La contestation sociale remonte au Liban au moment où l’État dispose probablement de moins de marge pour y répondre. Les militaires retraités ont repris la rue cette semaine, tandis que fonctionnaires et autres catégories du secteur public réclament une nouvelle correction de salaires et de pensions. Le mouvement accompagne l’examen du budget 2027 par le gouvernement de Nawaf Salam. Mais derrière les revendications se trouve une équation autrement plus difficile : l’économie libanaise devrait se contracter de 6,4 % en 2026, l’inflation remonter à 17,5 % et les rémunérations publiques absorbent déjà une part considérable du budget. Toute nouvelle hausse doit donc être financée par davantage de recettes, au risque de reprendre aux ménages par l’impôt une partie de ce que l’État leur accorderait par les salaires.
C’est ce paradoxe qui explique la tension actuelle. Les retraités ont de bonnes raisons de considérer leurs pensions comme insuffisantes. L’effondrement monétaire commencé en 2019 a détruit l’essentiel de leur pouvoir d’achat. Mais l’État n’a plus accès aux mécanismes qui permettaient autrefois de repousser le coût des augmentations. Il ne peut plus emprunter normalement sur les marchés. Il ne peut pas demander à la Banque du Liban de financer indéfiniment ses déficits sans risquer de déstabiliser de nouveau la livre. Et il doit simultanément financer la reconstruction, les services publics, l’armée et une économie frappée par une nouvelle guerre.
La rue réclame donc aujourd’hui une correction que presque tout le monde reconnaît nécessaire, mais que personne n’a encore trouvé le moyen de financer durablement.
Des pensions toujours très loin de leur valeur de 2019
Les manifestations des militaires retraités ne sont pas nouvelles. Elles reviennent depuis plusieurs années avec une régularité qui reflète l’absence de solution structurelle.
Avant la crise, les salaires et pensions publics étaient payés dans une livre maintenue autour de 1 507,5 livres pour un dollar. L’effondrement de la monnaie a fait disparaître cette référence. Même après les multiples indemnités, aides et compléments accordés depuis, la rémunération réelle reste très inférieure à son niveau d’avant 2019.
L’État a progressivement empilé les corrections sans reconstruire la grille salariale.
Le résultat est un système où le salaire administratif officiel ne correspond plus au revenu réellement versé. Aux traitements de base se sont ajoutés des multiplicateurs, des indemnités temporaires, des aides sociales, des allocations de présence et différents compléments.
En février 2026, le gouvernement Salam a encore accordé l’équivalent de six salaires supplémentaires aux employés publics et contractuels, avec les compléments correspondants pour les militaires. L’effort représente entre 700 et 800 millions de dollars par an selon les estimations gouvernementales utilisées lors des discussions budgétaires.
Cette somme est considérable pour le Trésor. Elle reste pourtant insuffisante aux yeux des bénéficiaires.
C’est toute l’anomalie libanaise : une dépense de près de 800 millions de dollars peut peser lourdement sur les finances publiques tout en laissant celui qui la reçoit avec un revenu jugé trop faible pour vivre normalement.
Le problème vient de l’ampleur de l’effondrement subi depuis 2019. Le PIB réel a perdu une part considérable de sa valeur pendant la crise. Les prix ont, eux, été progressivement dollarisés. Le salaire public n’a pas suivi la même trajectoire.
Les militaires retraités se trouvent dans une position particulièrement difficile. Contrairement à certains actifs, ils disposent de moins de possibilités pour compléter leur pension par une autre activité. Ils supportent en revanche les mêmes dépenses de santé, d’alimentation, d’électricité, de transport et de logement que le reste de la population.
Leur colère ne traduit donc pas seulement une revendication catégorielle. Elle montre les limites du modèle utilisé depuis cinq ans : compenser progressivement l’effondrement des revenus sans pouvoir restaurer leur valeur antérieure.
