Le gouvernement libanais rouvre un terrain fiscal explosif : celui des services numériques payés par les ménages et les entreprises. Alors que le projet de budget 2027 vient d’être transmis à la présidence du Conseil, plusieurs lectures du texte et réactions de journalistes économiques font état d’un élargissement de la collecte fiscale aux services numériques fournis depuis l’étranger, avec des plateformes comme Netflix, ChatGPT et d’autres abonnements en ligne dans le viseur. Techniquement, il s’agirait moins d’inventer un impôt totalement nouveau que de faire entrer plus systématiquement ces services dans le champ de la fiscalité existante, notamment de la TVA. Politiquement, la nuance risque d’être beaucoup moins audible : au Liban, toute taxe sur les usages numériques réveille immédiatement le souvenir de la « taxe WhatsApp » d’octobre 2019, qui avait servi d’étincelle à une contestation nationale beaucoup plus large.
Le contexte budgétaire explique pourquoi cette piste réapparaît. Le ministre des Finances, Yassine Jaber, a transmis le 31 août le projet de budget 2027 au Conseil des ministres. Le gouvernement cherche à préserver un budget sans déficit apparent, alors que les besoins de financement augmentent. Les dépenses publiques sont désormais estimées à au moins 7 milliards de dollars pour 2027, après une hausse des charges liées aux salaires publics, aux aides sociales, aux besoins créés par la guerre et au fonctionnement des administrations. Dans le même temps, la croissance des recettes attendue en 2026 a été freinée par la reprise des hostilités et le ralentissement de l’activité.
Cette contrainte pousse l’exécutif à chercher des recettes là où elles échappent encore à la collecte. Les services numériques étrangers représentent précisément une zone fiscale difficile à contrôler. Un abonnement payé à une plateforme étrangère ne passe pas nécessairement par un fournisseur établi au Liban. Le paiement peut être effectué par carte, via une boutique d’applications ou directement auprès de l’entreprise étrangère. L’administration fiscale doit donc identifier le fournisseur, déterminer la localisation du consommateur et imposer un mécanisme de collecte à une société qui n’a parfois aucune présence juridique locale.
Le débat porte ainsi sur des services de streaming, de logiciels, de stockage en ligne, de publicité numérique, d’intelligence artificielle ou de plateformes diverses. Netflix et ChatGPT sont devenus les exemples les plus cités parce qu’ils sont largement identifiables par le public, mais l’enjeu potentiel est beaucoup plus large. Toute extension du régime fiscal aux services numériques importés peut concerner des dizaines de plateformes payantes et, à terme, les abonnements professionnels souscrits par les entreprises libanaises.
Une « nouvelle taxe » que le gouvernement présente autrement
Le paradoxe est que des proches du ministère des Finances affirment parallèlement que le budget 2027 ne contient pas de « nouvelles taxes ». Un conseiller du ministre a encore expliqué cette semaine que l’objectif était surtout d’améliorer la perception des taxes et droits existants, de lutter contre l’évasion et de récupérer les recettes qui échappent aujourd’hui au Trésor. Cette présentation est juridiquement compatible avec un élargissement de la collecte de TVA aux services numériques étrangers : le taux peut rester inchangé tout en touchant des opérations qui, dans la pratique, échappaient jusque-là à la perception.
Pour le consommateur, la distinction est toutefois beaucoup moins nette. Si un abonnement Netflix, ChatGPT ou à un autre service en ligne augmente parce qu’une TVA libanaise est désormais ajoutée ou collectée systématiquement, le résultat est une facture plus élevée. L’usager ne distingue pas nécessairement entre une taxe nouvellement créée et l’application nouvelle d’un impôt existant à une dépense qui en était auparavant largement exemptée dans les faits.
Cette ambiguïté alimente déjà les critiques. Des journalistes économiques libanais ont souligné sur les réseaux sociaux que le projet de budget reste très dépendant des prélèvements indirects, c’est-à-dire des taxes supportées par la consommation plutôt que des prélèvements sur les bénéfices, le patrimoine ou les hauts revenus. L’un d’eux a calculé que près de 78,5 % des recettes fiscales prévues proviendraient des taxes indirectes, contre 21,5 % pour les taxes directes. Selon ce calcul, l’État percevrait environ 3,65 dollars de taxes sur la consommation pour chaque dollar provenant des impôts directs.
Le même journaliste relève que les recettes attendues de l’impôt sur les salaires et traitements progresseraient de 66 %, contre environ 22 % pour celles provenant de l’impôt sur les bénéfices. Cette structure renforce l’argument de ceux qui accusent le gouvernement de privilégier les sources de revenus les plus faciles à collecter au lieu de rééquilibrer la fiscalité vers les patrimoines, les bénéfices élevés et les secteurs où l’évasion reste importante.
Plus de cinq millions d’internautes potentiellement concernés
La portée potentielle d’une fiscalité sur les services numériques est considérable au Liban. Le pays comptait environ 5,38 millions d’internautes à la fin de 2025, soit 91,8 % de la population. La question ne concerne donc plus une consommation marginale réservée à une petite catégorie de ménages. Streaming, intelligence artificielle, stockage en ligne, logiciels professionnels et services cloud font désormais partie des usages quotidiens d’une population très largement connectée.
