Le réseau pharmaceutique libanais traverse une nouvelle phase critique. Environ 200 pharmacies ont déjà fermé leurs portes et près de 700 autres seraient aujourd’hui menacées, alors que les officines encore en activité voient leurs marges comprimées par la hausse de leurs coûts, la faiblesse du pouvoir d’achat et les transformations du marché du médicament. Derrière ces difficultés financières apparaît désormais un risque sanitaire : si les fermetures se poursuivent, l’accès aux médicaments pourrait se concentrer dans les grandes agglomérations et devenir plus difficile dans les régions où une pharmacie dessert parfois plusieurs localités.
La crise intervient alors que le secteur a déjà absorbé six années de bouleversements depuis l’effondrement financier de 2019. Dévaluation de la livre, suppression progressive des subventions, explosion du prix des médicaments importés, développement des génériques, baisse du pouvoir d’achat et disparition du crédit bancaire ont profondément modifié l’économie des officines. La progression rapide du paiement électronique ajoute aujourd’hui une nouvelle contrainte : commissions bancaires, délais de règlement et coûts de transaction peuvent réduire une marge déjà étroite.
Pharmacies au Liban : 200 fermetures et 700 officines menacées
Les chiffres rapportés par la presse libanaise donnent la mesure de l’alerte. Environ 200 établissements auraient déjà cessé leur activité et quelque 700 supplémentaires seraient exposés à un risque de fermeture. Rapportés à un réseau national comptant plusieurs milliers d’officines, ces chiffres ne signifient pas la disparition imminente de la pharmacie de proximité. Ils montrent en revanche qu’une partie importante du secteur fonctionne désormais avec une rentabilité insuffisante.
Le problème tient à la structure même de l’activité. Une pharmacie ne fixe pas librement le prix des médicaments qu’elle vend. Celui-ci dépend des mécanismes de tarification et des marges réglementées. Lorsque les coûts d’exploitation progressent plus rapidement que les revenus tirés des ventes, l’officine ne peut pas simplement augmenter ses prix comme le ferait un commerce ordinaire.
Or ces coûts ont fortement augmenté depuis 2019. Les loyers, l’électricité, les générateurs, les abonnements, les logiciels, la sécurité, les équipements et une partie des salaires sont désormais facturés ou indexés sur le dollar. À cela s’ajoute la nécessité de conserver un stock suffisamment large de médicaments, ce qui immobilise une trésorerie considérable.
La dollarisation de fait du médicament a permis de réduire une partie des pénuries provoquées par l’ancien système de subventions. Elle a aussi transféré une part beaucoup plus importante du coût vers les patients et obligé les pharmacies à financer leurs stocks à des prix très supérieurs à ceux de la période précédant la crise.
Le pharmacien se trouve ainsi entre deux contraintes : un patient dont le pouvoir d’achat reste faible et des fournisseurs dont les produits sont largement liés aux devises.
Le médicament a changé d’économie depuis 2019
Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir à l’effondrement du système financier.
Avant octobre 2019, la Banque du Liban maintenait officiellement la livre autour de 1 507,5 livres pour un dollar. Les médicaments importés bénéficiaient ensuite d’un dispositif de financement en devises permettant de limiter leur prix en monnaie locale.
Ce modèle est devenu intenable lorsque les réserves en devises de la banque centrale se sont contractées.
Le Liban importe l’essentiel des médicaments consommés dans le pays, même si une industrie pharmaceutique locale existe. Lorsque les dollars ont commencé à manquer, les importateurs ont rencontré des difficultés pour financer leurs commandes. Les pénuries se sont multipliées et les pharmacies ont vu disparaître de leurs rayons certains traitements courants comme des médicaments destinés aux maladies chroniques.
Le système de subventions a ensuite été progressivement réduit.
Cette évolution était pratiquement inévitable sur le plan financier : continuer à financer les importations au taux artificiel de l’ancienne parité aurait consommé des réserves de devises déjà très affaiblies. Mais la suppression des aides a provoqué une augmentation considérable des prix payés par les patients.
Le secteur est ainsi passé d’une crise de disponibilité à une crise d’accessibilité.
Les médicaments sont davantage disponibles qu’au plus fort des pénuries, mais une partie des ménages éprouve désormais des difficultés à les acheter. Pour les pharmacies, cela signifie que la hausse nominale du chiffre d’affaires ne correspond pas nécessairement à une amélioration de la rentabilité : le prix du stock a augmenté parallèlement.