Le Liban est de nouveau entré en récession
La difficulté est aggravée cette année par le retournement brutal de l’économie.
Le Liban avait enregistré en 2025 sa première véritable reprise depuis le début de la crise. La Banque mondiale estime désormais la croissance réelle de cette année-là à 4,2 %. La consommation, le tourisme, les investissements et une certaine stabilisation monétaire avaient permis d’espérer le début d’une normalisation.
La guerre déclenchée en mars 2026 a interrompu cette dynamique.
Dans son dernier rapport économique sur le Liban, publié le 21 août, la Banque mondiale prévoit désormais une contraction du PIB réel de 6,4 % en 2026.
L’écart avec le scénario sans guerre atteint 10,4 points de croissance.
Cela signifie que le problème budgétaire ne se résume pas aux dépenses militaires ou aux destructions. Le conflit réduit aussi la taille de l’économie dont l’État peut tirer ses recettes.
Le tourisme a été frappé. La consommation a reculé. Des populations ont été déplacées. Des logements, entreprises et infrastructures ont été détruits. Les chaînes d’approvisionnement sont perturbées et une partie de l’investissement est reportée.
À cette récession s’ajoute une remontée des prix. La Banque mondiale prévoit 17,5 % d’inflation en 2026, notamment en raison des perturbations logistiques, du coût du transport et de la hausse du pétrole.
Pour les retraités et fonctionnaires, cette inflation réduit encore la valeur des augmentations obtenues quelques mois plus tôt.
Pour le gouvernement, elle rend une nouvelle correction salariale politiquement plus nécessaire tout en la rendant économiquement plus dangereuse.
C’est le cœur de l’impasse.
Augmenter les salaires est possible, les financer durablement beaucoup moins
Dire que l’État ne peut absolument pas augmenter les salaires serait inexact. Il l’a fait en février.
Le véritable problème est ailleurs : il ne peut pas les augmenter durablement à la hauteur des revendications sans trouver plusieurs centaines de millions de dollars de recettes permanentes supplémentaires.
Une augmentation de salaire n’est pas une dépense exceptionnelle. Elle revient chaque mois, puis chaque année. Lorsqu’elle modifie également les pensions, son coût se prolonge sur plusieurs décennies.
Le projet de budget 2027 illustre cette contrainte.
Les dépenses prévues atteignent environ 6,9 milliards de dollars, soit près de 15 % de plus que dans le budget 2026. Les rémunérations et dépenses assimilées représenteraient déjà plus de la moitié du total.
Le ministre des Finances Yassine Jaber a indiqué que les augmentations déjà décidées ajoutaient environ 700 à 800 millions de dollars aux dépenses.
Une nouvelle revalorisation générale ferait donc rapidement basculer l’équilibre budgétaire si aucune recette supplémentaire n’était créée.
Or le gouvernement cherche précisément à présenter un budget sans déficit.
Cette discipline n’est pas seulement destinée à satisfaire le Fonds monétaire international. Elle répond au traumatisme de la crise.
Pendant des années, l’État libanais a financé des déficits structurels par l’endettement. Les banques ont placé une partie massive des dépôts auprès de l’État et de la Banque du Liban. Lorsque le système s’est effondré en 2019, les pertes ont finalement été reportées sur les déposants, la monnaie et l’ensemble de l’économie.
Revenir aujourd’hui à des déficits financés directement ou indirectement par la Banque du Liban ferait courir le risque de recréer une partie de cette mécanique.
La stabilité actuelle de la livre repose notamment sur une politique monétaire restrictive et sur l’absence de financement massif du Trésor par création monétaire.
Le gouvernement est donc pris entre deux contraintes : augmenter les revenus pour préserver le secteur public, sans réouvrir le mécanisme qui avait contribué à l’effondrement.
En février, l’État avait déjà dû taxer pour pouvoir augmenter
La décision prise au début de l’année montre à quel point la marge est étroite.
