce terrain que la nouvelle réglementation sera réellement jugée.
Une procédure rapide, standardisée et peu coûteuse peut professionnaliser le secteur sans ralentir son développement. Une procédure lente ou différente d’une municipalité à l’autre pourrait au contraire décourager les petites installations et favoriser les travaux non déclarés.
La capacité des municipalités constitue également une interrogation. Toutes ne disposent pas des mêmes ressources techniques et administratives. Certaines collectivités importantes peuvent traiter des dossiers complexes. Des municipalités plus petites, particulièrement dans les régions rurales, disposent de moyens beaucoup plus limités.
Le recours au caïmacam dans les localités sans municipalité permet de couvrir juridiquement l’ensemble du territoire. Il ne garantit pas à lui seul la rapidité du traitement.
Un cadre provisoire en attendant le régulateur de l’électricité
Le caractère le plus révélateur de la décision se trouve peut-être dans son fondement juridique.
Le texte précise que ces règles s’appliqueront jusqu’à la publication des procédures et normes correspondantes par l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité, conformément à l’article 26 de la loi 462 de 2002.
Cette mention résume une partie de l’histoire du secteur électrique libanais.
La loi 462, adoptée il y a près d’un quart de siècle, prévoyait la création d’un régulateur indépendant. Pendant des années, cette institution n’a pas été effectivement mise en place, bloquant une partie des réformes prévues pour le marché électrique.
L’installation de l’Autorité de régulation constitue donc un changement important. Mais les règles techniques définitives restent encore à produire dans plusieurs domaines.
La décision commune des trois ministères sert ainsi de dispositif transitoire : elle crée immédiatement des règles pour un marché qui compte déjà plus d’un gigawatt de capacité, sans attendre l’achèvement de l’ensemble de l’architecture réglementaire.
Ce calendrier illustre une particularité de la transition énergétique libanaise : le marché a précédé l’État.
Les panneaux ont été installés massivement avant que le pays ne dispose d’un cadre institutionnel adapté à leur importance.
Le solaire fournit désormais autant d’énergie qu’un acteur majeur du système
La capacité installée donne également une idée de ce que représente désormais le photovoltaïque.
En 2024, les installations décentralisées ont produit environ 1 706 GWh d’électricité, selon le plan national des énergies renouvelables. La production renouvelable totale, incluant notamment l’hydroélectricité, a atteint 2 223 GWh.
La demande nationale d’électricité était évaluée à 17 278 GWh cette année-là, tandis que l’offre effectivement disponible atteignait seulement 10 290 GWh.
Le solaire décentralisé a donc produit à lui seul l’équivalent d’environ 16,6 % de l’électricité effectivement fournie dans le pays cette année-là. Cette comparaison doit être interprétée avec prudence, car une partie de la production solaire est autoconsommée et ne passe pas par le réseau public. Elle montre néanmoins le poids pris par une technologie qui restait marginale cinq ans auparavant.
Le secteur a également absorbé le choc de la guerre de 2024. Le LCEC estime qu’environ 131 MWc de panneaux photovoltaïques ont été détruits, soit plus de 244 000 panneaux. En parallèle, environ 240 MWc supplémentaires ont été installés durant l’année. Le gain net aurait donc atteint environ 109 MWc malgré les destructions.
Cette résilience explique pourquoi la réglementation devient urgente. Le solaire n’est plus une solution temporaire utilisée par quelques ménages pendant les coupures. Il constitue désormais une composante structurelle de l’approvisionnement électrique national.
Réglementer sans casser l’un des rares investissements qui fonctionne
Le gouvernement doit donc trouver un équilibre délicat.
Le premier objectif est légitime : empêcher que des installations potentiellement dangereuses soient posées sur des bâtiments sans contrôle structurel ou électrique. À mesure que les systèmes deviennent plus puissants, cette surveillance devient indispensable.
Le deuxième enjeu est économique. Le solaire s’est développé précisément parce qu’il permettait aux ménages et aux entreprises de contourner une partie des défaillances du système électrique. Ajouter des délais, des honoraires ou une bureaucratie excessive réduirait cet avantage.
Le troisième concerne l’équité territoriale. Une réglementation dont l’application dépend fortement des capacités administratives des municipalités pourrait créer des différences importantes entre régions. Les procédures devront donc être suffisamment uniformes pour éviter que l’installation soit simple dans une commune et beaucoup plus difficile dans une autre.
Enfin, la question des installations déjà existantes reste importante. Le Liban dispose désormais de centaines de milliers de panneaux installés pendant les années de croissance extrêmement rapide du marché. Le nouveau texte encadre les demandes d’installation, mais le défi de la sécurité ne concerne pas uniquement les futurs projets. Une partie du parc existant pourrait également nécessiter des contrôles, notamment lorsque les travaux ont été réalisés sans étude structurelle ou électrique approfondie.
La décision du 9 septembre marque ainsi une nouvelle étape. Entre 2019 et 2024, la capacité solaire décentralisée est passée de 78 à 1 190 MW parce que les Libanais cherchaient une alternative aux coupures et aux générateurs. L’État intervient désormais pour organiser ce marché après son expansion.
La prochaine étape appartiendra à l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité. Le texte commun des trois ministères est explicitement transitoire. Les normes qu’adoptera le régulateur devront déterminer si le Liban parvient à transformer l’essor solaire né de la crise en véritable composante réglementée de son système électrique, sans rendre plus difficile l’investissement qui a permis son développement.