Il n’existe toutefois pas de chiffre public suffisamment précis permettant d’établir le nombre exact d’abonnés libanais à Netflix ou le nombre d’utilisateurs payants de ChatGPT. Les groupes internationaux ne publient généralement pas leurs abonnements marché par marché pour le Liban. Toute estimation précise devrait donc être présentée comme telle et non comme une donnée officielle.
L’enjeu fiscal dépasse d’ailleurs largement ces deux marques. Avec plus de cinq millions d’internautes, le marché potentiel comprend les abonnements aux plateformes de streaming, aux outils d’intelligence artificielle, aux services de stockage, aux logiciels professionnels, aux plateformes de visioconférence et aux applications payantes. Pour le Trésor, même une faible dépense mensuelle moyenne appliquée à plusieurs centaines de milliers d’abonnements peut représenter plusieurs millions de dollars de base taxable chaque année.
À titre d’illustration, si 500 000 abonnements numériques payants étaient soumis à une dépense moyenne de 10 dollars par mois, la valeur annuelle des transactions atteindrait 60 millions de dollars. Avec une TVA de 11 %, le rendement théorique maximal serait d’environ 6,6 millions de dollars par an, avant exemptions, défauts de collecte et différences de consommation. Avec un million d’abonnements, la base taxable atteindrait 120 millions de dollars et la TVA théorique 13,2 millions. Ces chiffres constituent uniquement des scénarios permettant de mesurer l’ordre de grandeur : ils ne correspondent pas à une estimation officielle du nombre d’abonnés.
Cette différence est importante dans le débat politique. Une taxe numérique peut paraître séduisante parce qu’elle est simple à prélever sur des paiements électroniques et difficile à contourner pour les consommateurs. Son rendement reste néanmoins relativement limité face aux besoins budgétaires de l’État, qui se chiffrent en milliards de dollars. Cela renforce l’argument de ceux qui voient dans cette mesure davantage une recherche de recettes faciles qu’une réforme structurelle des finances publiques.
Le spectre de la taxe WhatsApp de 2019
Le parallèle avec octobre 2019 est politiquement inévitable. À l’époque, le gouvernement avait approuvé un prélèvement de 20 cents par jour sur les appels réalisés via des applications de voix sur Internet, dont WhatsApp. Cette mesure devait rapporter des recettes supplémentaires à un État déjà confronté à une crise budgétaire aiguë.
Le projet fut retiré très rapidement, mais trop tard pour stopper la colère. Le 17 octobre 2019, des manifestations éclatèrent à Beyrouth avant de gagner l’ensemble du pays. La taxe WhatsApp n’était pas la cause profonde du soulèvement. Elle fut plutôt l’élément déclencheur d’une colère accumulée contre la corruption, la dégradation des services publics, le chômage, les inégalités et une classe politique accusée de faire payer les citoyens au lieu de réformer l’État.
Sept ans plus tard, le contexte est différent mais certains ressorts restent familiers. Le pouvoir d’achat a été détruit par l’effondrement monétaire, les déposants n’ont toujours pas récupéré l’essentiel de leurs avoirs bancaires, les services publics restent fragiles et une part importante de la population dépend désormais directement d’outils numériques pour travailler, communiquer ou accéder à des services professionnels. Taxer ces usages peut donc être perçu comme un choix fiscal facile visant ceux dont les paiements sont traçables.
Les recettes augmentent, mais où va l’argent ?
La question la plus sensible ne concerne pas seulement le niveau des taxes. Elle porte sur leur destination. Le gouvernement avait justifié plusieurs hausses fiscales décidées en 2026 par la nécessité de financer la revalorisation progressive des salaires et pensions du secteur public. Une hausse de la TVA et d’autres prélèvements avaient notamment été débattus pour couvrir des allocations temporaires et des ajustements de rémunération.
Les organisations représentant les salariés et retraités du secteur public ont pourtant averti qu’elles refusaient que leurs droits soient financés par de nouvelles taxes sur la consommation. Elles demandent au gouvernement de récupérer les recettes perdues dans la contrebande, les douanes, les occupations du domaine public maritime et fluvial ou l’évasion fiscale, plutôt que de transférer la facture sur l’ensemble des consommateurs.
Une autre lecture circule dans les milieux économiques. Selon une analyse transmise à Libnanews sous couvert d’anonymat, l’augmentation des recettes fiscales ne servirait pas uniquement, ni même prioritairement, aux augmentations salariales promises. Une partie des ressources supplémentaires permettrait indirectement de soutenir, via les mécanismes financiers entre le Trésor, le système bancaire et la Banque du Liban, la poursuite des circulaires organisant les remboursements partiels des dépôts bancaires bloqués.