Des stocks coûteux dans une économie sans crédit
La disparition presque complète du crédit bancaire constitue l’une des différences fondamentales entre une pharmacie libanaise et une officine opérant dans une économie normale.
Une pharmacie doit disposer en permanence de centaines, voire de milliers de références. Certaines tournent rapidement ; d’autres peuvent rester plusieurs mois sur les rayons avant d’être vendues. Il faut pourtant les conserver pour pouvoir répondre aux prescriptions.
Ce stock représente du capital immobilisé.
Avant la crise, une entreprise pouvait utiliser des facilités bancaires, des découverts ou d’autres instruments de financement pour gérer son fonds de roulement. Depuis 2019, ces mécanismes restent extrêmement limités. Beaucoup d’entreprises libanaises doivent financer leur activité avec leur propre trésorerie.
Pour une pharmacie, la difficulté est aggravée par la nature du produit. Elle ne peut pas décider de réduire son catalogue aux seuls médicaments les plus rentables sans affecter directement le service rendu aux patients.
Les produits ont également des dates d’expiration. Un médicament invendu n’est donc pas simplement un stock dormant : il peut devenir une perte.
Cette contrainte favorise mécaniquement les établissements disposant de davantage de capital. Une grande pharmacie située dans une zone densément peuplée peut répartir ses coûts sur un volume de ventes supérieur et renouveler son stock plus rapidement. Une petite officine rurale dispose de beaucoup moins de marge de manœuvre.
C’est là que la crise économique peut progressivement devenir un problème d’accès aux soins.
Le risque d’un désert pharmaceutique dans certaines régions
Deux cents fermetures ne produisent pas le même effet selon leur localisation.
La disparition d’une pharmacie dans un quartier de Beyrouth où plusieurs établissements fonctionnent à quelques centaines de mètres peut être absorbée par le réseau voisin. La fermeture de l’unique officine d’une petite localité de l’Akkar, de la Békaa ou du Sud peut obliger les habitants à parcourir plusieurs kilomètres pour obtenir un traitement.
La question devient particulièrement importante pour les personnes âgées et les patients souffrant de maladies chroniques.
Hypertension, diabète, maladies cardiovasculaires, traitements psychiatriques ou autres pathologies nécessitent souvent des renouvellements réguliers. La pharmacie constitue également, dans de nombreuses régions, le premier point de contact avec le système de santé.
Le pharmacien ne remplace évidemment pas le médecin. Mais dans un pays où une consultation peut représenter une dépense importante, les patients sollicitent fréquemment les officines pour des conseils concernant des symptômes mineurs, l’utilisation d’un médicament ou l’orientation vers un professionnel de santé.
La réduction du réseau augmente donc la distance entre le patient et ce premier niveau d’accès.
Elle peut également accentuer les différences territoriales. Les pharmacies ont naturellement intérêt à s’installer dans les zones où la densité de population et le pouvoir d’achat permettent un volume de ventes suffisant. Si la rentabilité générale du secteur diminue, cette logique devient encore plus forte.
Les zones les moins rentables sont alors les premières exposées.
Le paiement électronique ajoute une nouvelle équation
La progression des paiements par carte et autres moyens électroniques pourrait apparaître comme une modernisation bienvenue dans une économie devenue massivement dépendante des espèces après 2019.
Pour les pharmacies, elle pose néanmoins une question de coût.
Chaque paiement électronique peut donner lieu à une commission ou à des frais liés au prestataire et à la banque. Pris isolément, le pourcentage paraît limité. Appliqué à une activité où la marge sur le médicament est réglementée, il peut devenir significatif.
L’équation est simple : le pharmacien ne peut pas nécessairement répercuter cette commission sur le prix d’un médicament réglementé. Elle est donc absorbée par sa marge.
Le problème devient plus sensible à mesure que la part des paiements électroniques augmente.
Il faut également distinguer chiffre d’affaires et revenu réel. Une officine peut encaisser des montants importants parce que les médicaments sont devenus beaucoup plus chers, tout en conservant une marge faible après le paiement du fournisseur et des charges.
Une commission calculée sur le montant total de la transaction peut ainsi représenter une part sensiblement plus importante du bénéfice que son pourcentage apparent.
Le développement des paiements électroniques présente pourtant des avantages pour l’économie libanaise. Il réduit la dépendance aux espèces, améliore la traçabilité des transactions et peut faciliter la formalisation fiscale. Le problème n’est donc pas le principe du paiement électronique, mais son coût lorsqu’il est appliqué à un produit dont le prix et la marge sont encadrés.