Lorsque le gouvernement a accepté les six salaires supplémentaires en février, il a simultanément cherché de nouvelles recettes.
Il a décidé une taxe supplémentaire de 300 000 livres sur les 20 litres d’essence et proposé de faire passer la TVA de 11 % à 12 %. Des droits supplémentaires sur les conteneurs ont également été envisagés.
Le message était clair : une hausse permanente des rémunérations devait être accompagnée de recettes permanentes.
Sur le papier, la logique est budgétaire.
Socialement, elle devient beaucoup plus problématique.
La TVA est un impôt sur la consommation. Elle frappe donc les ménages lorsqu’ils dépensent. Une taxe sur l’essence ne touche pas seulement les automobilistes. Elle se transmet au transport, à la distribution et, progressivement, au prix d’une grande partie des marchandises.
L’État peut donc donner 100 dollars supplémentaires à un fonctionnaire tout en augmentant parallèlement ses dépenses mensuelles.
C’est précisément ce mécanisme qui avait provoqué les manifestations de février à Beyrouth et Tripoli.
Le problème reste entier aujourd’hui.
Plus les fonctionnaires obtiennent une correction salariale financée par des taxes sur la consommation, plus une partie de cette correction risque d’être absorbée par la hausse du coût de la vie. Et les ménages du secteur privé, qui ne bénéficient pas nécessairement de l’augmentation, supportent eux aussi les nouvelles taxes.
Une mesure conçue pour résoudre une crise sociale peut donc en créer une autre.
Des recettes publiques en hausse, mais pas une cagnotte disponible
La situation est d’autant plus difficile à comprendre pour les manifestants que les recettes de l’État ont fortement progressé.
Elles sont passées d’environ 3,9 milliards de dollars en 2024 à près de 6 milliards en 2025, selon les données analysées cet été. À première vue, cette hausse pourrait laisser penser que le gouvernement dispose désormais des moyens nécessaires pour restaurer les salaires.
Ce serait aller trop vite.
Une partie de cette progression vient d’une meilleure collecte. Une autre résulte de la revalorisation des taxes, droits et bases fiscales après plusieurs années durant lesquelles une partie des prélèvements était devenue presque symbolique sous l’effet de la dépréciation de la livre.
Ces recettes supplémentaires ne sont pas toutes reproductibles au même rythme.
Surtout, l’État doit faire face à de nouvelles dépenses : guerre, aide aux déplacés, reconstruction, fonctionnement des administrations, besoins de l’armée et remise en état des infrastructures.
La Banque mondiale avertit d’ailleurs que l’amélioration des finances publiques enregistrée en 2025 et au premier semestre 2026 devrait subir une pression croissante au second semestre. La récession ralentit les recettes au moment même où les besoins augmentent.
Le surplus budgétaire enregistré en 2025, estimé à 3,9 % du PIB, ne signifie donc pas que l’État peut créer sans risque plusieurs centaines de millions de dollars de dépenses permanentes supplémentaires.
Une recette exceptionnelle peut financer une dépense exceptionnelle. Elle ne devrait pas servir à créer une obligation salariale qui devra encore être payée en 2028, 2029 ou 2030.
Déposants, Banque du Liban et fiscalité : le second front
Un autre élément nourrit le sentiment d’injustice : le dossier bancaire.
Depuis 2019, les déposants restent privés d’une grande partie de leur épargne. La Banque du Liban finance progressivement certains retraits dans le cadre des mécanismes mis en place depuis la crise.
Il faut ici éviter une confusion.
Les recettes de TVA ou la taxe sur l’essence ne sont pas juridiquement versées dans un fonds destiné à rembourser les déposants. Affirmer que les taxes destinées aux salaires seraient directement « détournées » vers les retraits bancaires serait donc inexact.
Mais l’économie consolidée raconte une histoire plus complexe.
L’État doit équilibrer son budget parce qu’il ne peut plus compter sur le financement monétaire. La Banque du Liban doit parallèlement préserver ses devises, stabiliser la livre et financer les mécanismes permettant aux déposants de récupérer progressivement une partie de leurs fonds.