Cette lecture doit être distinguée d’une affectation budgétaire officiellement démontrée. Les recettes fiscales entrent dans les ressources générales de l’État et il n’existe pas, à ce stade, de traçabilité publique permettant d’affirmer qu’un dollar prélevé sur une taxe donnée est directement transféré à une circulaire précise de la Banque du Liban. Mais le rapprochement entre l’augmentation des prélèvements, les besoins de liquidité du système et la poursuite des mécanismes de restitution nourrit une interrogation plus large : l’État collecte-t-il davantage pour financer les services et les salaires, ou pour participer progressivement au règlement de la crise bancaire ?
La Banque du Liban poursuit les remboursements partiels
Cette question prend d’autant plus de poids que la Banque du Liban continue de modifier les mécanismes de restitution des dépôts. Le 4 juin 2026, elle a publié deux nouvelles circulaires intermédiaires portant sur le remboursement progressif des dépôts en devises et sur des mesures exceptionnelles concernant les dépôts constitués avant le 30 juin 2023. Ces textes prolongent une architecture mise en place depuis plusieurs années pour permettre des retraits limités dans un système où les déposants restent privés d’une grande partie de leurs fonds.
La Banque du Liban a également créé en août un registre central des déposants. Cette évolution vise à mieux identifier les bénéficiaires et les montants concernés au moment où le débat sur la répartition des pertes bancaires reste ouvert. Elle intervient aussi alors que les pouvoirs publics cherchent des solutions pour financer une restitution graduelle sans provoquer une nouvelle création monétaire massive ou une chute des réserves.
Le débat sur les nouvelles recettes publiques ne peut donc être séparé du dossier bancaire. Depuis 2019, l’une des grandes questions non résolues reste celle de la répartition des pertes entre l’État, la Banque du Liban, les banques commerciales, leurs actionnaires et les déposants. Toute augmentation durable des ressources du Trésor ravive mécaniquement la crainte que l’État soit appelé à supporter une part croissante de cette facture.
Un budget toujours dominé par les taxes indirectes
La structure du budget 2027 renforce cette inquiétude sociale. Les données diffusées depuis la transmission du projet montrent un recours massif aux taxes indirectes, alors que le gouvernement avait promis de progresser vers un système plus équitable. Les prélèvements sur la consommation ont l’avantage d’être relativement simples à collecter. Ils ont aussi l’inconvénient de toucher proportionnellement plus fortement les ménages modestes et moyens, qui consacrent une part plus importante de leur revenu à leurs dépenses courantes.
La fiscalité numérique s’inscrit exactement dans ce problème. Une TVA sur Netflix peut être considérée comme une taxe sur un loisir. Une taxe sur ChatGPT, un logiciel professionnel, une solution de stockage ou un service cloud peut en revanche devenir un coût supplémentaire pour un indépendant, une petite entreprise, un étudiant ou une start-up. Le numérique ne constitue plus une catégorie homogène de consommation facultative.
Cette différence devrait peser dans la discussion du projet au Conseil des ministres puis au Parlement. Taxer les bénéfices réalisés au Liban par de grandes plateformes étrangères n’a pas le même effet économique que faire payer directement la TVA au consommateur final. Dans le premier cas, l’objectif affiché peut être celui d’une meilleure contribution des multinationales. Dans le second, le risque est que l’entreprise répercute simplement la totalité de la taxe sur le prix de l’abonnement.
Le gouvernement face au choix le plus facile
Le débat qui s’ouvre dépasse donc Netflix ou ChatGPT. Il touche au modèle fiscal choisi depuis le début de la crise. Le gouvernement peut augmenter rapidement les recettes en taxant davantage les transactions visibles, les salariés, les consommateurs, les carburants et désormais les abonnements numériques. Il peut aussi chercher des recettes plus difficiles à percevoir, dans la lutte contre la fraude douanière, les occupations illégales du domaine public, les bénéfices sous-déclarés et les patrimoines insuffisamment taxés.
Les chiffres récemment publiés montrent l’ampleur du problème. Les recettes douanières de 2025 restent très inférieures à ce qu’elles étaient avant la crise rapportées au volume des importations. Une estimation publiée au printemps évaluait à environ 1,26 million de dollars par jour l’écart entre les recettes qui auraient pu être perçues sur la base des performances de 2016 et celles effectivement encaissées en 2025. La récupération d’une partie de ces montants peut représenter davantage que certaines nouvelles petites taxes.
Le souvenir de 2019 tient précisément à cette perception. La taxe WhatsApp n’avait pas provoqué seule l’effondrement politique de l’époque. Elle avait symbolisé un État incapable de réformer ses propres structures mais capable de trouver quelques dizaines de cents dans le téléphone de chaque citoyen. En 2026, une taxation de Netflix, ChatGPT et des autres services numériques risque de produire le même effet symbolique si elle est perçue comme un substitut aux réformes promises.
Le projet de budget 2027 doit maintenant être examiné par le gouvernement avant son transfert au Parlement. C’est à ce stade que devront être précisés le champ exact des services numériques concernés, le mécanisme de perception, le taux appliqué, la responsabilité des plateformes étrangères et l’impact réel sur la facture des abonnés. La question politique sera tout aussi importante : après sept années de crise, le Liban peut-il encore chercher des recettes supplémentaires dans les dépenses quotidiennes des citoyens sans démontrer, en parallèle, où vont exactement les fonds déjà prélevés ?