Une adaptation des commissions ou du traitement des paiements pharmaceutiques pourrait devenir nécessaire si l’État souhaite simultanément encourager la numérisation des transactions et préserver le réseau des officines.
Une nouvelle récession fragilise davantage les pharmacies
La situation économique de 2026 réduit encore la capacité du secteur à absorber ces coûts.
La Banque mondiale prévoit désormais une contraction de 6,4 % du PIB libanais cette année, après le retour à une croissance positive en 2025. L’institution estime également que l’inflation pourrait atteindre 17,5 % en moyenne en 2026.
Cette nouvelle récession affecte directement les pharmacies.
Contrairement à une idée intuitive, le médicament n’est pas totalement protégé contre la baisse du pouvoir d’achat. Les patients continuent naturellement d’acheter les traitements indispensables, mais ils peuvent reporter certains achats, rechercher des alternatives moins coûteuses, demander des génériques ou renoncer à des produits considérés comme moins urgents.
La demande devient ainsi plus sensible au prix.
Les produits de parapharmacie, cosmétiques, compléments et soins, qui peuvent apporter aux officines des marges différentes de celles des médicaments réglementés, sont particulièrement exposés à cette contraction de la consommation.
Les pharmacies subissent donc simultanément la hausse de leurs charges et la prudence accrue des ménages.
La concentration du secteur pourrait s’accélérer
Si plusieurs centaines d’officines disparaissent, le marché ne se contractera pas nécessairement dans les mêmes proportions.
Une partie de leur clientèle sera transférée vers les pharmacies restantes.
Les établissements les plus importants, ceux qui disposent d’un emplacement favorable, d’un volume de ventes élevé et d’une trésorerie suffisante pour maintenir des stocks importants peuvent donc sortir renforcés de la crise.
C’est un mécanisme classique de concentration.
Il présente certains avantages économiques : les grandes structures peuvent négocier plus efficacement, automatiser une partie de leur gestion et répartir leurs charges fixes sur davantage de transactions.
Mais appliqué à la pharmacie, ce mécanisme comporte une limite. Une officine n’est pas seulement un commerce. Elle participe au maillage sanitaire du territoire.
La rationalisation économique du réseau peut donc entrer en conflit avec l’objectif d’accès aux médicaments.
Le marché tend naturellement à concentrer les pharmacies là où elles sont rentables. La politique de santé doit au contraire garantir une présence suffisante là où la population en a besoin.
Si les quelque 700 établissements aujourd’hui considérés comme fragiles se trouvent majoritairement dans des zones à faible densité ou à faible pouvoir d’achat, leur disparition aurait un impact beaucoup plus important que leur seule part dans le nombre total de pharmacies.
C’est précisément ce que les autorités sanitaires devront mesurer.
Une crise qui dépasse désormais les pharmaciens
Le débat ne peut donc pas être réduit à la rentabilité d’une profession.
La fermeture d’une entreprise ordinaire entraîne une perte d’activité et d’emplois. Celle d’une pharmacie peut également modifier l’accès territorial à un produit de santé indispensable.
Le gouvernement dispose cependant d’une marge budgétaire très réduite. Dans une économie de nouveau en récession, avec des fonctionnaires et militaires qui réclament eux-mêmes une revalorisation de leurs revenus, une aide publique massive aux pharmacies paraît difficilement envisageable.
Les solutions doivent donc probablement porter davantage sur le fonctionnement du marché : marges, fiscalité, coût des transactions électroniques, conditions d’approvisionnement, développement des médicaments génériques et soutien ciblé aux officines indispensables dans les régions sous-desservies.
Une modification des marges aurait elle-même des conséquences. Si elle se traduit par une hausse du prix final, elle transférerait le coût vers les patients. Si elle est absorbée par les importateurs ou les distributeurs, elle déplacerait la pression vers une autre partie de la chaîne pharmaceutique.
Il n’existe donc pas de solution sans coût.
La priorité consiste d’abord à déterminer où se trouvent les pharmacies menacées, quelles sont leurs difficultés réelles et combien de localités risqueraient de perdre leur dernière officine.
Avec environ 200 fermetures déjà recensées et près de 700 établissements supplémentaires présentés comme menacés, cette cartographie devient urgente. Elle permettra de savoir si le Liban traverse principalement une restructuration économique de son réseau pharmaceutique ou s’il commence à voir apparaître des zones où l’accès physique aux médicaments lui-même est désormais en danger.