Les deux institutions puisent donc leurs marges dans une même économie appauvrie.
Plus la Banque du Liban mobilise de ressources pour assurer des retraits sans déstabiliser le change, plus la discipline monétaire devient essentielle. Plus l’État augmente ses dépenses, plus il doit lever de recettes fiscales pour éviter de demander à nouveau un financement monétaire.
La fiscalité, les salaires publics et le remboursement des dépôts ne sont donc pas reliés par une affectation comptable directe. Ils le sont par la même contrainte de ressources.
C’est cette réalité qui alimente une frustration politiquement explosive : les ménages paient davantage d’impôts et de taxes alors que les fonctionnaires estiment ne pas retrouver leur pouvoir d’achat et que les déposants continuent de ne récupérer qu’une fraction de leur épargne.
Le budget 2027 reporte en réalité le problème
Le projet de budget actuellement examiné ne règle pas cette contradiction.
Il intègre le coût des mesures déjà accordées, mais ne prévoit pas, dans sa version initiale, de grande reconstruction supplémentaire de la grille salariale.
Selon les éléments du cadre budgétaire à moyen terme rapportés dans la presse, aucune augmentation comparable ne serait programmée avant plusieurs années.
C’est précisément ce qui inquiète les syndicats.
Pour eux, accepter le budget 2027 en l’état reviendrait à figer des rémunérations déjà insuffisantes alors que l’inflation continue de progresser.
Pour le ministère des Finances, promettre dès maintenant de nouvelles hausses sans recettes identifiées reviendrait à inscrire dans les prochains budgets une charge que l’État ne sait pas financer.
Les deux camps peuvent donc défendre des arguments économiquement cohérents tout en aboutissant à des positions incompatibles.
Les fonctionnaires ne peuvent durablement vivre avec des revenus amputés.
L’État ne peut durablement payer ce qu’il ne collecte pas.
Et augmenter les impôts sur une économie en récession peut réduire encore l’activité dont dépendent les recettes futures.
Une contestation sociale qui dépasse désormais les retraités militaires
C’est ce verrou qui donne aux manifestations actuelles une portée plus large.
Les militaires retraités sont les plus visibles. Leur organisation leur permet de bloquer des axes et de concentrer rapidement la pression autour du Grand Sérail. Mais les mêmes difficultés touchent les fonctionnaires civils, l’enseignement public, l’Université libanaise, la justice et de nombreuses administrations.
Le risque pour le gouvernement n’est donc pas seulement une multiplication des manifestations.
Il est de voir apparaître une coalition de catégories qui ne réclament plus une prime ponctuelle, mais contestent l’ensemble du modèle de sortie de crise.
Depuis 2019, l’État a essentiellement géré les revenus publics par corrections successives. Cette méthode a évité une rupture complète de l’administration. Elle n’a jamais résolu la question du salaire réel.
La récession de 2026 réduit maintenant la possibilité de continuer ainsi.
Le gouvernement Salam doit simultanément éviter une nouvelle crise monétaire, maintenir l’équilibre budgétaire, financer les conséquences de la guerre, soutenir l’armée, avancer dans la restructuration bancaire et empêcher l’effondrement de ses propres services publics.
Les retraités demandent, eux, que l’État commence par respecter une obligation beaucoup plus immédiate : permettre à ceux qui ont travaillé pour lui de vivre de leur pension.
Les discussions ouvertes cette semaine doivent désormais traduire cette contradiction en chiffres. Le ministère des Finances a été chargé d’évaluer le coût des propositions discutées avec les représentants des retraités avant la poursuite de l’examen du budget 2027. C’est ce calcul, plus que les déclarations politiques, qui déterminera si le gouvernement dispose encore d’une marge de compromis ou si la contestation sociale entrera dans une nouvelle phase.



